Archive pour décembre 2010
Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
L’avare rayon sème d’une once froide
La lumière dans l’humide forêt.
Et moi, je porte en mon cœur lentement
Comme un oiseau gris, la tristesse.
Que puis-je faire d’un oiseau blessé ?
Le firmament se tait, se fige.
Du clocher cerné de brouillard,
On aura dérobé les cloches.
Et la muette, l’orpheline
Altitude à présent se dresse
Comme une blanche tour déserte
Où sont la brume et le silence.
Le matin, insondable de tendresse,
La demi-conscience et le demi-sommeil
Et l’oubli inassouvi,
Des pensées le brumeux carillon…
(Ossip Mandelstam)
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
La démarche des chevaux est si lente
Et la flamme des lanternes si pauvre !
Où me conduit-on, je me le demande,
Ces inconnus, probablement, le savent.
Je m’abandonne à leur sollicitude,
Le froid me gagne, et aussi le sommeil ;
Dans un tournant un cahot m’a jeté
Le rayon d’une étoile en plein front.
De la tête en feu le balancement,
La glace tendre de doigts inconnus,
Et les sombres sapins, leurs silhouettes
De mon regard encore inaperçues.
(Ossip Mandelstam)
Illustration: Félix Hilaire Buhot
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
L’immense abîme est sombre et transparent,
La fenêtre langoureuse blanchit.
Qu’est-ce qui fait le coeur, si lentement
Et si obstinément s’appesantir ?
Tantôt il coule vers le fond de tout son poids,
Ayant du cher limon la nostalgie,
Tantôt brin de paille manquant la profondeur,
Il fait surface sans effort.
Avec une feinte douceur, reste au chevet
Et sois toute ta vie par toi-même bercé,
Souffre de ton angoisse comme d’une fable,
Et sois tendre, mais avec un superbe ennui.
(Ossip Mandelstam)
Illustration: Olivier Gingras
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
Plus lente, la ruche neigeuse,
Et le cristal des fenêtres plus transparent.
Sur la chaise négligemment
Est posé le voile turquoise.
Ivre de son ébriété
Et comme ignorée de l’hiver,
Attendrie par la caresse de la lumière,
L’étoffe savoure l’été.
Si la froide éternité pleut
Au fond du diamant glacial,
Ce n’est ici que tremblement de libellules
Promptes à vivre et aux yeux bleus.
(Ossip Mandelstam)
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
Sur le fuseau de nacre
Tendant le fil de soie,
Doigts souples commencez
L’envoûtante leçon !
Le flux et le reflux des mains,
Leurs gestes monotones
Comme si tu exorcisais
Je ne sais quel effroi solaire,
Lorsque ta large paume,
Pareille au coquillage flamboyant
Tantôt s’éteint, vers les ombres tombant,
Et tantôt disparaît dans le feu rose !
(Ossip Mandelstam)
Illustration: Vermeer de Delft
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010

Une tristesse inexprimable
A ouvert deux yeux immenses.
Le vase de fleurs s’éveillant
Nous éclabousse de cristal.
Toute la chambre est imprégnée
De langueur — délicieux remède
Penser qu’un si petit royaume
A englouti tant de sommeil.
Il n’y a qu’un peu de vin rouge
Et qu’un peu de soleil de mai —
La blancheur des doigts les plus fins
Émiette le mince biscuit.
(Ossip Mandelstam)
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
On m’a donné un corps — pour quelles fins
Ce corps qui est un seul, ce corps tellement mien ?
Pour la joie tranquille de vivre et respirer,
Qui, dites-moi, dois-je remercier ?
Je suis le jardinier, la fleur aussi,
Dans le cachot du monde je ne suis pas seul.
Déjà la vitre de l’éternité
De mon souffle, de ma chaleur s’est embuée.
Méconnaissable depuis peu la silhouette
En filigrane sur le verre se projette.
Que la buée de l’instant disparaisse,
La chère image ne peut s’effacer.
(Ossip Mandelstam)
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
Paysage d’hiver
Le ciel est si bas qu’il écrase la fenêtre
Si sombre que les rideaux semblent gris
Les arbres aux branches maigres gesticulent
Et attrapent au passage
De légers flocons qui tournoient
Dans le silence qui colle au bec des oiseaux.
(Jean-Baptiste Besnard)
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
Sonnet
Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui!
Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n’avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.
Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.
Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s’immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.
(Stéphane Mallarmé)
Illustration: Gustav klimt
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Publié par arbrealettres le 29 décembre 2010
Petit air
Quelconque une solitude
Sans le cygne ni le quai
Mire sa désuétude
Au regard que j’abdiquai
Ici de la gloriole
Haute à ne la pas toucher
Dont main ciel se bariole
Avec les ors de coucher
Mais langoureusement longe
Comme de blanc linge ôté
Tel fugace oiseau si plonge
Exultatrice à côté
Dans l’onde toi devenue
Ta jubilation nue.
(Stéphane Mallarmé)
Illustration: Guillaume Seignac
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