Archive pour août 2010
Publié par arbrealettres le 27 août 2010
Notre petite compagne
Si mon Air vous dit quelque chose,
Vous auriez tort de vous gêner;
Je ne la fais pas à la pose;
Je suis la Femme, on me connaît.
Bandeaux plats ou crinière folle,
Dites? quel Front vous rendrait fou?
J’ai l’art de toutes les écoles,
J’ai des âmes pour tous les goûts.
Cueillez la fleur de mes visages,
Buvez ma bouche et non ma voix,
Et n’en cherchez pas davantage…
Nul n’y vit clair; pas même moi.
Nos armes ne sont pas égales,
Pour que je vous tende la main.
Vous n’êtes que de naïfs mâles,
Je suis l’Éternel Féminin!
Mon But se perd dans les Étoiles!…
C’est moi qui suis la Grande Isis!
Nul ne m’a retroussé mon voile.
Ne songez qu’à mes oasis…
Si mon Air vous dit quelque chose,
Vous auriez tort de vous gêner;
Je ne la fais pas à la pose:
Je suis La Femme! on me connaît.
(Jules Laforgue)
Illustration: Pierre-Yves Vigneron
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010
Dimanches
Je m’ennuie, natal! je m’ennuie,
Sans cause bien appréciable,
Que bloqué par les boues, les dimanches, les pluies,
En d’humides tabacs ne valant pas le diable.
Hé là-bas, le prêtre sans messes!…
Ohé, mes petits sens hybrides!…
Et je bats mon rappel! et j’ulule en détresse,
Devant ce Moi, tonneau d’Ixion des Danaïdes.
Oh! m’en aller, me croyant libre,
Désattelé des bibliothèques,
Avec tous ces passants cuvant en équilibre
Leurs cognacs d’Absolu, leurs pâtés d’Intrinsèque!…
Messieurs, que roulerais tranquille,
Si j’avais au moins ma formule,
Ma formule en pilules dorées, par ces villes
Que vont pavant mes jobardises d’incrédule!…
(Comment lui dire : « Je vous aime? »
Je me connais si peu moi-même.)
Ah! quel sort! Ah! pour sûr, la tâche qui m’incombe
M’aura sensiblement rapproché de la tombe.
(Jules Laforgue)
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010
Jeux
Ah! la Lune, la Lune m’obsède…
Croyez-vous qu’il y ait un remède?
Morte? Se peut-il pas qu’elle dorme
Grise de cosmiques chloroformes?
Rosace en tombale efflorescence
De la Basilique du Silence,
Tu persistes dans ton attitude,
Quand je suffoque de solitude!
Oui, oui, tu as la gorge bien faite;
Mais, si jamais je m’y allaite?…
Encore un soir, et mes berquinades
S’en iront rire à la débandade,
Traitant mon platonisme si digne
D’extase de pêcheur à la ligne!
Salve, Regina des Lys! reine,
Je te veux percer de mes phalènes!
Je veux baiser ta patène triste,
Plat veuf du chef de saint Jean-Baptiste!
Je veux trouver un lied! qui te touche
A te faire émigrer vers ma bouche!
- Mais, même plus de rimes à Lune…
Ah! quelle regrettable lacune!
(Jules Laforgue)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010
Locutions des Pierrots
Les mares de vos yeux aux joncs de cils,
Ô vaillante oisive femme,
Quand donc me renverront-ils
La Lune-levante de ma belle âme?
Voilà tantôt une heure qu’en langueur
Mon coeur si simple s’abreuve
De vos vilaines rigueurs,
Avec le regard bon d’un terre-neuve.
Ah! madame, ce n’est vraiment pas bien,
Quand on n’est pas la Joconde,
D’en adopter le maintien
Pour induire en spleens tout bleus le pauv’monde!
(Jules Laforgue)
Illustration: Raphaël
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010
L’Impossible
Je puis mourir ce soir! Averses, vents, soleil
Distribueront partout mon coeur, mes nerfs, mes
moelles.
Tout sera dit pour moi! Ni rêve, ni éveil.
Je n’aurai pas été là-bas, dans les étoiles!
En tous sens, je le sais, sur ces mondes lointains,
Pèlerins comme nous des pâles solitudes,
Dans la douceur des nuits tendant vers nous les mains,
Des Humanités soeurs rêvent par multitudes!
Oui! des frères partout! (Je le sais, je le sais!)
Ils sont seuls comme nous. – Palpitants de tristesse,
La nuit, ils nous font signe! Ah! n’irons-nous,
jamais?
On se consolerait dans la grande détresse!
Les astres, c’est certain, un jour s’aborderont!
Peut-être alors luira l’Aurore universelle
Que nous chantent ces gueux qui vont, l’Idée au front!
Ce sera contre Dieu la clameur fraternelle!
Hélas! avant ces temps, averses, vents, soleil
Auront au loin perdu mon coeur, mes nerfs, mes
moelles,
Tout se fera sans moi! Ni rêve, ni réveil!
Je n’aurai pas été dans les douces étoiles!
(Jules Laforgue)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010
Les vagues brunâtres du brouillard poussent vers moi
Du fin fond de la rue des visages tordus.
Tirant d’une passante à la jupe boueuse
Un sourire sans but qui flotte dans les airs
Et s’évanouit le long des toits.
(Thomas Stearns Eliot)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010
Dans le poème
ce n’est pas moi qui vous parle
dans le poème
ce n’est pas ma voix que vous entendez
mais ce qui me traverse et me maintient :
l’ombre désespérée de la beauté
cette absence infinie au cœur des choses.
(Bernard Mazo)
Illustration: Didier Leveille
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010
Départ arrêté
Cent fois non mort
je voyage à ma guise
dans l’actuel au-delà
(Alain Borer)
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010
L’impossible
Manger de la belle amour
Faire boiter Poséidon
Rythmer les battements nocturnes du silence
Nous continuerons bien sûr
De faire l’impossible
Avant de nous évaporer comme
L’odeur du seringa.
(Jean Rousselot)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 27 août 2010

Cri
Un matin comme les autres,
l’avoine coupée d’hier,
le verger jonché de prunes.
Le ruisseau ne cesse guère
de s’en aller sous la brume.
Un nuage à l’horizon,
l’agneau que sa mère oublie,
le pic-épeiche et son cri.
La grande herbe se balance
depuis les débuts du monde.
(Jean Grosjean)
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