Arbrealettres

Poésie

Archive pour août 2010

Le premier pas (Dominique Sampiero)

Publié par arbrealettres le 25 août 2010


Tu dis «je vais à ta rencontre»
et tu marches vers toi-même.
Tu coules à pic dans le matin,
tentes un premier pas.
La fin du jour est tienne.

Semence cachée,
tu entres dans le désordre de ton village.
Tu ne reconnais plus ta nudité,
ni ce qui chuchote en toi.
Tu demeures là et tu pleures,
sans royaume, sans frontière,
dans le prodige de la nuit et du renoncement.

C’est cela le premier mot,
un endroit d’herbes longues,
de vipères, de coupures sur la peau.

Rien devant toi.
Le premier pas.

(Dominique Sampiero)


Illustration: John William Godward

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La fraîche évidence (Dominique Sampiero)

Publié par arbrealettres le 25 août 2010


La fraîche évidence

Je range tes lettres comme des papillons
ou je ne sais quoi.
Comme des pages de lumière vivante
qui battent des ailes
avant qu’on repousse le tiroir.
Je les entends remuer la nuit, le jour.

Tu sais à quelle vitesse s’éteignent ces brasiers
qui nous font croire plus vivants.
Cette sorte d’amour.

On a beau tourner la page,
c’est encore la blancheur.
On n’entre jamais ici, on effleure.

(Dominique Sampiero)


Illustration: Auguste Toulmouche

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Un peu d’or dans la boue (Guy Goffette)

Publié par arbrealettres le 25 août 2010


Un peu d’or dans la boue

Je me disais aussi: vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit: fendre la mer,

fendre le ciel, la terre, tour à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin: jouant à brasser l’air,
l’eau, les fruits, la poussière; agissant comme,
brûlant pour, allant vers, récoltant

quoi? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,

qui ne cesse de répéter: vivre est autre chose.

(Guy Goffette)


Illustration

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Sérénité (Gérard Noiret)

Publié par arbrealettres le 25 août 2010


Sérénité

Chaque matin, le nu de 7h01 file par le couloir.
Lui, dans la cuisine, tourne les yeux
afin de saisir au vol ce prodige. L’éclair passé,
les empreintes s’évaporent sur le carrelage,
il boit son café et n’a aucun mal
à imaginer Sisyphe heureux.

(Gérard Noiret)


Illustration: René Magritte

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L’accordéon (Gérard Noiret)

Publié par arbrealettres le 25 août 2010


L’accordéon

Accompagné par son père, son frère,
son oncle? L’enfant tzigane fait passer le frisson
parmi des voyageurs. Et les jambes
touchent à d’autres jambes.
Il n’y a qu’une princesse aux cheveux blonds
pour sortit une épingle d’or
dans le secret de son âme et s’approcher de la cage
où le rossignol chante, des cernes sous les yeux.

(Gérard Noiret)

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… à grands pas (André du Bouchet)

Publié par arbrealettres le 25 août 2010


… à grands pas

mes pas
dans ceux du bleu

de
façon à ce qu’ils soient
sans vestige.

(André du Bouchet)

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… cela est proche (André du Bouchet)

Publié par arbrealettres le 25 août 2010


… cela
est proche

puisque
la substance en moi qui souffle
est

la même
que

l’autre des lointains.

(André du Bouchet)

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Quand une ampoule grille (François de Cornière)

Publié par arbrealettres le 24 août 2010


Quand une ampoule grille
il se passe un moment de gravité.

L’objet est encore chaud.
On le secoue près de l’oreille
et on entend le bruit
du petit fil qu’on voit.
Qui a lâché.

Alors on cherche dans un tiroir
et on monte sur une chaise
jusqu’à la lampe
au-dessus de la table.

Dans le silence des yeux levés
c’est la lumière qu’on cherche maintenant
“à rétablir”.

Mais autre chose nous a claqué
entre les doigts pendant ce temps.
Il reste à savoir quoi.

(François de Cornière)

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Trappe (Michel Butor)

Publié par arbrealettres le 24 août 2010


Trappe

Il suffit de soulever la barre
pour vous faire accéder
à un autre niveau

Il suffit de descendre
au long de cette rampe
et l’on atteint le royaume des cavernes

Il suffit de grimper
au long de cette corde tendue
et le panorama jaillit dans la lumière

Il suffit de ramper au long
de ce tunnel pour atteindre
la liberté de l’autre côté des murailles

Il suffit de nager dans ce fleuve profond
pour que le sang de la jeunesse
irrigue à nouveau notre corps fané

(Michel Butor)

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Fin de soirée (Michel Houellebecq)

Publié par arbrealettres le 24 août 2010


En fin de soirée, la montée de l’écoeurement est un phénomène inévitable.
Il y a une espèce de planning de l’horreur.
Enfin, je ne sais pas; je pense.
L’expansion du vide intérieur.
C’est cela.
Un décollage de tout événement possible.
Comme si vous étiez suspendu dans le vide,
à équidistance de toute action réelle,
par des forces magnétiques d’une puissance monstrueuse.

Ainsi suspendu,
dans l’incapacité de toute prise concrète sur le monde,
la nuit pourra vous sembler longue.
Elle le sera, en effet.
Ce sera, pourtant, une nuit protégée;
mais vous n’apprécierez pas cette protection.
Vous ne l’apprécierez que plus tard,
une fois revenu dans la ville,
une fois revenu dans le jour,
une fois revenu dans le monde.
Vers neuf heures,
le monde aura déjà atteint son plein niveau d’activité.
Il tournera souplement, avec un ronflement léger.
Il vous faudra y prendre part, vous lancer
un peu comme on saute sur le marchepied d’un train
qui s’ébranle pour quitte
Une fois de plus, vous attendrez la nuit -
qui pourtant, une fois de plus,
vous apportera l’épuisement, l’incertitude et l’horreur.

Et cela recommencera ainsi,
tous les jours,
jusqu’à la fin du monde.

(Michel Houellebecq)

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