Archive pour octobre 2010
Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Myrte
Ils vivaient tous les deux à la campagne, le marquis et le colonel.
Vieux tous les deux, goutteux et, ce qu’il y a de pire,
quinteux tous les deux, ils se faisaient de mutuelles visites;
le soir, ils se réunissaient pour jouer au reversis
et se rappeler ensemble leur vie passée.
Ce marquis, c’était le Myrte; ce colonel, c’était le Laurier.
L’un avait constamment vécu à la cour,
l’autre n’avait presque pas quitté les camps.
Ils s’étaient retrouvés après une longue absence,
et quoiqu’on dise que le myrte et le laurier sont frères,
le marquis et le colonel passaient leur temps à se quereller:
—Une belle doit se prendre d’assaut comme une citadelle.
—Il n’y a que les attentions délicates
qui séduisent la beauté.
—Un front couronné de laurier
n’a qu’à se montrer pour subjuguer les plus rebelles.
—C’est avec une ceinture de myrte
qu’on enlace les amours.
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Laurier
Il sont là tous les deux à se disputer sur leur prééminence,
et pendant ce temps-là le monde les oublie,
le monde se moque de leur système.
Le monde n’en est plus depuis bien longtemps au myrte et au laurier.
La galanterie et la bravoure sont deux qualités passées de mode;
le ridicule en a fait justice.
Pour qui se montrerait-on galant?
pour des femmes qui fument, qui boivent du grog,
qui montent à cheval, qui font de l’escrime et des romans.
A quoi sert la bravoure? il n’y a plus de guerres aujourd’hui;
on ne se bat plus en duel;
un héros n’est plus qu’un être souverainement ridicule.
Le règne du myrte et du laurier est passé.
Le marquis et le colonel ne s’en doutaient pas;
ils s’étaient retirés du monde assez à temps pour cela;
ils devaient emporter leurs illusions dans la tombe.
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Marguerite
Anna s’est réveillée à l’aube, et elle a pris le chemin de la prairie.
L’oiseau commence à peine son doux ramage,
les fleurs inclinent encore leur tête trempée de rosée.
Anna étend ses regards de tous côtés et elle les arrête sur une marguerite.
C’était bien la plus jolie marguerite du pré,
fraîche épanouie sur sa tige mignonne,
elle regardait doucement le ciel.
Voilà, se dit Anna, celle qu’il faut consulter.
Belle marguerite, ajouta-t-elle, en se penchant vers la blanche devineresse,
vous allez m’apprendre mon secret.
M’aime-t-il?
Et elle arracha la première feuille.
Aussitôt elle entendit la marguerite qui poussait un petit cri plaintif
et lui disait:
Comme toi j’ai été jeune et jolie, petite Anna;
comme toi j’ai vécu et j’ai aimé.
Ludwig ne s’adressa pas à une fleur
pour savoir si je l’aimais.
Il me le demanda lui-même, tous les jours
m’arrachant une syllabe de ce mot amour,
me forçant peu à peu à le lui dire.
Comme tu enlèves mes feuilles une à une,
il m’enleva un à un tous ces doux sentiments
qui sont la protection de l’innocence.
Mon pauvre coeur resta seul et nu,
comme va rester ma corolle,
et je souffrais, je regrettais mes blanches feuilles,
mes doux sentiments.
Ne fais point de mal à la marguerite, petite Anna,
car la marguerite est ta soeur;
laisse la vivre de la vie que Dieu lui a donnée.
En récompense, je te dirai mon secret.
Les hommes traitent les femmes comme les marguerites;
ils veulent aussi avoir une réponse à la double question:
m’aime-t-elle? ne m’aime-t-elle pas?
Jeune fille ne réponds jamais.
Les hommes te rejetteraient après t’avoir effeuillée.
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Camélia
Il n’était bruit dans Venise que des attraits de la comtesse Impéria.
Sa beauté fière et majestueuse frappait tout le monde d’admiration;
son teint d’un blanc velouté, nuancé d’une légère teinte rose,
était un objet d’envie pour toutes les dames de Venise.
Le glorieux époux de la mer, le Doge lui-même, avait dit, le jour de son couronnement,
que s’il avait été libre de son choix,
ce n’est pas l’Adriatique qui aurait reçu son anneau de fiançailles…
[Et cependent voici les dernières paroles que lui adressa
avant de se suicider Stenio, le jeune Vénitien qu'elle avait
choisi entre tous pour époux:]
“Madame, vous ressemblez à cette fleur qu’on nomme
le camélia et qu’un jésuite nous a récemment apportée de Chine:
elle est charmante à l’oeil, mais elle ne dit rien à l’odorat.
Vous êtes belle madame,
mais vous n’avez pas ce parfum de la beauté qui s’appelle l’amour!”
[Et la comtesse Impéria de s'écrier:]
“Maudit soit le jour, où j’ai voulu vivre sur la terre!
Si la Fée m’avait dit, tu auras un coeur insensible, une âme froide,
tu assisteras impassible au spectacle des maux que tu feras naître,
tu brilleras d’une beauté fatale qui ne reflètera aucun sentiment de tendresse,
je n’aurais pas demandé à changer de sort.
Fleur, on peut vivre sans parfum;
femme, on ne saurait exister sans amour!
O Fée, rends-moi à ma première forme,
fais que je redevienne camélia:
il y a bien assez de femmes sans coeur sur la terre.”
La Fée aux Fleurs ne tarda pas à réaliser ce souhait.
Redevenue fleur, Impéria se ressouvint de Stenio:
on vit fleurir comme par enchantement
un magnifique camélia sur la tombe du jeune homme.
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Immortelle
La Lavande dit à l’Immortelle:
Nous avons vécu ensemble, sur la même colline; le printemps va finir,
et je sens ma feuille se sécher; demain je ne serai plus, et toi tu vivras,
tu entendras les chants joyeux de l’alouette;
comme elle, tu pourras saluer le soleil
quand il viendra sécher tes pieds trempés de rosée.
Il est si doux de vivre, pourquoi suis-je condamnée à mourir!
L’Immortelle répondit:
Tout change, tout se renouvelle dans la nature, moi seule, je ne change pas.
Le printemps ne me donne pas une jeunesse nouvelle,
ma feuille a tous les feux de l’été, toutes les glaces de l’hiver
et garde sa pâleur éternelle.
Jamais je n’entends autour de moi le doux murmure des abeilles;
jamais le papillon ne m’effleure de son aile;
la brise passe sur ma tête sans s’arrêter;
les jeunes filles s’éloignent de moi:
qui voudrait cueillir la fleur des tombeaux, la froide et sévère immortelle?
Balance encore une fois tes longs épis en signe d’allégresse,
Lavande aux yeux bleus; lève tes regards vers le ciel pour le remercier:
tu es heureuse, tu vas mourir!
Tandis que moi, pauvre condamnée,
je subirai les ennuis des pâles journées et des longues nuits d’hiver,
je sentirai frissonner mes épaules sous la neige,
j’entendrai dans les ténèbres la plainte monotone des morts!
Tu vas donc mourir, Lavande; ton âme va s’envoler vers le ciel avec ton parfum.
Je te confie ma prière, ma soeur: dis à celui qui nous a créées toutes deux
que l’immortalité est un présent funeste,
qu’il me rappelle auprès de lui,
source de tout bonheur, de toute vie.
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Chèvre-feuille
[Le prince Charmant épousa Chevrette, une jeune chevrière,
et l'emmena à la cour, où l'étiquette et le cérémonial
la rendirent très malheureuse. Elle se décida à s'enfuir.]
En quittant la cour, Chevrette se demanda ce qu’elle allait faire.
Parbleu, se dit-elle, je garderai encore les chèvres.
Mais où trouver un troupeau?
Elle était au milieu de ces perplexités,
lorsqu’un joyeux bêlement se fit entendre derrière elle.
C’était sa chèvre, sa chèvre favorite qu’elle avait emmenée avec elle à la cour,
et qui, la voyant partie, s’était échappée du palais pour la suivre.
— Tu m’aimes bien, lui disait-elle, ma pauvre chèvre, tu es heureuse de me revoir;
hélas! je n’ai rien à te donner, pas même un brin de luzerne
ni un petit toit pour te mettre le soir à l’abri du loup.
Non loin de Chevrette, un jeune chevrier nommé Jasmin errait dans les bois,
triste et désolé, parce qu’il avait perdu Chevrette qu’il aimait.
Mais Chevrette ne le savait pas.
En le voyant elle se sentit rassurée; elle l’appela: Jasmin!
Il s’approcha et elle lui raconta son malheur. Jasmin, à son tour,
lui parla en pleurant de tout ce qu’il avait souffert pendant son absence.
Chevrette essuya ses larmes, et lui dit de se consoler:
si elle avait su son amour, jamais elle n’eût consenti à épouser le prince Charmant.
Le chevrier suivit le conseil de la chevrière.
Il essuya ses larmes et se consola.
Chevrette lui permit de la suivre au fond de la forêt;
ils y vécurent heureux, chevrier et chevrière, Jasmin et Chèvre-Feuille, mais après s’être mariés.
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Belle-de-nuit
[La grisette et le rentier]
Elle a seize ans, un sourire perpétuel sur les lèvres,
un éclair à domicile dans ses yeux.
Ses lèvres sont roses et ses yeux noirs.
Je ne vous parle ni de sa taille, ni de ses pieds,
ni de ses mains, ni de ses cheveux.
Je vous renvoie à tous les portraits de grisettes
qui ont paru depuis mil huit cent trente jusqu’en mil huit cent quarante-six inclusivement.
Car mademoiselle Pierrette n’est pas autre chose qu’une grisette.
Il est vrai qu’elle prend le titre d’artiste en couture.
[Son voisin de palier, le rentier, se présente à midi]
chez l’artiste en robes, autrement dit la couturière.
—Je veux vous parler.
—Et moi je veux dormir.
—Jusques à quand, malheureuse femme,
vous laisserez-vous aller à tous les caprices de votre légèreté?
Jusques à quand votre inconduite fera-t-elle le sujet des conversations de tout le quartier?
Quoi! ni la mine renfrognée du portier,
ni les plaintes, ni les clameurs des locataires contre vous n’ont pu vous avertir?
—Aurez-vous bientôt fini votre sermon? demanda Pierrette en bâillant;
je vous préviens que je tombe de sommeil.
—C’est cela, reprit Coquelet: quand on a fait de la nuit le jour,
il faut bien changer le jour en nuit.
Mais ne voyez-vous pas qu’à ce train de vie vous allez perdre votre jeunesse, ruiner votre santé?
[Et de proposer sa solution:]
—Voulez-vous être ma femme, consentez-vous à devenir madame Coquelet?
Le vieux rentier songea un instant à se mettre à genoux,
mais comme il n’était pas sûr que Pierrette consentît à le relever,
il aima mieux entendre la réponse sur ses jambes.
Cette réponse fut un éclat de rire!
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Oeillet
Toute fleur est susceptible de culture,
disait le savant docteur Cocomber
à son élève le petit marquis de Florizelles,
un jour qu’ils se promenaient ensemble dans les champs,
à l’effet d’admirer le sublime spectacle de la nature.
On croyait beaucoup à la nature au dix-huitième siècle.
—Voyez, ajoutait Cocomber, cet oeillet que j’ai cueilli
ce matin dans le parterre du château,
il a commencé par être une petite fleur simple, sans conséquence,
indigne d’attirer l’attention d’un savant docteur comme moi;
maintenant je le mets à ma boutonnière, je m’en pare,
mon nez peut le respirer sans se compromettre.
Savez-vous pourquoi?
—Vraiment non, répondit Florizelles.
—Parce qu’un jardinier habile a pris cette fleur,
l’a cultivée avec soin, et en a fait une fleur de bonne compagnie,
brillante, agréable, offrant vingt aspects, ayant vingt physionomies différentes,
et tout cela grâce à l’éducation.
Que monsieur le marquis jette un coup d’oeil sur ce chardon.
—C’est fait, répondit le marquis.
—Comment trouvez-vous cette plante?
— Horrible.
Eh bien! je suis sûr qu’on parviendrait, avec du temps et de la patience,
à lui faire porter des fleurs plus belles et plus parfumées que la rose.
Retenez donc bien cette maxime, ajouta le gouverneur:
toute fleur est susceptible de culture.
Comme on entendit sonner la cloche du dîner,
le docteur Cocomber trouva qu’il avait fait suffisamment admirer le spectacle de la nature à son élève,
et ils prirent le chemin du château.
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Ciguë
Lors de la révolte et du départ de ses sujettes,
celle que la Fée aux Fleurs regretta le moins fut la Ciguë.
A quoi lui servait en effet cette fleur triste et solitaire,
toujours pelotonnée dans des recoins obscurs, sinistres,
renfrognée, se cachant comme pour méditer un crime?
Une fois sur la terre, elle ne s’occupa guère de la surveiller,
en quoi elle eut grand tort.
Xanthis de Thrace, Locuste la Romaine, Brinvilliers la Parisienne,
ne sont qu’une seule et même femme:
c’est la Ciguë qui a successivement animé ces trois corps.
La négligence de la Fée aux Fleurs
lui a permis d’exercer plusieurs fois son affreux métier.
Depuis la mort de la Brinvilliers,
la Ciguë est entrée dans d’autres corps.
Nous voyons surgir de temps en temps quelques empoisonneuses
qui indiquent clairement la présence de la Ciguë sur la terre.
Nous pétitionnons auprès de la Fée aux Fleurs
pour qu’elle la rappelle dans son royaume, et la place pour l’éternité
sous la surveillance de la haute police.
(J.J. Grandville)
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Publié par arbrealettres le 17 octobre 2010
Soleil
[De la difficulté de convertir un Aztèque]
Une fois baptisé sous le nom d’Esteban, l’Aztèque se fixa à Mexico,
où il vécut d’une pension modique que lui faisait le gouvernement
en qualité de descendant de Montézuma.
Des doutes s’étaient élevés plusieurs fois sur la sincérité de sa conversion,
et on songeait à le faire passer de nouveau devant le saint-office, lorsqu’il tomba gravement malade.
Il demanda à voir un médecin: ses voisins, plus charitables, lui envoyèrent un prêtre.
—Frère Esteban, lui dit le prêtre, le moment est venu de recommander votre âme à Dieu.
—Je ne m’appelle pas Esteban, dit la cacique, on me nomme Tumilco. Allez-vous en.
—Songez à Dieu, mon frère.
—Ton Dieu n’est pas le mien, reprit Tumilco; qu’on ouvre les fenêtres.
On obéit à ce désir. Le soleil à son déclin brillait encore à l’horizon.
—Voilà mon Dieu, s’écria le cacique, c’est celui de mes pères. Soleil, reçois ton enfant dans ton sein.
—Le prêtre se cacha les yeux avec la main, fit le signe de la croix, et murmura: Vade retro Satanas.
—Vous empêcheriez plutôt le tournesol de suivre le marche du soleil,
que ces héritiques de revenir au culte de leur astre. Voilà ce qu’on a gagné à ne pas le brûler.
Le voisin charitable qui prononçait cette oraison funèbre, ne se doutait pas que Tumilco le cacique
n’était autre chose que l’incarnation du Tournesol.
En adorant le soleil, il ne faisait que suivre la loi de la nature.
(J.J. Grandville)
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