Arbrealettres

Poésie

Archive pour septembre 2010

Laurence endormie (Patrice de La Tour du Pin)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


Laurence endormie

Cette odeur sur les pieds de narcisse et de menthe,
Parce qu’ils ont foulé dans leur course légère
Fraîches écloses, les fleurs des nuits printanières,
Remplira tout mon cœur de ses vagues dormantes ;

Et peut-être très loin sur ses jambes polies,
Tremblant de la caresse encor de l’herbe haute,
Ce parfum végétal qui monte, lorsque j’ôte
Tes bas éclaboussés de rosée et de pluie ;

Jusqu’à cette rancœur du ventre pâle et lisse
Où l’ambre et la sueur divinement se mêlent
Aux pétales séchées au milieu des dentelles
Quand sur les pentes d’ombre inerte mes mains glissent,

Laurence… Jusqu’aux flux brûlants de ta poitrine,
Gonflée et toute crépitante de lumière
Hors de la fauve floraison des primevères
Où s’épuisent en vain ma bouche et mes narines,

Jusqu’à la senteur lourde de ta chevelure,
Éparse sur le sol comme une étoile blonde,
Où tu as répandu tous les parfums du monde
Pour assouvir enfin la soif qui me torture !

(Patrice de La Tour du Pin)


Illustration: Elina Brotherus

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Regains (Patrice de La Tour du Pin)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


Regains

Regains… tout le reste de la plaine est fauché;
Ce vague de l’esprit qui rôdait sur les chaumes
S’en ira balayé par le vent; le fantôme
De l’éternelle inquiétude est desséché.

Regains… je vais pouvoir nager dans le vert tendre
Des prairies, le fouillis des odeurs végétales,
Et lécher la rosée à même les pétales…
Regains… ne pas s’abandonner, mais tout comprendre.

Laisse couler en toi l’ambiance dorée;
Puisque le désir vient d’embrasser ces collines,
Caresse-les des mains : elles sont féminines,
Frémissantes, comme des vagues nacrées.

Où vas-tu, battant l’air divin avec fureur ?
Je te croyais gonflé de calme et d’espérance,
Mûri pour la sagesse et pour la renaissance…
— Peut-être la renaissance de la douleur…

(Patrice de La Tour du Pin)


Illustration

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Interlude (Patrice de La Tour du Pin)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


Interlude

Recueillons-nous; allons reviser nos amours.
Tous ces marais fermés sentent la pourriture,
La décadence; il faut oublier pour toujours
Ce qui fut notre seule nourriture.

Cette nuit sur l’étang de Foulc, en fin décembre,
Ces passages dans l’ombre et ce grand ciel hanté,
Tout cela serait-il une extase de chambre,
Un aveu brutal de stérilité ?

Pourtant le vent sentait l’homme si fortement!
Ce n’était pas un vent d’idéal, de chimère,
Il était tout gonflé des merveilleux relents
Des eaux dormantes et des fondrières.

Il y a quelque chose de mort dans cette âme,
Quelque chose qui ne bat plus, qui sonne creux!
Sagesse! et les destins ironiques proclament
La naissance d’un jour clair et joyeux!

Sagesse! il faut viser aux choses éternelles,
Retourner vers le temple et ses secrets accords,
Où l’on entend, quand on se penche sur leurs stèles,
Si doucement battre le coeur des morts…

(Patrice de La Tour du Pin)


Illustration

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Le Christ voilé (Patrice de La Tour du Pin)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


Le Christ voilé

C’est un jardin secret et tranquille où s’amassent
Les iris blancs et les hautes touffes d’asters
Et les tapis serrés de campanules basses.

Aucun vent n’y pénètre du ciel grand ouvert;
Les voix mêmes des oiseaux passants se sont tues
Qui volent vite et très haut dans le ciel clair.

Ombrée, et finement travaillée, et vêtue
De la seule caresse amoureuse des fleurs,
Une femme, de la chair froide des statues.

Et le maître ancien qui fut son ciseleur,
A l’étrange figure ajouta son mystère,
Le signe de l’ellipse inscrit dans sa pâleur.

Un mur de pierre enclôt cette Ève solitaire
Qui ne tend pas l’oreille aux rumeurs d’au delà,
Mais à celles, sourdes et profondes, de la terre.

Ce serait la plus haute des fleurs, si son bras
Le long d’un corps gonflé de sève végétale,
Sur son ventre de nacre ne descendait pas;

Si ses deux seins n’étaient striés de veines pâles,
S’ils ne se gonflaient pas soudain de volupté,
Caressés seulement en rêve par un mâle.

C’est un jardin secret, cerclé d’un mur, hanté
Comme un damier, d’oiseaux noirs et blancs qui reposent :
On leur a coupé les ailes par cruauté.

Dehors le ciel est tout enluminé de rose,
Sur les collines, des nuages clairsemés,
Et « Quête de Joie » est inscrit sur toutes choses :

L’archange noir, veillant sur ce jardin fermé.

(Patrice de La Tour du Pin)


Illustration: John William Godward

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Laurence printanière (Patrice de La Tour du Pin)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


Laurence printanière

Voici que montent les aubes, d’une blancheur
Eclatante, au-dessus d’un fouillis d’anémones
Lumineuses, dans la matinale fraîcheur…

Pour entrer dans la danse légère d’avril,
Vos yeux ont pris la douceur des clairs de lune,
Et leur lumière brille et joue entre les cils.

Il vaut mieux ne jamais parler de moi, Laurence,
Si vous me permettez, et si divinement,
De goûter avec vous cette aube de printemps.
Je chanterai d’abord votre seule présence,
Puisque nos souvenirs, si merveilleux soient-ils,
Pâlissent à côté de cette aube d’avril;
Il vaut mieux négliger les joies antérieures
Pour jouir pleinement des dons qui sont offerts,
La lumière frôlant votre sein découvert,
Toute l’idéale tempête de six heures…

Voici venir la grande extase des réveils,
Et vous marchez parmi les fleurs printanières,
Heureuse et cueillant des monceaux de primevères
Pour les jeter à pleines mains dans le soleil.

Ne tremblez pas; je veux effleurer vos cheveux,
Les sentir et ne plus les sentir qu’en pensée,
Et puis les ressentir encore à la nausée,
Et puis garder le long des jours tout leur parfum…

Ne tremblez pas : il faut fermer les yeux d’abord,
Il faut vous jeter doucement dans l’herbe haute,
Il faut que je délivre vos cheveux, que j’ôte
L’agrafe qui maintient ce voile sur ce corps,
Offrant à la lumière cette peau si pure,
Cette gorge crépitant d’or et de luxure
Et que caressent les tiges comme des mains,
Ces seins qui sont gonflés de soleil et de sève,
Ces jambes lisses et blanches qui se soulèvent
Pour contenir le flot de volupté qui vient

Hors de l’âcre profusion de la terre
Qui monte soudain comme un raz de marée

Vers l’orgie dionysiaque de la chair
Et le désir bouleversant des mâles
Craquant jusqu’à l’épuisement de l’être,
Pour assouvir tout ce qui brûle et qui déborde,
Cette tempête lumineuse de printemps
Qui déferle sur les aubes de six heures…

(Patrice de La Tour du Pin)


Illustration: John William Godward

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Ce soir si tu veux (Adrian Grima)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


Ce soir, si tu veux,
Nous irons à la mer
Pour compter les étoiles.

Ce soir,
Si l’odeur de la mer nous enivre,
Nous monterons vers cet horizon
nous jouerons comme des enfants avec l’eau

Et si la lune se dévoile,
Nous irons cueillir un à un
Ses reflets colorés,
Nous irons les laver,
Puis d’un seul coup les libérer.

Et s’il n’est pas trop tard,
Si le soleil n’est pas encore levé
Tu pourras, si tu veux,
Poser ta tête sur mon corps
Et je te prendrai dans mes bras,
Et ma poitrine mouillera tes cheveux,
Et je te bercerai sur l’eau,
Si tu veux.

(Adrian Grima)

Illustration: schilder Antoon Van Wely

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La pente (Paul Celan)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


La pente

Tu vis à côté de moi, pareille à moi :
pierre
dans la joue affaissée de la nuit.

Ô cette pente, mon aimée, ces éboulis,
où nous roulons sans faire de pauses,
nous les pierres,
de filet d’eau en filet d’eau.
Plus rondes à chaque fois.
Plus semblables. Plus étrangères.

Ô cet oeil ivre
qui erre ici tout autour comme nous,
et parfois, étonné,
nous voit confondus.

***

Die halde

Neben mir lebst du, gleich mir:
als ein Stein
in der eingesunkenen Wange der Nacht.

O diese Halde, Geliebte,
wo wir pausenlos rollen,
wir Steine,
von Rinnsal zu Rinnsal.
Runder von Mal zu Mal.
Ahnlicher. Fremder.

O dieses trunkene Aug,
Das hier umherirrt wie wir
Und uns zuweilen
Staunend in eins schaut.

(Paul Celan)

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Métamorphoses (Jaroslav Seifert)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


Métamorphoses

Le garçon se change en un blanc buisson;
le buisson, en pâtre en train de dormir;
ses cheveux si fins, en cordes de lyre ;
et la neige, en neige sur son front blond.

Les mots se changent en questions ;
sagesse et gloire en rudes rides ;
à reculons corde de lyre
se change en fin cheveu; et le garçon
en poète, le poète en buisson,
sous lequel il dormait au temps où
il aimait la beauté d’amour fou.

Quiconque de beauté se toque
sans fin l’aime sa vie durant,
la poursuit toute son époque —
la beauté a des pieds charmants
qu’elle chausse de fines socques.

Le fier carrousel des métamorphoses
change le poète en amant maudit,
car il suffira d’une courte pause :
le voici changé en eau d’alambic,
dont l’alchimiste fait vapeur chimique,
et qu’après, tout au fond il précipite.

(Jaroslav Seifert)

Illustration: Francois Boucher

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La mort du clown (Jan Van Nijlen)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


La mort du clown

Je ris parce que je sais que je vis toujours
et je rirai toujours quand je ne serai plus :
l’ombre luisante laissée par l’amour
est un astre qu’on voit, bien qu’il ait disparu.

***

Ik lach omdat ik weet dat ik blijf leven,
en lachen zal als ik niet meer zal zijn :
de door de liefde nagelaten schijn
is als een ster, zichtbaar ofschoon verdwenen.

(Jan Van Nijlen)


Illustration

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Chanson d’automne (Gustav Suits)

Publié par arbrealettres le 29 septembre 2010


Chanson d’automne

La terre est noire et le ciel gris.
Il pleut, il pleut à l’infini.

La brume noie mes volontés.
Coeur malade, esprit hébété.

Ah! si la pluie pouvait cesser !
La brume au vent se disperser !

Mais le temps se couvre en silence.
Le jour prend fin, le soir s’avance.

Où donc finira le chemin
Noire et profonde, la nuit vient.

S’il y avait au moins une étoile qui luit !
Si encore on voyait le bout de cette nuit !

***

Sügise Laul

Hall on taevas ja must on maa.
Sajab ja sajab lõpmata

Udusse upuvad sihid kõik eel,
haige on süda ja väsinud meel.

Ah, kui nii palju, nii palju ei sajaks,
tuul selle udu kord laiali ajaks!

Ilm aga sumestub hääletu.
Sügisepäev jõuab õhtule ju.

Kuhu küll lõpeb rändaja tee?
Öö tuleb, pime ja pilkane.

Ah, kui nüüd taevatähtigi oleks,
kui veel see öögi nii otsatu poleks ?

(Gustav Suits)


Illustration

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