Archive pour avril 2011
Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
30 Mai 1932
Il n’y a plus que toi et moi dans la mansarde
Mon père
Les murs sont écroulés
La chair s’est écroulée
Des gravats de ciel bleu tombent de tous côtés
Je vois mieux ton visage
Tu pleures
Et cette nuit nous avons le même âge
Au bord des mains qu’elle a laissées
Dix heures
La pendule qui sonne
Et le sang qui recule
Il n’y a plus personne
Maison fermée
Le vent qui pousse au loin une étoile avancée
Il n’y a plus personne
Et tu es là
Mon père
Et comme un liseron
Mon bras grimpe à ton bras
Tu effaces mes larmes
En te brûlant les doigts.
(René-Guy Cadou)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
On a coutume de présenter la poésie comme une dame voilée,
langoureuse, étendue sur un nuage.
Cette dame a une voix musicale et ne dit que des mensonges.
Maintenant, connaissez-vous la surprise
qui consiste à se trouver soudain en face de son propre nom
comme s’il appartenait à un autre,
à voir, pour ainsi dire, sa forme et à entendre le bruit de ses syllabes
sans l’habitude aveugle et sourde que donne une longue intimité?
Le sentiment qu’un fournisseur , par exemple, ne connaît pas un mot qui nous paraît si connu,
nous ouvre les yeux, nous débouche les oreilles.
Un coup de baguette fait revivre le lieu commun.
Il arrive que le même phénomène se produise pour un objet, un animal.
L’espace d’un éclair, nous « voyons »
un chien, un fiacre, une maison,
« pour la première fois ».
Tout ce qu’ils présentent
de spécial, de fou, de ridicule, de beau
nous accable.
Immédiatement après,
l’habitude frotte cette image puissante avec sa gomme.
Nous caressons le chien,
nous arrêtons le fiacre,
nous habitons la maison.
Nous ne les voyons plus.
Voilà le rôle de la poésie.
Elle dévoile, dans toute la force du terme.
Elle montre nues,
sous une lumière qui secoue la torpeur,
les choses surprenantes qui nous environnent
et que nos sens enregistraient machinalement.
Inutile de chercher au loin des objets
et des sentiments bizarres
pour surprendre le dormeur éveillé.
C’est là le système du mauvais poète et ce qui nous vaut l’exotisme.
Il s’agit de lui montrer ce sur quoi son cœur,
son œil glissent chaque jour,
sous un angle et avec une vitesse tels qu’il lui paraît le voir
et s’en émouvoir pour la première fois.
Voilà bien la seule création permise à la créature.
Car s’il est vrai que la multitude des regards
patine les statues, les lieux communs, chefs-d’œuvre éternels,
sont recouverts d’une épaisse patine qui les rend invisibles et cache leur beauté.
Mettez un lieu commun en place, nettoyez-le, frottez-le,
éclairez-le de telle sorte qu’il frappe avec sa jeunesse
et avec la même fraîcheur, le même jet qu’il avait à sa source,
vous ferez œuvre de poète.
(Jean Cocteau)
Illustration: René Magritte
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
VEILLEUSE
Elle n’est ni ta gaieté ni ta tristesse.
Ni ton silence ni le poème né du silence.
Elle n’est ni tes victoires ni ta chute, définitive ou pas.
Elle n’est pas ta démesure mais non plus elle n’est ta quiétude, le calme.
Elle est étrangère à tes actions autant qu’à ce qui les provoque, elle ne participe pas.
Elle est tout auprès, mais tu l’ignores.
Ou plutôt tu devines qu’elle est peut-être, qu’elle pourrait surgir,
mais rien ne vous conduit, ne vous destine.
Elle ne pourrait te perdre pas plus qu’elle ne pourrait te prolonger.
Elle est de surcroît.
(Robert Momeux)
Illustration: Ivan Calatayud
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
UN JOUR ENCORE
Le ciel déchire son deuil
Les ombres peu à peu se terrent
Des bêtes rentrent d’autres sortent
Il va falloir tirer le vin
Dans les caves du bon espoir
Peigner encore une fois la déesse des lumières
Dont la servante une à une
Souffle les lampes de la peur
Faire bon accueil aux chiens errants
De la mémoire à nouveau éveillés
Ce qu’on voit sur les champs c’est la brume
Qui ne sait pas tirer ses plis
Mieux que le fait ce soleil précautionneux
Ecartant lentement les rideaux
Qu’on a cru fermés à jamais
Tant nous tient l’incertitude
(Robert Momeux)
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
UN ARBRE A MOI
J’ai eu un arbre dans le temps
Branchages feuillages m’avaient élu
Ses fruits étaient plus savoureux que tout autre
Il était secourable à l’enfance
A mes maladroites inexpériences
Et tendait ses fourches ses basses branches
Avec bien des générosités
Là-haut j’ai rêvé mes premières traversées
Et pour peu qu’un brin de vent m’inventait la mâture
J’étais parti pour la gloire des navigations
Dans le roulis berceur des fins de saison
Parfois j’ai attendu que le soir tombe
Pour redescendre à ceux d’en-bas
Et même je me souviens l’avoir rejoint de nuit
Pour guetter dans les houles noires
Et m’enivrer à peu de frais
De nostalgies bâties de toutes pièces
(Robert Momeux)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011

LA GRÂCE DE L’INSTANT
Quand le jour s’immobilise
Quand muet le soleil pose ses ombres bleues
A peine l’herbe encore un peu bouge frémit
Et le vent retient son souffle
Une femme apparaît alors dans le sentier
Grande grave elle emplit toute l’étendue
Elle se tait elle a les yeux ouverts
Ou bien c’est un oiseau qui vient de loin
Il ne fait que passer
Et l’on ne sait les distinguer dans la lumière
On ne sait pas lequel est le plus vrai
Femme ou oiseau c’est même image dans le songe
Un glissement dans l’air un mouvement sans bruit
Comme un geste d’appel
Comme un serment enfin tenu
Dans le temps fugitif qui voudrait bien s’asseoir
Enfin un peu dans le prodige de l’instant
(Robert Momeux)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
DIFFÉRENTS LIEUX
Sur la route quelqu’un passe
De la maison que cerne le fossé
On entend le pas qui sonne
Un chien aurait pu aboyer
Ou près du porche une volaille s’effrayer
Mais rien que ce pas qui décroît
Sur la route qui va tout droit
Jusqu’au bois plus loin lové dans sa torpeur
Rien que la solitude
Et la chaleur du jour d’été
Jusqu’aux confins où sont des villes
Bruissantes et fiévreuses
Sous le même ciel indifférent
Que certains disent vide
Et que d’autres voient empli de signes de présages
(Robert Momeux)
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
Il faut écrire les vers de telle façon
que si on lance le poème contre une fenêtre
la vitre vole en éclats.
(Daniil Harms)
Poète découvert chez Lara
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
PROPOS SUR LES LENDEMAINS QUI CHANTENT
Il se pourrait que le ciel nous tombe sur la tête
Il se pourrait qu’un jour
Il ne reste plus rien de nous
Qu’une image qui flotte sur l’eau des mares
Qu’une trace laissée sous les fougères
Dans l’ombre odorante et mystérieuse des sous-bois
Qu’un souvenir épars dans la poussière du temps
Il se pourrait aussi que nul ne passe
Et ne trouve cette trace image ou souvenir
Et que plus rien ni personne jamais
N’atteste que nous avons été
(Robert Momeux)
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Publié par arbrealettres le 25 avril 2011
MELANCOLIE DES AGRESTES COUCHANTS
Ce n’est pas la noirceur de l’étang
Ce n’est pas l’immobilité
De ces grands arbres nus et sereins
Ce n’est pas l’air
Dans le soir calme poursuivant
Des ondes qui lentement rêvent
Ce n’est pas la première étoile
Pâle qu’on voit à peine
A l’horizon
Ce n’est pas l’ombre qui hésite
Entre les chiens les loups du crépuscule
C’est le silence étonné qui se fait
C’est l’heure c’est son dénuement
Devant l’obscurité énorme qui s’annonce
(Robert Momeux)
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