Archive pour octobre 2010
Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
Où sont ses pieds rosés aux chevilles d’ivoire?
Sa hanche au grand contour, les globes de ses seins ?
Son crâne a-t-il encor cette crinière noire
Que l’orgie autrefois couronnait de raisins ?
Et son ventre, son dos ? Oh ! que sont devenues
Surtout, par les hasards de l’insensible azur,
Ces épaules cold-cream? et ces lèvres charnues
Où mes dents mordillaient comme dans un fruit mûr?
Et ces cuisses que j’ai fait craquer dans les miennes?
Et ce col délicat, ce menton et ce nez,
Ces yeux d’enfer pareils à ceux des Bohémiennes
Et ses pâles doigts fins aux ongles carminés ?
Il n’y a que l’échange universel des choses,
Rien n’est seul, rien ne naît, rien n’est anéanti,
Et pour les longs baisers de ses métamorphoses,
Ce qui fut mon épouse au hasard est parti!
Parti pour les sillons, les forêts et les sentes,
Les mûres des chemins, les prés verts, les troupeaux,
Les vagabonds hâlés, les moissons d’or mouvantes,
Et les grands nénuphars où pondent les crapauds,
Parti pour les cités et leurs arbres phtisiques,
Les miasmes de leurs nuits où flambe le gaz cru,
Les bouges, les salons, les halles, les boutiques,
Et la maigre catin et le boursier ventru.
Parti… fleurir peut-être un vieux mur de clôture
Par-dessus qui, dans l’ombre et les chansons des nids,
Deux voisins s’ennuyant en villégiature
Échangeront un soir des serments infinis !
(Jules Laforgue)
Illustration: Niklaus Manuel Deutsch
Publié dans poésie | Tagué: (Jules Laforgue), azur, baiser, bohémienne, catin, charnue, crapaud, craquer, crâne, fleurir, hasard, insensible, ivoire, lèvre, métamorphose, mordiller, nénuphar, où, orgie, raisin, salon, serment, vagabond, ventre | 2 Commentaires »
Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
Enfer
Quand je regarde au ciel, la rage solitaire
De ne pouvoir toucher l’azur indifférent
D’être à jamais perdu dans l’immense mystère
De me dire impuissant et réduit à me taire,
La rage de l’exil à la gorge me prend!
Quand je songe au passé, quand je songe à l’histoire,
A l’immense charnier des siècles engloutis,
Oh! je me sens gonflé d’une tristesse noire
Et je hais le bonheur, car je ne puis plus croire
Au jour réparateur des futurs paradis!
Quand je vois l’Avenir, l’homme des vieilles races
Suçant les maigres flancs de ce globe ennuyé
Qui sous le soleil mort se hérissant de glaces
Va se perdre à jamais sans laisser nulles traces,
Je grelotte d’horreur, d’angoisse et de pitié.
Quand je regarde aller le troupeau de mes frères
Fourmilière emportée à travers le ciel sourd
Devant cette mêlée aux destins éphémères,
Devant ces dieux, ces arts, ces fanges, ces misères,
Je suis pris de nausée et je saigne d’amour!
Mais si repu de tout je descends en moi-même,
Que devant l’Idéal, amèrement moqueur,
Je traîne l’Être impur qui m’écoeure et que j’aime,
Étouffant sous la boue, et sanglote et blasphème,
Un flot de vieux dégoûts me fait lever le coeur.
Mais, comme encor pourtant la musique me verse
Son opium énervant, je vais dans les concerts.
Là, je ferme les yeux, j’écoute, je me berce.
En mille sons lointains mon être se disperse
Et tout n’est plus qu’un rêve, et l’homme et l’univers.
(Jules Laforgue)
Illustration: Jerome Bosch
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Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010

Trop tard
Ah! que n’ai-je vécu dans ces temps d’innocence,
Lendemains de l’An mil où l’on croyait encor,
Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence
Ses anges délicats souriant sur fond d’or.
Ô cloîtres d’autrefois! jardins d’âmes pensives,
Corridors pleins d’échos, bruits de pas, longs murs blancs,
Où la lune le soir découpait des ogives,
Où les jours s’écoulaient monotones et lents!
Dans un couvent perdu de la pieuse Ombrie,
Ayant aux vanités dit un suprême adieu,
Chaste et le front rasé j’aurais passé ma vie
Mort au monde, les yeux au ciel, ivre de Dieu!
J’aurais peint d’une main tremblante ces figures
Dont l’oeil pur n’a jamais réfléchi que les cieux!
Au vélin des missels fleuris d’enluminures
Et mon âme eût été pure comme leurs yeux.
J’aurais brodé la nef de quelque cathédrale,
Ses chapelles d’ivoire et ses roses à jour.
J’aurais donné mon âme à sa flèche finale
Qu’elle criât vers Dieu tous mes sanglots d’amour!
J’aurais percé ses murs pavoisés d’oriflammes,
De ces vitraux d’azur peuplés d’anges ravis
Qui semblent dans l’encens et les cantiques d’âmes
Des portails lumineux s’ouvrant au paradis.
J’aurais aux angélus si doux du crépuscule,
Senti fondre mon coeur vaguement consolé,
J’aurais poussé la nuit du fond de ma cellule
Vers les étoiles d’or un sanglot d’exilé.
J’aurais constellé d’or, de rubis et d’opales
La châsse où la madone en habits précieux
Joignant avec ferveur ses mains fines et pâles
Si douloureusement lève au ciel ses yeux bleus.
(Jules Laforgue)
Illustration: Fra Angelico
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Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
Jeune j’y pensais, je peux enfin,
je me retire au pied des collines.
L’esprit m’inspire, je marche seul,
je me cherche en pleine nature.
Je vais au torrent, je monte à la source,
je m’asseois pour voir les nuages.
Je rencontre un vieillard dans les bois,
sourires, paroles et le temps passe.
(Wang Wei)
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Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
intense
la nudité de l’oeil
solitude de l’oeuf
la lumière
regarde
vergetures de l’eau
moment dièse
vers des nacres logogriphes
(Werner Lambersy)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
les seins poudrés de la lumière
parmi les plis de robe
du parfum
les velours rebroussés
savants de nos salives difficiles
avant le mot
puis le tronc de la chaleur
s’abat
coupé d’un souffle
sous la caresse
ton corps
juste l’onde étale
après la grande gondole
(Werner Lambersy)
Illustration: Pascal Renoux
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Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
à la limite de l’arc
(vibration immobile de l’attente)
le souffle
dont commence le tremblement
spasme de la tension rompue
prolongé
par la corde brûlante
de la respiration
l’air
dans l’émiettement du cri
vers l’unique cible
de la chute
les doigts
détendus du poème
caressant le bois souple du langage
(Werner Lambersy)
Illustration: Rodin
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Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
Grande voix
qui ne prononce pas de paroles,
il ne me reste qu’à t’entendre.
(Henry Bauchau)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
C’est bien que tu sois venue
Même si peu de temps
Je ne demande pas à l’étoile filante
de se fixer au ciel
Pourtant
Comme elle est belle
Quand elle le traverse
Comme la nuit s’achève bien
Quand tu passes dans mon rêve
(Yvon Le Men)
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Publié par arbrealettres le 31 octobre 2010
Quelle chance pour le soleil
D’avoir les hommes à réchauffer.
Quelle joie pour moi
D’avoir découvert une fleur aujourd’hui.
Vivre, comme l’oiseau sur la branche,
La branche sur l’arbre,
Et l’arbre dans la terre jusqu’au ciel.
(Yvon Le Men)
Illustration
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