Archive pour juin 2010
Publié par arbrealettres le 16 juin 2010
Les poèmes inachevés,
les poèmes qu’on abandonne comme une défaite,
laissent leurs images en quelque coin perdu
où peu à peu va se formant, solitaire, un autre poème.
Ainsi naissent les formes dans la nuit,
comme des créatures apparemment rejetées.
Et nul matin ne se lève
pour qu’elles viennent à la lumière.
Les lignes de la germination et de l’attente
dessinent d’intraduisibles hiéroglyphes
sur la peau qui partout sépare
le silence de la parole.
Jusqu’à ce que vienne la conjonction réparatrice
qui couvre de cette peau le nouveau corps
et recueille les anciennes images,
parce que aucune image ne se perd.
(Roberto Juarroz)
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Publié par arbrealettres le 16 juin 2010
Le centre de l’amour
ne coïncide pas toujours
avec le centre de la vie.
L’un et l’autre centres
se cherchent alors
comme deux animaux affligés.
Mais presque jamais ne se trouvent,
car la clé de la coïncidence est autre:
naître ensemble.
Naître ensemble,
comme devraient naître et mourir
tous les amants.
(Roberto Juarroz)
Illustration: Jean-Pierre Augier
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Publié par arbrealettres le 15 juin 2010

A côté de chaque ligne, il y a un vide.
Est-ce l’ombre que la ligne projette
ou le modèle qu’elle copie?
De toute manière, qu’est-ce qui soutient la ligne
et comment ne se perd-elle pas dans le vide?
Sous chaque couleur, il y a un vide.
Chaque couleur est-elle la naissance d’un abîme
ou seulement sa surface habitable ?
De toute façon, que dit ainsi la couleur
et que dirait-elle s’il n’y avait pas de vide?
Dans chaque corps, il y a un vide.
Le corps est-il un refuge du néant
ou seulement un malentendu entre ses cavités?
Mais alors pourquoi, au lieu de corps,
n’y a-t-il pas diverses densités de vide?
Dans la pensée même est le vide.
Est-il une condition de la pensée
ou est-ce à l’inverse la pensée qui le crée?
Néanmoins, pourquoi tant de fantômes de fantômes
et non le vide en sa plénitude de vide?
(Roberto Juarroz)
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Publié par arbrealettres le 15 juin 2010
Le néant varie.
Filaments qui se détachent de l’absence,
minimes fluctuations du vide,
petites dénivellations dans le non-être.
Dans ces failles de l’abîme
commencerait peut-être une vision non figée
qui percevrait au revers du temps
la possibilité de l’impossible.
Peut-être les variations du néant
sont-elles les fondations secrètes
de cette nouvelle vision.
Et cette vision suffit-elle
pour que tout ce qui n’est pas
commence à dériver dans l’être.
(Roberto Juarroz)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 15 juin 2010
N’avoir d’autres objectifs
que les mains ouvertes
et les écarts inévitables de la boussole,
non pour les corriger
mais pour nous lancer en eux, justement.
Là ces ombres que nous sommes
trouveront les routes nécessaires
pour déceler dans le temps
les traits de cet invraisemblable songe.
Seuls les chemins perdus
et les voyages inverses
font place aux songes impossibles
et conduisent au port.
(Roberto Juarroz)
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Publié par arbrealettres le 15 juin 2010
Qui prend en moi l’initiative
quand je ne suis pas en moi?
Qui rêve lorsque je rêve?
Qui me réveille dans le néant?
Qui veille sur mes yeux non-voyants?
Nous ne sommes que des invités
dans notre propre maison.
Mais nous aurons peine à la quitter
comme si nous en étions les maîtres.
(Roberto Juarroz)
Illustration: Favien Hommet
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Publié par arbrealettres le 15 juin 2010
Je coupe les fils
du regard dont je te regarde
et commence à en tresser
la passion de te regarder
là où tu n’es pas.
C’est pourquoi, par moments,
je te vois plus en ton absence qu’en toi.
(Roberto Juarroz)
Illustration: Carolus Duran
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Publié par arbrealettres le 15 juin 2010

Mettre en chaque vide une image:
une aile dissoute dans la lumière
ou un silence vêtu d’un rayon.
En arrivant au dernier vide,
le laisser libre dans le doute.
Il pourrait être la plus belle image.
(Roberto Juarroz)
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Publié par arbrealettres le 15 juin 2010
Il ne reste plus rien où aller.
Sommes-nous jamais allés quelque part?
Il ne reste qu’à sortir chacun de soi.
Ou à entrer comme si on sortait.
Ou à élever une parole neuve,
à se hisser sur elle
en attendant que le courant l’emporte.
Et si le courant lui aussi
nulle part n’emporte,
à jeter la parole au vide,
comme un emblème
de tout ce qui n’existe pas.
Il n’est pas de geste plus pur
que de jeter quelque chose au vide.
Au surplus, divers degrés d’inexistence
en se rencontrant peuvent éclairer peut-être
un peu d’existence où aller.
(Roberto Juarroz)
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Publié par arbrealettres le 15 juin 2010
Toujours au bord.
Mais au bord de quoi?
Nous savons seulement que quelque chose tombe
de l’autre côté de ce bord
et qu’une fois parvenu à sa limite
il n’est plus possible de reculer.
Vertige devant un pressentiment
et devant un soupçon:
lorsqu’on arrive à ce bord
cela aussi qui fut auparavant
devient abîme.
Hypnotisés sur une arête
qui a perdu les surfaces
qui l’avaient formée
et resta en suspens dans l’air.
Acrobates sur un bord nu,
équilibristes sur le vide,
dans un cirque sans autre chapiteau que le ciel
et dont les spectateurs sont partis.
(Roberto Juarroz)
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