Arbrealettres

Poésie

Archive pour janvier 2011

Ton image douloureuse et mouvante (Ossip Mandelstam)

Publié par arbrealettres le 20 janvier 2011


Ton image douloureuse et mouvante,
Je n’ai pu dans la brume la toucher.
« Seigneur ! » — ai-je dit par mégarde,
Ne voulant pas dire cela.

Le nom divin comme un oiseau
S’est échappé de ma poitrine !
Devant, le brouillard s’épaissit,
En arrière : une cage vide…

(Ossip Mandelstam)


Illustration

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Sans doute te suis-je inutile, O nuit (Ossip Mandelstam)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


Sans doute te suis-je inutile,
O nuit; de l’abîme du monde,
Comme une coquille sans perle,
Je suis jeté sur ton rivage.

Indifférente tu fais écumer ton flot
Et tu chantes sans conciliation,
Mais tu vas aimer et apprécier
D’une coquille inutile le mensonge.

Sur le sable tu seras près d’elle,
Vêtiras ta chasuble, à
Jamais unie avec elle
L’énorme cloche de la houle.

Et la frêle paroi de la coquille,
Maison d’un coeur inhabité,
Tu la rempliras des murmures
De l’écume, de vent, de pluie, de brume

(Ossip Mandelstam)


Illustration: Alexandre Séon

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Pourquoi l’âme tellement chante-t-elle (Ossip Mandelstam)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


Pourquoi l’âme tellement chante-t-elle,
Et pourquoi si peu de noms bien-aimés ?
Pourquoi le rythme momentané
N’est que hasard et brusque Aquilon ?

il lève un nuage de poussière,
Bruit avec les feuilles de papier,
Pour ne plus revenir, ou
Revenir tout à fait autre.

O, large vent d’Orphée,
Tu t’en allais vers les pays marins
Et chérissant un monde incréé,
J’oubliais l’inutile « moi ».

J’errais dans une forêt de poupée,
Découvris une grotte d’azur…
Est-il possible que ce soit vrai,
Que réellement vienne la mort ?

(Ossip Mandelstam)


Illustration: Alexandre Séon

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Les feuilles confuses respirent (Ossip Mandelstam)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


Les feuilles confuses respirent,
Un noir vent bruit,
Au ciel une hirondelle tremble
Et trace un cercle.

Faiblement dispute, en
Mon coeur tendre et mourant,
Le crépuscule qui tombe,
Avec le dernier rayon.

Au-dessus de la forêt sombre
Se lève une lune de cuivre;
Pourquoi si peu de musique
Et pourquoi un tel silence?

(Ossip Mandelstam)

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Tremblement de demoiselles (Ossip Mandelstam)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


La niche de neige est plus lente,
Plus transparente la fenêtre,
Voile turquoise négligemment
Jeté sur une chaise.

Un tissu ivre de soi, sous
La caresse de la lumière,
Éprouve l’été — puisse-t-il
N’être pas touché par l’hiver.

Et si, en diamants de glace,
Le froid ruisselle, ici c’est
Tremblement de demoiselles
Si vivantes, aux yeux bleus.

(Ossip Mandelstam)

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Une indicible tristesse a ouvert grand les yeux (Ossip Mandelstam)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


Une indicible tristesse
A ouvert grand les yeux, le
Vase de fleurs s’est éveillé
Et a diffusé son cristal.

Toute la chambre parfumée
De langueur — remède suave!
Qu’un si petit règne

Engouffre tant de rêve.
Un peu de vin rouge, un peu
De mai et de son soleil —
La blancheur des doigts les plus fins
Casse le fragile biscuit.

(Ossip Mandelstam)


Illustration: Francine Van Hove

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SILENTIUM (Ossip Mandelstam)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


SILENTIUM.

Elle n’est pas encor née,
Elle est musique et mot et
De tout ce qui est vivant
Le lien qu’on ne peut rompre.

Les seins de la mer respirent,
Comme insensé le jour brille,
Lilas pâle de l’écume
Et terne vase d’azur.

Mes lèvres vont retrouver
Le mutisme premier,
La note cristalline
Pure de toute origine !

Écume Aphrodite, demeure,
Mot, retourne à la musique,
Coeur, au principe des choses
Uni, te tienne la pudeur.

***

SILENTIUM.

Она еще не родилась,
Она и музыка п слово,
И потому всего живого
Ненарушаемая связь.

Спокойно дышать моря груди,
Но, какъ безумный, свiтелъ день
И пiны бл’дная сирень
Въ мутно-дазоревомъ сосуд.

Да обр’тутъ мои уста
Первоначальную нtмоту —
Какъ кристаллическую ноту,
Что отъ рожденгя чиста.

Останься мной, Афродита,
И слово въ музыку вернись,
И сердце сердца устыдись,
Съ первоосновой жизни слито.

(Ossip Mandelstam)


Illustration: Giovanni Antonio Pellegrini

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A Julia Vauvelle morte à dix-neuf ans (Louise Michel)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


A Julia Vauvelle
morte à dix-neuf ans

Jeune fille douce et rieuse
Fraîche comme un matin d’été
Gentille abeille travailleuse
Tu fus la grâce et la bonté

Les tiens te pleureront sans cesse
Ayant perdu tout leur bonheur
Ta soeur te garde sa tendresse
Malgré la mort glaçant son coeur

Et l’impression m’est restée
A moi qui te vis un instant
D’une rose pâle penchée
Dans une urne de marbre blanc

(Louise Michel)

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Le Breton (Louise Michel)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


Le Breton

Ce fils des côtes d’Armorique,
Des côtes où hurle la mer,
S’en allait songeur et mystique
Par les grands vents au souffle amer
Voyant l’océan redoutable,
La terre aux pauvres implacable,
Et sans rien pour les consoler.

Sentant le noir remous des foules,
Son coeur se mit à déferler,
Sans comprendre les grandes houles,
Que nous laissons nous emporter,
Toutes les colères muettes
Qui s’amoncellent en tempêtes
L’enveloppèrent pour frapper.

Ses aïeux de l’âge de pierre,
Sous la lune, au pied des peulvans,
Allant la nuit par la bruyère,
Lui parlaient dans les flots grondants.
Nos choses pour lui sont des rêves,
Laissez-le sur ses sombres grèves,
Ses grèves où pleurent les vents.

Pour nous cet homme est un ancêtre
Du temps de l’antre au fond des bois,
Pour le juger il faudrait être
De ceux qui vivaient autrefois.
Entre nous sont des jours sans nombre.
Qu’il reste libre dans son ombre.
Pour lui nous n’avons pas de lois.

(Louise Michel)


Illustration

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La noce de misère (Louise Michel)

Publié par arbrealettres le 19 janvier 2011


La noce de misère

La fille du moujik apprête sa couronne
(Une couronne à quatre fleurs).
Elle fait son bouquet au matin qui frissonne.
Et le bouquet a quatre fleurs,
Quatre fleurs aux faibles couleurs.

Celles de la couronne ont pour noms la Misère,
La Maladie et le Chagrin,
Et la Fatalité; ses autres, peine amère,
Le Travail, la Douleur, la Faim.
Elle tient son bouquet en main.

Mais la Fatalité s’irradie en aurore,
Le froid l’a prise sur le seuil;
Il la glace pendant que la chanson sonore
En riant la donne au cercueil.
La vie eût été plus grand deuil.

La fille du moujik avec sa robe blanche
Et la couronne aux quatre fleurs
Dort en paix dans la fosse où le tilleul se penche,
Le tilleul aux rameaux rêveurs
Qui sur elle s’effeuille en pleurs.

(Louise Michel)


Illustration

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