Arbrealettres

Poésie

Archive pour mai 2010

Et nous étions ainsi dans une nuit massive (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 26 mai 2010


Et nous étions ainsi dans une nuit massive
l’un à l’autre mêlés, nos chevelures
confondues, nos branches, nos racines,
et nous tombions comme un seul arbre ainsi
avec lenteur dans un silence lisse.
Sans doute les gardiens demeuraient aux remparts,
vieux ennemis vêtus de fer, mais invisibles;
les chiens tournaient sans doute dans les cours
auprès des portes condamnées.
Il n’y avait ni feu ni terre, mais une absence
de cris et de regards, la paix des gouffres,
et nous tombions ainsi l’un à l’autre mêlés
avec lenteur vers l’invisible eau noire.

(Jean Joubert)


Illustration: Sabin Balasa

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Je redoutais la transparence de mes mains (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 26 mai 2010


Notre mémoire s’allégeait.
Bientôt je redoutai sa transparence,
et que nos corps assaillis de lumière
ne fussent plus dans ces gouffres de verre
que silence et geste sans ombre.
Le jour nous dominait. Seule la voix
du jour tonnait sur les sommets déserts.
Je redoutais la transparence de mes mains,
de tes épaules sous mes mains,
la transparence de la bouche et du regard
pareillement lavés des signes végétaux.

(Jean Joubert)

Illustration: Fabienne Contat

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Cette nuit, je te vois maintenant immobile (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 26 mai 2010


Cette nuit, je te vois maintenant immobile
dans le prisme de verre éclairé par les feux
mouvants des passes maritimes.
Ta chambre s’est emplie de verre, et tu fus prise
en ton sommeil, dans le désordre extrême de la nuit,
dans l’ordre extrême de ton corps, ta chevelure
coulant de source blanche sur l’acier,
sur la blessure de la bouche et le sable aux plis d’ombre,
et sur tes yeux ouverts qui virent sans terreur
l’entrée de l’hôte transparent.

(Jean Joubert)


Illustration: Carolus Duran

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Chaque nuit, sur la maison de verre (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 26 mai 2010


Chaque nuit, sur la maison de verre,
vole cette balbutiante poussière d’homme
entre notre sommeil et le fracas des étoiles.

(Jean Joubert)


Illustration: Sabin Balasa

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Il y a des centaines de fenêtres (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 26 mai 2010


Il y a des centaines de fenêtres.
Il y a des centaines d’yeux aux fenêtres,
des pupilles sur toutes ces portées de ciment
qui jour et nuit nous regardent.

Soleil, néon, soleil, lumière grise
transpercent tour à tour notre maison de verre
où je te cherche où tu me fuis
où tu te souviens quand j’oublie
où parfois nous nous rejoignons.

Les yeux sont toujours là immobiles et ronds.

Pas de rideaux à nos fenêtres.
Pas de rideaux dans toute la ville.

Les yeux sont toujours là.

Tu es vêtue de nylon rose sur ta peau,
tu es couchée sur le lit qui est comme un plateau.
Des projecteurs s’allument dans la nuit
découvrant mes mains posées sur tes hanches
découvrant ton corps de nylon nu
sous mes mains que je retire
sous mes mains
que je cache derrière mon dos tandis que tu caches ton visage,
que nous tentions mollement d’échapper à cette lueur de carnage,
de gagner l’ombre étroite d’un pan d’acier
où le rayon de feu commence à te fouiller.

(Jean Joubert)

Illustration: Katerina Belkina

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Immobile (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 26 mai 2010


Immobile ainsi chaque nuit,
sentinelle de ces froideurs,
un dieu courbé gronde sur tes épaules.

Et toi si nue dans la mémoire,
si vite dévêtue des robes et des voix,
le vent de neige te cuirasse.

Voici tes bras, tes branches médusées,
tes seins cabrés de glace.

(Jean Joubert)


Illustration: Branko Bahunek

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Un désert s’embrase (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 26 mai 2010


Un désert s’embrase du sel
meurtrier, vif aux blessures,
riant de la blancheur des os.

Neige torride qui brûla
le fruit pulpeux d’une lèvre,
l’arbre qui rêvait de l’oiseau

et dont la croute vêt la chair
et le visage de la terre
d’un faux hiver incendié.

Il ne reste que mains de pierre,
griffes de monstres lunaires
hérissés de fleurs de pus.

Mais la ville que nous ferons
baignera la main des hommes
dans l’amitié des fontaines.

(Jean Joubert)

Illustration: Isabelle Planté

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Lorsqu’une pierre se brise (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 26 mai 2010


Lorsqu’une pierre se brise,
lorsqu’une branche se fend,
lorsqu’une guêpe déchire
le coeur d’un fruit pourrissant,

lorsque s’ouvre une fissure
au mur des granges du vent,
lorsqu’une mince blessure
saigne aux lèvres d’un enfant,

c’est notre mort qui jaillit
de la douteuse fêlure
tandis que tonne à midi
le grand vaisseau de lumière.

(Jean Joubert)


Illustration

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Sous la branche propice aux jeux (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 25 mai 2010


Sous la branche propice aux jeux,
la foudre broie le printemps d’une robe
et l’arbre sent couler sa vie
sur le marbre taché de feu.

Survivent la vipère et la ronce,
le scorpion dans le roc,
le roc étroit et nu,
complice muet du venin.

Un homme entend grogner au loin
les charrois de l’orage
et s’étonne du soleil
couché sanglant sur les dalles.

Sa femme est jeune et sa maison pesante.
Il pressent dans le soir le triomphe du bien.

(Jean Joubert)


Illustration:
Geneviève  Peyrade

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Le guetteur (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 25 mai 2010


Le guetteur tendu contre la nuit
pressent un dieu sous la muraille
où conspire un sommeil d’oiseaux.

Il caresse l’arme inutile,
rosaire de sa peur,
pour conjurer une invisible proie.

Contre son corps se glisse
le gel aux seins menus
qui l’embrasse et le lie
alors que monte des marais
par les degrés de brume
l’odeur violente de la mort.

L’aube enfin, l’éclatement
des pavots et des cris!

Décue, l’archer funèbre,
Orion pâlit.

Mais le jour rend au guetteur
un masque étroit de fourmi.

(Jean Joubert)


Illustration: Daniel Cuq

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