Arbrealettres

Poésie

Archive pour juillet 2010

Je te promets qu’il n’y aura pas d’I verts (Luc Bérimont)

Publié par arbrealettres le 7 juillet 2010


Je te promets qu’il n’y aura pas d’I verts
Il y aura des I bleus
Des I blancs
Des I rouges
Des I violets, des I marrons
Des I guanes, des I guanodons
Des I grecs et des I mages
Des I cônes, des I nattentions
Mais il n’y aura pas d’I verts

(Luc Bérimont)


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10 Juin 1936 (Robert Desnos)

Publié par arbrealettres le 7 juillet 2010


10 Juin 1936

Au détour du chemin,
Il étendit la main,
Devant le beau matin.

Le ciel était si clair
Que les nuages dans l’air
Ressemblaient a l’écume de la mer.

Et la fleur des pommiers
Blanchissait dans les prés
Où séchait le linge lave.

La source qui chantait,
Chantait la vie qui passait
Au long des prés, au long des haies.

Et la forêt à l’horizon,
Où verdissait le gazon,
Comme une cloche était pleine de sons.

La vie était si belle,
Elle entrait si bien dans ses prunelles
Dans son coeur et dans ses oreilles,

Qu’il éclata de rire:
Il rit au monde et aux soupirs
Du vent dans les arbres en fleur.

Il rit l’odeur de la terre,
Il rit au linge des lavandières,
Il rit aux nuages passant dans l’air.

Comme il riait en haut de la colline,
Parut la fille de belle mine
Qui venait de la maison voisine.

Et la fille rit aussi
Et quand son rire s’évanouit
Les oiseaux chantaient à nouveau.

Elle rit de le voir rire
Et les colombes qui se mirent
Dans le bassin aux calmes eaux
Écoutèrent son rire
Dans l’air s’évanouir.

Jamais plus ils ne se revirent.

Elle passa souvent sur le chemin
Où l’homme tendit la main
A la lumière du matin.

Maintes fois il se souvint d’elle
Et sa mémoire trop fidèle
Se reflétait dans ses prunelles.

Maintes fois elle se souvint de lui
Et dans l’eau profonde du puits
C’est son visage qu’elle revit.

Les ans passèrent un à un
En palissant comme au matin
Les cartes qu’un joueur tient dans sa main.

Tous deux pourrissent dans la terre,
Mordus par les vers sincères.
La terre emplit leur bouche pour les faire taire.

Peut-être s’appelleraient-ils dans la nuit,
Si la mort n’avait horreur du bruit:
Le chemin reste et le temps fuit.

Mais chaque jour le beau matin
Comme un oeuf tombe dans la main
Du passant sur le chemin.

Chaque jour le ciel est si clair
Que les nuages dans l’air
Sont comme l’écume sur la mer.

Morts! Épaves sombrées dans la terre,
Nous ignorons vos misères
Chantées par les solitaires.

Nous nageons, nous vivons,
Dans l’air pur de chaque saison.
La vie est belle et l’air est bon.

(Robert Desnos)


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Toi aussi tu viendras où je suis (Robert Desnos)

Publié par arbrealettres le 7 juillet 2010


Toi aussi tu viendras où je suis

Aujourd’hui je me suis promené avec mon camarade.
Même s’il est mort,
Je me suis promené avec mon camarade.
Qu’ils étaient beaux les arbres en fleurs,
Les marronniers qui neigeaient le jour de sa mort.

Avec mon camarade je me suis promené.
Jadis mes parents
Allaient seuls aux enterrements
Et je me sentais petit enfant.
Maintenant je connais pas mal de morts,

J’ai vu beaucoup de croque-morts
Mais je n’approche pas de leur bord.
C’est pourquoi tout aujourd’hui
Je me suis promené avec mon ami.
Il m’a trouvé un peu vieilli,

Un peu vieilli mais il m’a dit:
Toi aussi tu viendras où je suis,
Un dimanche ou un samedi,
Moi, je regardais les arbres en fleurs,
La rivière passer sous le pont

Et soudain j’ai vu que j’étais seul.
Alors je suis rentré parmi les hommes.

(Robert Desnos)


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Le Verbe Être (André Breton)

Publié par arbrealettres le 7 juillet 2010


Le Verbe Être

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.
Le désespoir n’a pas d’ailes,
il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse,
le soir, au bord de la mer.

C’est le désespoir et ce n’est pas le retour d’une quantité de petits faits
comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre.
Ce n’est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire.

C’est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent
et leur sang n’a pas la moindre épaisseur.
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux.
C’est le désespoir.
Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir
et dont l’existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir.
Le reste, nous n’en parlons pas.

Nous n’avons pas fini de désespérer, si nous commençons.
Moi je désespère de l’abat-jour vers quatre heures,
je désespère de l’éventail vers minuit,
je désespère de la cigarette des condamnés.
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

Le désespoir n’a pas de coeur,
la main reste toujours au désespoir hors d’haleine,
au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s’il est mort.
Je vis de ce désespoir qui m’enchante.

J’aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l’heure où les étoiles chantonnent.
Je connais dans ses grandes lignes le désespoir
aux longs étonnements grêles,
le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère.

Je me lève chaque jour comme tout le monde
et je détends les bras sur un papier à fleurs,
je ne me souviens de rien,
et c’est toujours avec désespoir
que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit.

L’air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour.
Il fait un temps de temps.
Je connais le désespoir dans ses grandes lignes.

C’est comme le vent du rideau qui me tend la perche.
A-t-on idée d’un désespoir pareil!
Au feu! Ah! ils vont encore venir…

Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal.
Tas de sable, espèce de tas de sable!
Dans ses grandes lignes le désespoir n’a pas d’importance.

C’est une corvée d’arbres qui va encore faire une forêt,
c’est une corvée d’étoiles qui va encore faire un jour de moins,
c’est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

(André Breton)


Illustration: Patrice Murciano

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Art poétique (Guillevic)

Publié par arbrealettres le 7 juillet 2010


Art poétique

Si je fais couler du sable
De ma main gauche à ma paume droite,

C’est bien sûr pour le plaisir
De toucher la pierre devenue poudre,

Mais c’est aussi et davantage
Pour donner du corps au temps,

Pour ainsi sentir le temps
Couler, s’écouler

Et aussi le faire
Revenir en arrière, se renier.

En faisant glisser du sable,
J’écris un poème contre le temps.

(Guillevic)

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Le peuplier (Jacqueline Astégiano)

Publié par arbrealettres le 7 juillet 2010


Le peuplier
est très amoureux

toutes ses feuilles
sont en forme de coeur.

(Jacqueline Astégiano)


Illustration

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Ce soir si tu veux (Adrian Grima)

Publié par arbrealettres le 6 juillet 2010


Ce soir, si tu veux,
Nous irons à la mer
Pour compter les étoiles.

Ce soir,
Si l’odeur de la mer nous enivre,
Nous monterons vers cet horizon
nous jouerons comme des enfants avec l’eau

Et si la lune se dévoile,
Nous irons cueillir un à un
Ses reflets colorés,
Nous irons les laver,
Puis d’un seul coup les libérer.

Et s’il n’est pas trop tard,
Si le soleil n’est pas encore levé
Tu pourras, si tu veux,
Poser ta tête sur mon corps
Et je te prendrai dans mes bras,
Et ma poitrine mouillera tes cheveux,
Et je te bercerai sur l’eau,
Si tu veux.

(Adrian Grima)


Illustration: Jean-Baptiste Valadié

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Et surtout que… (Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz)

Publié par arbrealettres le 6 juillet 2010


Et surtout que…

Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis
— Les bois, les bois sont pleins de baies noires —
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l’écho, l’écho de juin vient boire.

Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
- Les temps, les temps sont bien accomplis —
Comme un tout petit arbre souffrant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.

Et les ronces se referment derrière nous,
Car j’ai peur, car j’ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanches caressent tes doux genoux
Et l’ombre, et l’ombre est pâle d’amour.

Et ne dis pas à l’eau de la forêt qui je suis;
Mon nom, mon nom est tellement mort.
Tes yeux ont la couleur des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l’étang qui dort.

Et ne raconte rien au vent du vieux cimetière.
Il pourrait m’ordonner de le suivre.
Ta chevelure sent l’été, la lune et la terre.
Il faut vivre, vivre, rien que vivre…

(Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz)


Illustration: Anne-François-Louis Janmot

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Je m’en vais rêvant par les chemins… (Antonio Machado)

Publié par arbrealettres le 6 juillet 2010


Je m’en vais rêvant par les chemins
Du soir. Les collines
Dorées, les pins verts
Les chênes poussiéreux! …
Où peut-il aller, ce chemin?

Je m’en vais chantant, voyageur
Le long du sentier…
Le jour s’incline lentement.
“Devant mon cœur était clouée
L’épine d’une passion;
Un jour j’ai pu me l’arracher:
Je ne sens plus mon cœur.”

Et toute la campagne un instant
Demeure, muette et sombre,
Pour méditer. Le vent retentit
Dans les peupliers de la rivière.

Mais le soir s’obscurcit encore;
Et le chemin qui tourne, tourne,
Et blanchit doucement,
Se trouble et disparaît.

Mon chant recommence à pleurer:
“Epine pointue et dorée,
Ah! si je pouvais te sentir
Dedans mon cœur clouée.”

(Antonio Machado)


Illustration: Vincent Van Gogh

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Les yeux noirs (Dimitris Lipertis)

Publié par arbrealettres le 6 juillet 2010


Les yeux noirs

Viens, jeune fille, que je regarde tes yeux noirs
Qui jettent ces flammes que produit le feu
Et s’ils réduisent mon malheureux cœur en morceaux
Ne t’en fais pas, ma belle, laisse-les le dévorer.

Mais si par hasard je brûle et deviens bois mi-brûlé,
Plante—moi dans ta cour, mets—toi dans un coin
Parce qu’en te voyant jour après jour
Il se peut que je pousse, que je trouve consolation.

Et une fois bien enraciné, je grimperai haut et fleurirai
J’étendrai des branches pour que tu viennes dessous,
Pour t’inonder de ma beauté, de mes fleurs
A cause de la douceur de ces yeux-là.

(Dimitris Lipertis)


Illustration: Fanny Verne

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