Arbrealettres

Poésie

Archive pour octobre 2010

Les Fleurs Animées (1er Volume) (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010

ici: lien vers 2 ème Volume de J.J. Grandville

Illustration: J.J. Grandville


Jean Ignace Isidore Gérard (13 septembre, 180317 mars, 1847),

est un caricaturiste français, plus connu sous le pseudonyme de J.J. Grandville

Détail ici (wikipedia): J.J. Grandville

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Bleuet et Coquelicot (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Bleuet et Coquelicot

—Encore une journée de bonheur qui vient de s’écouler
ma chère Bleuette.
—Et qui recommencera demain, ma chère Coquelicot.
—Regrettes-tu ton ancienne forme?
—Non.
—Ni moi, non plus.
—Nous avons bien fait de choisir ce modeste village
pour y vivre tranquillement.
Le bonheur n’est qu’aux champs.
—Avec Lucas qui est si bon.
—Et avec Blaise, qui joue si bien de la musette.
—Rien n’est doux au monde comme d’être femme.
—Pour être heureuse, il faut avoir un coeur.
Puis les deux jeunes filles se mettaient devant leur miroir.
—Ne suis-je pas plus jolie que lorsque j’étais simple bleuet?
demandait l’une.
—Qui ne me préférerait à tous les coquelicots de la terre?
répondait l’autre.

Voilà ce que la bergère Brune et la bergère Blonde
se disaient chaque soir, après quoi elles s’embrassaient,
et s’endormaient jusqu’aux premiers roucoulements de leurs tourterelles.

(J.J. Grandville)

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Lis (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Lis

Combien je regrette le temps où, simple fleur,
j’étais le symbole chéri de l’innocence!
On m’effeuillait alors sur les pas des vierges et des chastes épouses;
les anges porteurs des messages du ciel, s’arrêtaient un moment
pour se reposer dans ma corolle,
et le lendemain ils m’enlevaient avec eux dans leurs bras,
et me présentaient aux hommes comme un gage nouveau
de la bonne nouvelle qu’ils venaient leur annoncer.
Je vivais d’air, de soleil et de lumière.
Mes nuits se passaient à contempler les étoiles
et à m’enivrer des concerts confus qui se chantent dans l’ombre,
tandis que maintenant….

Le roi me parlait du bien qu’on pouvait faire sur le trône,
du charme qu’il y a à se faire aimer.
Puis il ajoutait que je devais porter bonheur à lui et à sa race.
Je me laissai couronner.
Adieu, maintenant, au soleil, aux étoiles, aux perles de la rosée,
à l’onde du lac; l’étiquette me gouverne et m’obsède,
je languis au milieu de la foule des courtisans.
Ma vieille amie l’Hermine, à laquelle j’avais fait accorder ses grandes entrées,
ne vint plus au palais, crainte de se souiller.
L’autre nuit, j’ai eu une vision menaçante.
J’ai vu les lis traînés dans la boue,
et une jeune et belle reine qu’on menait à l’échafaud.

(J.J. Grandville)

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Pensée (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Pensée

La Pensée se promenait sur la terre, ne sachant où se fixer.
Elle avait successivement frappé à bien des portes
sans être admise nulle part.
D’abord, elle s’était offerte
comme dame de compagnie à un bas-bleu fort célèbre;
elle avait essuyé un refus.
Un philosophe de grande renommée
n’avait pas voulu de la Pensée, même comme femme de ménage.
Repoussée successivement par un académicien,
par un ministre, par un prédicateur, par un peintre,
par un romancier, par un sculpteur,
la pauvre Pensée résolut de quitter la ville et de reprendre le cours de ses voyages.

Un jeune homme vint à passer sur la route;
il marchait en regardant les étoiles
et en murmurant tout bas des mots
et des phrases qui lui faisaient ouvrir énormément la bouche
et écarquiller les yeux.
Un soupir étouffé que poussa la Pensée l’avertit
qu’un être souffrant avait besoin de son secours.
Il s’approcha de la voyageuse, lui prit la main et l’aida à se relever;
puis il lui montra dans un massif d’arbres
une petite lumière lointaine qui brillait.

C’est la maisonnette que j’habite; venez,
vous y passerez la nuit en sûreté.
Sous quel nom faut-il que je vous présente à ma mère?
On m’appelle, répondit-elle en hésitant, la Pensée.
Alors le jeune homme frappa des mains en signe de joie,
et passa le premier pour indiquer à la Pensée le chemin de la maisonnette.
A son tour la Pensée voulut connaître le nom de son hôte.
Je suis, lui dit-il, un homme de fantaisie
connu dans la contrée sous le nom de Jacobus le poète.

(J.J. Grandville)

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Tabac (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Tabac

Vous avez sans doute entendu dire que Christophe Colomb,
débarquant à Cuba, vers l’année 1492,
trouva tous les sauvages sur le rivage, un arc à la main, la pipe à la bouche.
Le naturaliste de l’expédition, chargé d’examiner la substance
dont ces sauvages aspiraient le parfum,
découvrit le tabac, qui ne portait pas encore ce nom;
il lui vient de la ville de Tabago,
où les cigarettes naissent toutes roulées sur les plantes.

Avec ces quelques détails vous en savez assez
pour vous faire une réputation d’érudit dans le monde;
c’est pour cela que nous vous les avons donnés,
car, pour notre part, nous ne les tenons nullement pour authentiques.
La vérité est que la Fée aux Fleurs ne pouvait se consoler
du départ de ses compagnes.
Dans sa douleur, elle cherchait à leur jouer
quelque bon tour de sa façon.

Les fleurs, se dit-elle, sont devenues femmes.
Comme telles, les hommages des hommes leur sont nécessaires.
Elles se dégoûteraient bien vite de la terre
si je trouvais un moyen de les leur enlever.
Elle songea alors à un génie jeune, beau, brillant,
génie à bonnes fortunes, s’il en fut jamais,
qui avait renoncé tout-à-coup au commerce des fées,
et s’était retiré dans sa grotte
pour se livrer tout entier au plaisir de fumer.
En apprenant aux hommes à fumer, ils feront comme le génie,
ils s’éloigneront des femmes.
J’ai trouvé ma vengeance.
Et le tabac fut inventé.

Un moment, la Fée aux Fleurs put croire
à la réussite de son entreprise:
les femmes étaient complètement délaissées,
leur empire avait cessé d’exister.
Mais les femmes ont conjuré l’orage,
et leur abaissement n’a pas été de longue durée,
elles ont bien vite trouvé un moyen de reconquérir l’homme;
elles se sont mises à fumer!

(J.J. Grandville)

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Sultane Tulipia (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Sultane Tulipia

Après la passion d’assurer le bonheur de son peuple,
le sultan Shahabaam n’avait pas de distraction plus grande
que celle de faire des ronds en crachant du haut des créneaux de son palais dans la mer.
Il tenait ce goût de son aïeul Shahabaam I”, dit le Grand.
Un jour il fit cette réflexion, qu’un objet plus lourd qu’un peu de salive
ferait en tombant dans la mer un rond plus grand, et par conséquent plus agréable à l’oeil.
Il chercha quel objet il pouvait choisir pour cet usage,
et insensiblement ses idées se reportèrent sur la sultane favorite.

Décidément, se dit-il, cette Tulipia est bête comme une oie;
oui et non, voilà tout ce qu’on peut en tirer.
Une femme sans esprit est comme une fleur sans parfum,
ainsi que je l’ai dit dans la dernière séance du conseil d’État.
Il me faut une autre sultane favorite.
D’ailleurs, je soupçonne celle-ci d’entretenir des relations avec un jeune Grec.
Je puis me tromper, mais il me plaît de croire que je ne me trompe pas: cela suffit.

Avant le coucher du soleil, Shahabaam, suivi de toute la cour,
monta sur la tour la plus haute du palais.
Quatre esclaves l’attendaient, tenant un sac de cuir
dans lequel semblait se mouvoir une forme humaine.
Les esclaves balancèrent pendant quelques minutes leur fardeau,
et, sur un signe du maître, ils le lancèrent par dessus les créneaux.
Shahabaam se pencha en dehors de la plate-forme,
suivit du regard la chute du sac dans les flots,
et quand l’eau se fut refermée, il se retira en s’écriant:
Oh! le magnifique rond!

Ce magnifique rond, c’était le corps de l’incomparable Tulipia
qui l’avait produit en tombant dans la mer.
On se raconta pendant quelques jours l’histoire de la fin tragique
de la pauvre sultane, puis on n’en parla plus; personne ne la regretta:
la beauté sans intelligence laisse peu de traces dans le souvenir.

(J.J. Grandville)

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Rose (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Rose

Fragments pris au hasard dans l’album de la Rose

J’apprends par un exilé de Constantinople
qui est venu se faire ermite non loin de ma grotte,
qu’il existe en Orient un prophète du nom de Mahomet,
qui promet à ses sectateurs un paradis ou folâtrent des houris
sous des bosquets de roses sans cesse renaissantes.
Je pars pour l’Orient.
Un poète persan me dédie un poème de trois cent mille vers sur la rose.
Ma santé, dérangée par les fatigues de cette lecture, m’oblige à changer de climat.
Nous sommes en plein Moyen Âge.
J’arrive en France.
Il faut convenir que Paris est une ville assez maussade.
On s’y égorge à tous les coins des rues, et l’on y meurt de la peste.
On n’a guère le temps de songer aux femmes et aux fleurs.
Enfin Malherbe vint, et le premier en France
il donna à la rose une vogue immense,
grâce aux stances adressées à l’infortuné Dupérier.
Elle était de ce monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Le poète Ronsard a, lui aussi, parlé de la rose dans une pièce de vers
que bien des gens préfèrent à celle de Malherbe.
Que l’ombre de Boileau leur pardonne!

(J.J. Grandville)

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Narcissa (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Narcissa

Narcissa la blonde était la plus belle des jeunes filles du pays;
pas une seule sur toute la côte, depuis Catane jusqu’à Syracuse,
qui pût se vanter d’avoir l’oeil aussi doux, la taille aussi souple, le pied aussi fin.
Méfiez-vous de Narcissa la blonde.
Il y en a qui sont belles et qui ne le savent pas, ce sont celles-là qu’il faut aimer.
Il y en a qui sont belles et qui le savent, ce sont celles-là qu’-il faut fuir.

Narcissa la blonde savait qu’elle était belle, et Luigi l’aimait.
Ceux qui ont connu Luigi, fils du vieux Luigi-Naldi le soldat,
disent que c’était un brave compagnon, hardi à la mer,
bon à ses camarades, craignant Dieu et honorant les saints;
mais il aimait Narcissa la blonde.
Partout il la suivait, toujours il pensait à elle.
Qui n’a pas vu Luigi pleurer en pressant sur son coeur
une fleur tombée du sein de Narcissa,
ne sait pas ce que l’amour peut faire d’un homme.
Si au moins l’amour de Narcissa l’avait dédommagé!
Mais elle passait son temps devant son miroir,
à peigner sa longue chevelure et à sourire à sa beauté.
C’est à peine si son amant pouvait obtenir un mot ou un regard.
Luigi voyait bien que Narcissa la blonde ne l’aimait pas,
mais il était ensorcelé.

[Pour satisfaire les luxueux caprices de Narcissa Luigi se
fait brigand et perd son âme et puis sa vie....]
Elle fut obligée de quitter le village et d’aller se cacher
dans la grotte du Monte-Negro, à côté de laquelle coule une source profonde.
Au lieu de pleurer ses erreurs et de faire pénitence,
elle passait les longues heures de la journée à regarder son image
que lui renvoyait le miroir de l’onde.

[Un jour elle disparut.]
On laissa dire qu’elle s’était noyée pour se soustraire à ses remords;
mais chacun sait que l’ondine avait pris son visage
pour l’attirer dans l’abîme et la livrer à Satan.
Ainsi périssent toutes les femmes sans coeur.

(J.J. Grandville)

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Violette (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Violette

Grave Conflit A Propos de La Violette
Entre La Fée Aux Fleurs
Et Une Académie Qui Désire Garder L’anonymat

[Thèse académique:]
La Violette est fille d’Atlas.
Cette jeune nymphe, poursuivie par Apollon,
allait devenir la proie de ce Don Juan,
lorsque les dieux, touchés de son sort,
la métamorphosèrent en violette.
C’est le moyen ordinaire employé par les dieux pour
déjouer les projets galants d’Apollon.
L’imagination féconde de Jupiter
devrait bien de temps en temps inventer un nouveau procédé.

[Thèse de la Fée aux Fleurs:]
Ces auteurs sont vraiment des gens cocasses.
Où diable ont-ils pris que la Violette
est fille d’Atlas et nymphe de son métier?
tandis que son père s’appelait tout simplement Jérôme,
et qu’elle exerçait la profession de couturière
au bourg sous le nom de Marcelle.

[Réponse de L'Académie:]
1. On ne doit ajouter qu’une foi médiocre
aux renseignements fournis à la science
par des êtres dont l’existence est aussi peu prouvée que celle des fées.
2. On ne peut donner sur toutes choses que des détails apocryphes,
quand on est apocryphe soi-même.
3. Les témoignages des siècles s’accordent à démontrer
que les fleurs ont toutes une origine essentiellement mythologique.
En conséquence. L’Académie déclare que la violette
lui semble plus que jamais fille d’Atlas.
Elle affirme, en outre, sur son âme et sur sa conscience,
devant Dieu et devant les hommes,
que la fille d’Atlas était nymphe de naissance,
et que les dieux, pour la soustraire
aux poursuites d’Apollon, la changèrent en violette.

(J.J. Grandville)

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Nénuphar (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010


Nénuphar

Un jour, le diable, traversant la ville de Bruges,
passa devant le couvent des ursulines.
Les religieuses réunies dans la chapelle
chantaient les louanges du Seigneur.
Ses yeux s’arrêtèrent sur une ursuline
placée juste à l’entrée du choeur, près du maître-autel.
“Il serait plaisant de lui ouvrir enfin les yeux,
et de faire de la sainte un petit démon!”

Le soir il s’introduisit dans la cellule de la religieuse
sous la couverture jaune d’un roman à la mode;
il se déguisa en in-octavo, et s’étendit tout grand ouvert sur le prie-Dieu.
Il avait choisi la page la plus échevelée de l’ouvrage,
une scène d’amour pantelante, rutilante, ébouriffante.
De tout temps ces grands morceaux de rhétorique
ont troublé toutes les imaginations et fait l’affaire de messire Satanas.
La jeune fille prit le livre, lut la page marquée,
ouvrit les bras d’un air nonchalant, bâilla et s’endormit sur sa couchette.
Pour le coup le diable était outré.
Il ne lui restait plus qu’à essayer des songes.
Il les convoqua tous, il leur donna ses instructions,
et il voulut lui-même les voir à l’oeuvre.
Il se pencha sur le lit de la jeune fille;
les songes vinrent chacun à leur tour se poser sur son coeur;
rien n’indiqua qu’elle en fût le moins du monde troublée.
Son sommeil était paisible, son teint égal, son pouls régulier comme de coutume.
Il paraît même que vers le milieu de la nuit elle se mit à ronfler.
Le diable, tout malin qu’il est, ne s’était point douté de l’adversaire qu’il attaquait.
Une fois sur la terre, ne pouvant aimer ni être aimée,
incapable de s’associer aux peines et aux joies de l’humanité,
morne et décolorée,
la froide fleur du Nénuphar n’avait trouvé d’autre refuge qu’au couvent.
La vie monotone et languissante des religieuses était celle qui lui convenait.
On lui compta comme vertu l’absence de toutes les vertus.
Soeur Nénuphar mourut en état de sainteté.
Les ursulines de Bruges poursuivent sa canonisation.

(J.J. Grandville)

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