Archive pour mai 2010
Publié par arbrealettres le 25 mai 2010
Déjà venait une femme vivante
porter au creux de pierre et d’ossement
ses doigts de pluie sur la sève dolente.
Qui va disant que la terre prépare
un lit de noce où se dépouillera
le peu de chair anxieuse qui la pare
et que le vent de neige et ses vautours
exileront cette infime poussière
qui fut sa bouche aux saisons de l’amour?
Sa langue veille aux passes du silence,
sa main repousse une ombre d’étrangleur
et se donnant elle donne patience,
plus belle d’opposer à ce lieu mort
le simple poids de songe et de lumière
que l’aube laisse à l’arbre de son corps.
(Jean Joubert)
Illustration: Marie-Paule Deville Chabrole
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Publié par arbrealettres le 25 mai 2010
La jeune fille
Un soir fleurit soudain la beauté d’une épaule
et d’un visage et d’un regard battu de cils,
auprès du feu, dans une auberge de village
où sommeille un chien noir sur les carreaux de sang.
L’enfant plie sa fatigue et soulève la lampe
sans rien savoir du miracle qui l’a choisie
dans le couloir peuplé de manteaux vides
que ne tourmente pas l’absence du témoin.
Le miroir est cerné de plaies. L’orage
agite aux vitres ses lambeaux de soufre
tandis qu’au loin dans la nuit des alpages
des ombres frottent sur les roches leurs échines.
Et la beauté s’efface inaperçue
de ces vieillards qui pèsent grain et paille
mais on oublie de remonter l’horloge
dont la main de cuivre à l’aube se figera.
(Jean Joubert)
Illustration: Marie-Paule Deville Chabrole
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Publié par arbrealettres le 25 mai 2010
Ayant connu le souffle fade et rare de la terre
dans le vol inversé des branches appauvries
que jamais n’a hanté mésange ni lumière
et le poids du silence aux granges de poussière
où tous les blés du monde sont battus,
ayant ressuscité le septième jour,
rejoint mon corps béant comme une maison vide
où chaque hiver brise un linteau, fend une porte
pour les fêtes de mai au lierre et des ciguës,
j’ai pavoisé de linges les fenêtres,
armé le feu, puisé la force des citernes.
J’ai tiré de la nuit mon coeur, mes mains, ma bouche,
habité ces châteaux que traverse la foudre
et que je reconstruis aux pentes difficiles
et que je reconstruis,
ne sachant plus ce qui est mort en moi et ce qui vit.
(Jean Joubert)
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Publié par arbrealettres le 25 mai 2010

Autoportrait
Et vous pouvez me dire: Où avez-vous pris cela?
- Textes reçus en langage clair! versions données sur
deux versants!… Toi-même stèle et pierre d’angle! Et
pour des fourvoiements nouveaux, je t’appelle en litige
sur ta chaise dièdre,
Ô Poète, ô bilingue, entre toutes choses bisaiguës, et
toi-même litige entre toutes choses litigieuses – homme
assailli du dieu! homme parlant dans l’équivoque! ah!
comme un homme fourvoyé dans une mêlée d’ailes et
de ronces, parmi des noces de busaigles!
(Saint-John Perse)
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Publié par arbrealettres le 25 mai 2010
Elle dit…
Elle dit “l’ombre est veuve de ma vie le soleil pousse”
Elle dit: “A semer du rire que récolte-t-on?”
Elle dit “Il y a dans ma mémoire, très au fond, de très petits livres,
très beaux et très fragiles, doux à mes doigts, rêches sous ma langue,
entourés d’odeurs inhabituelles comme d’une traîne ou d’un envol de lucioles”
Elle dit “en bout de plume ou de pinceau quoi
le monde incertain des lèvres”
(Raphaël Monticelli)
Illustration: Alexander Sulimov
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Publié par arbrealettres le 24 mai 2010
L’Echiquier
Je suis seul sur l’échiquier de la cour,
ni cavalier, ni roi, mais le fou.
La main du joueur hésite entre les tours.
Je fais trois pas, je déserte le lierre
pour la lumière épaisse où je m’englue.
Le lézard règne aux aisselles de pierre.
Où sont les filles d’or et de saveur,
ce bruit de blé qui froisse leur épaule,
et le figuier, son feuillage de coeurs,
le premier pas timide, sur les eaux,
du jour qui jouit de visibles trésors?
Rien n’a trompé le zèle des créneaux.
Car il ne vient que l’ombre d’une lame
aiguiser au grès ses tranchants mortels
pour de très lents combats avec les flammes.
Ici veillent le sphinx et la fourmi:
patience de dément dans sa cellule,
et mort repliée qui s’ouvre la nuit.
Mais je sens des formes collées aux murs,
dans l’odeur de sang des chambres désertes,
et qui m’épient par toutes les fissures.
(Jean Joubert)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 24 mai 2010
Bouche qui fus la fleur de nos glaciers,
seule présence écarlate en ce lieu
où ne neigeaient que lumière et que chaux,
oiseau de braise et rose déchirée,
torche où veillait une furtive flamme
dans le silence irrité de la nuit:
à d’autres vents se creuse ton baiser,
pour d’autres yeux tu brûles, tu fleuris,
tu vas soufflant promesse de brasier,
tandis que nous comptons dans la pâleur
du jour que lèche une langue de pierre
le peu de biens que nous laisse l’hiver.
(Jean Joubert)
Illustration: Katerina Belkina
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Publié par arbrealettres le 24 mai 2010
D’où vient ce cri de source dans la nuit,
et le bruit d’aube au bleu de l’olivier
comme un oiseau qui rêve d’épervier,
froissant de l’aile une feuille ennemie?
Et le parfum de la terre endormie,
cette tiédeur féminine du vent,
une rumeur de mer qui se déprend
du piège plat des grèves obscurcies?
Fuyant l’écho, j’avais scellé les murs,
tissé ce creux de tentures cruelles.
Voici le bruit de source et le bruit d’ailes:
chute étouffée de hautes chevelures
dont la caresse efface le visage
de l’inconnue, qui parlait à mi-voix,
et n’a laissé qu’un souffle entre mes doigts
pour témoigner, au jour, de son passage.
(Jean Joubert)
Illustration: Katerina Belkina
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Publié par arbrealettres le 24 mai 2010
Fidèle, infidèle
Tout te ressemble et te chante à mi-voix,
L’arbre, le vent, la gorge des collines,
L’eau qui sommeille et les veines du bois,
Le feu couvant au coeur d’une racine.
Ton corps s’étire aux courbes du salpêtre,
Dans un roseau s’apprivoise ton sang
Et sur le givre affolé des fenêtres
Une main s’ouvre et me jette ton gant.
Rien qui ne soit ton geste, ta parole
Et cette plaie toujours mal refermée
Dans ma mémoire et cette parabole
Que je suis seul encore à déchiffrer.
Si je te fuis près d’autres amoureuses
Ta bouche nue se mêle à nos baisers.
Tu viens à moi dans cette nuit poreuse
Et l’aube laisse un masque à mon côté.
L’une à tes cils, une autre ton visage,
Une autre parle et te vole ta voix,
Une autre enfin délace son corsage
Avec les mêmes gestes enfantins.
De par ce monde aux fontaines légères
Où ton reflet multiple s’écartèle
J’ai poussé les ombres passagères
Et m’y plongeant je te restais fidèle.
Mais si le feu tourne aux brises futures
Et si l’amour change de paysage
Tu ne seras sous une cendre obscure
Qu’un beau miroir hanté d’une autre image.
(Jean Joubert)
Illustration: Katerina Belkina
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Publié par arbrealettres le 24 mai 2010
Nocturne
La nuit, tu marches dans la mousse,
Pieds nus, les bras contre tes seins,
Du pas feutré des pluies prochaines.
Course invisible des nuages.
Je sens venir à ton parfum
L’orage de ta chevelure.
Et sur la terre de juillet,
Pâle, tapie dans la poussière,
L’arbre s’apprête à la morsure.
Patiente aux plages tu chancelles.
O, richesse d’approfondir
L’ennui ténébreux de l’attente!
Voici que s’ouvre comme un tremble
Que la foudre aiguë vient de fendre
Tes jambes lourdes de chaleur.
Et le désir s’affûte aux pierres de l’absence.
(Jean Joubert)
Illustration: Katerina Belkina
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