Archive pour mars 2010
Publié par arbrealettres le 24 mars 2010

Combien de rires, dites, combien de roses
dans le corsage d’une nonne.
Combien de roses fanées,
combien de rires rongés,
combien de corps piétines
pour un seul qui n’existe pas.
Combien de rêves, dites, combien de fièvres
dans le corsage d’une nonne.
Combien de rêves chassés,
combien de fièvres brûlées,
combien de cœurs dépecés
pour un seul qui n’existe pas.
Mais, sur sa monture luisante,
voici le sauveur.
La nonne, à genoux, l’accueille,
tremblante comme une feuille
et blanche comme la douleur.
Combien d’eau dites, combien d’étoiles
dans le corsage d’une fiancée.
Combien de fleuves retrouvés,
combien de bateaux pavoisés,
combien de rives enchantées
pour un jour qui va naître.
Le cavalier d’amour l’emporte
quand, du couvent, la lourde porte
se referme sur les années;
sur les nonnes en prière
qui ne seront plus de pierre.
(Edmond Jabès)
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Publié par arbrealettres le 24 mars 2010
Les sept Reines du ciel,
toutes à pleurer, à craindre
mordues, brûlées.
Les plus cruelles sont les étoiles
filles de l’ombre épique
et le poignard de leur regard.
Reines mendiantes,
Reines adulées,
et déjà l’aurore éblouie
qui ne sait où elle va
qui sait trop ce qui l’achève.
Je ne t’avais pas reconnue
au grand jour des montagnes,
ta chevelure étourdissant l’épaule
et tes bras nus te dessinant,
fière danseuse aux aigles fous
jamais plus loin que le songe
et bâtissant dans l’espace
le mobile emplacement de mon amour.
Danseuse dans le vent aveugle
seule entre mille à me perdre
à force d’appels irrésistibles
et de faux baisers gracieux.
Tous tes gestes sont des miracles.
Le désert nie la soif des eaux.
Je ne t’avais pas reconnue
sous ton manteau d’algues sauvages
dans le creux béant d’un rocher.
Le soleil est à mon doigt levé
comme une pierre jaune de joie.
De l’onde à la nue, de la poussière
au dernier rayon des morts, tu nais.
Je ne t’avais pas soupçonnée,
cristalline source de rigueur,
dans le vieil agenda des voleuses d’hommes.
Voici le monde. Il est à ta merci.
Et tu vas, incendiant sa nuque,
le dépouiller de ses lèvres charnues,
à chaque marche brusque du sang.
Ne pas t’entendre. Debout, pour la vue
comme une image sur la pupille
comme un visage jamais le même
que la nuit inquiète dévoile.
Et tu dansais pour me retenir
dans ce pays étrange où j’avais bu
à l’arbre de pluie à la saison chaude.
(Edmond Jabès)
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Publié par arbrealettres le 24 mars 2010
Sept poissons dans l’eau claire
réclament une Reine. Ce sont
les sept poissons des sept mers.
Poisson d’or, il me faut
une Reine en chapeau.
Poisson rouge, il me faut
une Reine en couteau.
Poisson vert, il me faut
une Reine en jet d’eau.
Cornez, acier des routes,
Le monde vous redoute.
Sept poissons et sept Reines
se disputent la mer.
Poisson blanc, il me faut
une Reine déshabillée.
Poisson jaune, il me faut
une Reine allumée.
Poisson bleu, il me faut
une Reine évaporée.
Mugissez, sirènes d’ombre,
Le nombre vous dénombre.
Sept poissons dans l’eau froide
élisent leur Reine. Ce sont
les sept poissons des sept rades.
“Et moi – dit le poisson des peines -
Je veux être ma propre Reine.”
(Edmond Jabès)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 24 mars 2010
Trois éléphants rouges rient
Au seuil d’une librairie.
Trois éléphants et la rue
Une perle et la charrue.
Entrez, fous et médecins,
On gracie les assassins.
Trois éléphants et trois marches
De plain-pied dans la débâcle.
Et, putains aux yeux de verre,
Trois cent mille réverbères,
Entrez, violeurs et saints,
On fête les assassins.
Trois éléphants rouges pleurent
Au bas de notre demeure.
Trois éléphants, l’avenue
Et, belle, une fille nue.
Entrez, vieux metteurs en scène.
Trois beaux éléphants obscènes.
Trois éléphants de la nuit
Un cœur tendre et leur ennui.
Entrez, menuisiers de cendres,
J’ai du bois à en revendre.
Il se prépare un grand feu
Pour les pierres et les cheveux.
Entrez, pauvres et monarques,
Tireurs de frondes et d’arcs
Tireuses de cartes, moites
Dans le vent et dans les boîtes.
Soirées de miel et d’orgies
Pour le sol et les bougies.
Entrez, bonnes fées et faunes,
Ogre, satyres aphones
Jours d’été striés de plumes
Qu’une seule abeille allume
Trois éléphants sur un banc,
Un aigle et le matin blanc.
(Edmond Jabès)
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Publié par arbrealettres le 24 mars 2010
II dit que la lune
est un chapeau de sable
et il piétine la lune.
Les fous ont des colères inouïes.
Il dit que les étoiles
sont des crêtes de sel
et il sale deux fois ses aliments.
Les fous sont des mages.
J’ai trouvé cette chanson
en dormant dans ta chevelure.
Je ne vois plus où tu m’oublies.
Il dit aussi qu’avec nos mains
il fera une écharpe,
mais il ment.
(Edmond Jabès)
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Publié par arbrealettres le 24 mars 2010
Dans sa cape blanche
la lune hèle un fiacre;
pauvre cheval mort
d’avoir attendu la lune.
Avec ses béquilles de feu,
l’étoile ivre de se poursuivre,
étoile le ciel.
Tous les mots que je découvre
ont une origine miraculeuse.
Les tombes ouvertes,
c’est une fille de joie
qui chante à tue-tête.
Elle tient d’une main un crayon,
de l’autre le vent -
pour tous les mots de ma chanson.
(Edmond Jabès)
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Publié par arbrealettres le 23 mars 2010

II y avait dans les feuilles
une femme qui riait
si petite qu’on pouvait en faire
une ardoise pour les toits.
Une femme pour chaque rire
si rose
pour couvrir tous les toits.
Je pouvais dans la douleur
la clouer comme un ciel
au sang, au vent
ou à l’ombre de l’arbre
ou encore à ses ailes.
Mais l’amour me surprit
dans ma haute nuit de haine
avec un oiseau mort dans les bras.
Jusqu’où chercherais-je à m’oublier ?
Il y avait une femme
au milieu de la terre,
si rongée de mystère
qu’on la prenait pour un fruit pourri.
Et les hommes la piétinaient
pour lui arracher ses rêves;
tiède jus échappé aux lèvres
que le sol à pleine bouche buvait.
Laisserai-je voguer un fruit pourri
dans sa saison de grande peine
avec ses cris de mort-né?
Il y avait une femme
aux contours de musique,
marguerite au halo d’or
confondue avec la lune.
Au réveil – en aurai-je le cœur net? -
effeuillée pour se distraire
au contact de mille doigts.
Et j’attendais son message
comme aux plus beaux jours de la vie.
Rien ne vint. Nul ne sut que j’étais ivre
de me mirer dans le lac
où l’oiseau abattu reposait.
Comment la nuit fait-elle à suivre
le mal que je nourris au secret?
Elle me livre comme un prisonnier
poings liés au désespoir.
Tant de larmes ont coulé depuis.
La nuit dévore ceux-là seuls qui tombent.
Il y avait une femme
sur le chemin pierreux du soir
qui ne voulut jamais dire son nom
mais qui s’appuyait à mon épaule et parlait d’avenir.
J’ignorais son visage.
Je ne me souviens que de ses lèvres
tant il y avait dans l’air d’étranges insectes lents
qui ressemblaient à des grains légers de riz.
Il y avait une femme qui riait sur mon épaule
et j’étais comme un arbre
emporté par un oiseau.
Je ne sais plus où je vais.
Le temps des fleurs est consommé
(Edmond Jabès)
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Publié par arbrealettres le 23 mars 2010
Ils ont dit que ma poitrine était un clairon
et ils ont soufflé dans ma bouche.
Ils ont dit que ma poitrine était un tambour
et ils m’ont piétiné à en mourir.
Ni tambour ni clairon.
Ils ont dit que j’étais la chanson
qui fait tourner la terre
et ils m’ont vendu au vent.
(Edmond Jabès)
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Publié par arbrealettres le 23 mars 2010
II y a un âne qui n’a pas de parents
et qui brait tout le temps.
Il y a un charretier qui le bat
et qui crache sur ses coups.
Il y a une route que ruminent les vaches
et un trou qui est l’enfer.
Il y a aussi un arbre
et l’âne à l’envers dessous.
(Edmond Jabès)
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Publié par arbrealettres le 23 mars 2010
L’ogre, en appétit,
fait le vide autour de lui.
Il fait la nuit.
Le monde entamé n’a plus de forme.
Vite, ferme les yeux.
L’ogre ne mange pas ceux qui dorment.
(Edmond Jabès)
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