Archive pour février 2011
Publié par arbrealettres le 19 février 2011
FANTÔME
Fantôme des jours de soleil sur Bagdad,
Lumière des bijoux de Schéhérazade,
” Astre d’argent ” des vieilles ballades,
Midi voilé des fleurs malades,
Berce ma langueur enchantée, ô lune.
Reine éplorée des royaumes
Qui n’ont jamais existé ;
Mystérieux été
Qui fais mûrir l’opium,
Verse-moi ton sommeil ébloui, ô lune.
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 19 février 2011

DANS UN PAYS D’ENFANCE…
Dans un pays d’enfance retrouvée en larmes,
Dans une ville de battements de coeur morts,
(De battements d’essor tout un berceur vacarme,
De battements d’ailes des oiseaux de la mort,
De clapotis d’ailes noires sur l’eau de mort).
Dans un passé hors du temps, malade de charme,
Les chers yeux de deuil de l’amour brûlent encore
D’un doux feu de minéral roux, d’un triste charme ;
Dans un pays d’enfance retrouvée en larmes…
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
Pourquoi m’as-tu souri dans la vieille lumière
Et pourquoi, et comment m’avez-vous reconnu
Etrange fille aux archangéliques paupières,
Aux riantes, bleuies, soupirantes paupières,
Lierre de nuit d’été sur la lune des pierres ;
Et pourquoi et comment, n’ayant jamais connu
Ni mon visage, ni mon deuil, ni la misère
Des jours, m’as-tu si soudainement reconnu
Tiède, musicale, brumeuse, pâle, chère,
Pour qui mourir dans la nuit grande de tes paupières ?
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
Quels mots, quelles musiques terriblement vieilles
Frissonnent en moi de ta présence irréelle,
Sombre colombe des jours loin, tiède, belle,
Quelles musiques en écho dans le sommeil ?
Sous quels feuillages de solitude très vieille,
Dans quel silence, quelle mélodie ou quelle
Voix d’enfant malade vous retrouver, ô belle,
O chaste, ô musique entendue dans le sommeil?
— Mais le jour pleut sur le vide de tout.
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
Illustration: Santi di Tito
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Publié par arbrealettres le 19 février 2011
La mer était un beau vitrail ancien aux couleurs pieuses
Comme la pensée de la mort dans les yeux des blanches fileuses
Qui psalmodient la page du soir des missels
Selon le rythme de la berceuse des rouets.
L’heure était de jadis. La chevelure dénouée
D’une averse brillait au loin parmi la soie brûlée du ciel.
Près du rivage une barque dormait dont les voiles
Etaient aussi blanches que les ailes d’un ange de la mer,
Et debout dans la barque de douces dames vêtues de vert
De mars, de rouge de septembre et d’or vespéral
Frappaient des lyres ternies et chantaient une prière
Dont chaque son faisait éclore au profond du soir une étoile.
Et à leurs pieds jouait un enfant dans cette grande
Barque blanche et noble comme un cygne de mer,
Un enfant clair. Sa songerie nouait en guirlandes
Autour du sommeil de la proue et de la paresse des rames
Le ténébreux printemps des goémons amers
Et sa chanson était l’écho du cantique des douces dames.
Je m’arrêtai heureux et las dans le chemin nacré
Des lumières mourantes et je dis en mon coeur :
” Certes la vie est grave, mais le chant de ces filles parées
Comme des âmes pures n’est pas un chant de douleur. “
— Un rayon coloré comme la tristesse des fleurs
Ecloses dans le rêve illumina le soir — et je pleurai.
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
Illustration: Alexandre Séon
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Publié par arbrealettres le 18 février 2011
ET SURTOUT QUE…
— Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis —
Les bois, les bois sont pleins de baies noires —
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l’écho, l’écho de juin vient boire.
Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
Les temps, les temps sont bien accomplis —
Comme un tout petit arbre souffrant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.
Et que les ronces se referment derrière nous,
Car j’ai peur, car j’ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanches caressent tes doux genoux
Et l’ombre, et l’ombre est pâle d’amour.
Et ne dis pas à l’eau de la forêt qui je suis ;
Mon nom, mon nom est tellement mort.
Tes yeux ont la couleur des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l’étang qui dort.
Et ne raconte rien au vent du vieux cimetière.
I1 pourrait m’ordonner de le suivre.
Ta chevelure sent l’été, la lune et la terre.
I1 faut vivre, vivre, rien que vivre…
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
Illustration: John William Waterhouse
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Publié par arbrealettres le 18 février 2011
ADIEU DANS LE SOIR
Dormez, — non, partez. Laissez-moi seul. Voici l’ombre.
Nos voix sont chutes de cailloux au fond des tombes.
Un encens de sommeil couvre les marécages.
Je suis vieux du jeu des heures sur vos visages.
Dormez, partez, mourez, vous qui fûtes les noms
Éphémères d’une même douleur qui reste.
J’ai vécu votre jour, je suis las de vos gestes.
Mon coeur n’a plus d’échos pour vos oui, pour vos non.
Par ici, suivez-moi. Comme le soir est vieux !
Quand vous serez partis, je fermerai la porte.
Je serai seul… Partez, partez, mes feuilles mortes,
Partez dans le grand vent d’oubli silencieux…
Emportez mon amour ou mon indifférence ;
Nous mourrons comme l’ombre et les fleurs et les dieux.
Haïssez ma froideur ou plaignez ma souffrance.
— Vers des pays nouveaux, vers de nouveaux adieux !
………………………………………….
Ayez pitié de moi, Nuit, Souvenir, Silence !
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
Illustration: Remedios Varo Transito
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Publié par arbrealettres le 18 février 2011
J’AI TROUVE …
… J’ai trouvé la plus ténébreuse place
Où le chant de la source la plus lasse
Compte, compte au profond du bois des fées
Le nombre triste et doux du temps qui passe.
Là je ferai choir le rideau de lierre
Et te couvrirai de lumière amère
Et t’expliquerai les plaintes de l’eau
Et les parfums du vent et de la terre.
Si tu sais que mon âme est comme enfuie
Si tu devines ce que fut ma vie
Souris chèrement le temps d’un sanglot.
Les roses folles s’ouvrent pour la pluie.
En des mots qui ne seraient d’aucun monde
Que ne puis-je te dire, ma profonde,
Profonde et lourde peine qui s’ennuie,
Fille de mai, soeur de la terre blonde.
J’entends ton chant comme à travers le choeur
De bien des voix en longs linceuls de pleurs,
De bien des voix mortes ou vagabondes
Qui m’ont laissé là, seul avec mon coeur…
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
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Publié par arbrealettres le 18 février 2011
Un son maigre et pluvieux sonne en fausset mes heures,
Coassement — croassement — requiem des portes
Aux grands châteaux venteux dont le regard fait peur
Tandis que le grand vent glapit des noms de mortes,
Ou bruit de vieille pluie aigre sur quelque route
Qui n’invite qu’afin que le Destin s’égare
Vers le clocher aveugle à girouette bizarre ?
Ecoute — plus rien — Seul, le grand silence écoute…
Tu peux partir, ou t’endormir, ou bien mourir
Dans le sang ou la boue, ou même encore, belle,
Mendier ton pain de vieille aux pays inconnus ;
Car nulle autre aujourd’hui ne veut m’être réelle
Que cette mort des demains et du souvenir,
Que cette cloche du moment aux lointains nus.
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
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Publié par arbrealettres le 18 février 2011

MIDI
Couche-toi, crois-moi, sous quelque arbre rieur
Bien nourri, barbu de mousse et vêtu d’été.
Ton rêve de douleur
Ne s’est-il pas enfui avec ton rêve de beauté ?
Couche-toi, crois-moi, chanteur vaincu par la santé,
Sous quelque arbre sans musique et sans pensée,
Et songe au vide des nostalgies dépensées,
Et souris sans rancune à ce qui t’a quitté.
Couche-toi, crois-moi, solitaire et lourd passant
Et rêve savamment de flexibles danseuses
D’Orient à la chair triste de soleil et heureuse
D’ombre, et qu’il serait doux de dévêtir jusqu’au sang.
Couche-toi, tes paupières sont lourdes comme des fruits.
Et fais quelque beau songe de gros moine un peu fou :
Les chemins fatigués de mener n’importe où
Ne sont-ils pas couchés ? Et l’ombre ? Et l’eau du puits ?
Couche-toi, crois-moi, heureux sonneur de glas ;
Ton coeur n’est-il pas un bissac rempli de choses succulentes ?
Les heures ne sont-elles pas doucement lentes ?
Et toi, dis-moi, n’es-tu pas suavement las ?
Oui, de la vie et du rêve et de tout — voluptueusement las ?
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 18 février 2011
BRUMES
Je suis un grand jardin de novembre, un jardin éploré
Où grelottent les abandonnés du vieux faubourg ;
Où la couleur misérable des brumes dit : Toujours !
Où le battement des fontaines est le mot : Jamais…
— Autour d’un buste ridicule qui médite,
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite),
Tourne la ronde des désespoirs du vieux faubourg.
Entendez-vous la ronde qui pleure, dans le jardin noyé
De brume aveugle, au fond du vieux faubourg ?
Pauvres amitiés mortes, burlesques amours oubliées,
O vous les mensonges d’un soir, ô vous les illusions d’un jour,
Autour du buste ridicule qui médite,
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite),
Venez danser la ronde noire du vieux faubourg.
La brume a tout mangé, rien n’est gai, rien n’irrite,
Le rêve est aussi creux que la réalité.
Mais dans le parc où vous avez connu l’été
La ronde, la ronde immense tourne, tourne toujours,
Amis que l’on remplace, amantes que l’on quitte…
(Marie, tu dors, ton moulin va trop vite…)
Je suis un grand jardin de novembre, au fond d’un vieux faubourg.
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
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Publié par arbrealettres le 18 février 2011
Alénior
Le sommeil, oasis du désert de la Vie,
Tisse pour ta fatigue
Un linceul d’ombre diaphane…
Hélas ! Ton rire amer pleurait d’ennui, ô femme,
Et ta bouche riait de haine
Quand je buvais le vin vivant de ton haleine !
Ton beau corps s’est vautré sur les velours d’or noir,
O fleur lugubre, ô fleur hâlée,
Lys de poison cueilli aux rives de volupté !
Le lourd et rouge encens des paroles d’amour,
Profond nuage de musiques et de clartés,
S’est abattu sur les dalles d’ivoire, et la vaine fumée,
Impalpable comme nos heures lascives, s’est dissipée !
Ta bouche a bu le sang chanteur des .hanaps roses,
Ta bouche, violente étoile rouge des ténèbres de mon coeur !
Dans l’or triste et fané des coupes brûle encor,
- Blond comme ton corps —
Un reste de vin qui meurt avec le jour…
—Enlace-moi, lierre noir de ma douleur ;
Nuit de mon âme, berce-moi,
Que je sois le noyé du fleuve de ta voix.
Ton ivresse a chanté les serments faux,
Et les baisers d’aumône
Sont tombés de tes lèvres sur mes cheveux et mes paupières,
Avec un bruit railleur de cristal mort
Et de pierres légères
(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz)
Illustration: Zinaida Serebriakova
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