Archive pour avril 2011
Publié par arbrealettres le 27 avril 2011
Années surannées
Il y a plusieurs centaines d’années,
j’ai vécu seul dans un immense château, retiré et sombre.
C’était je crois dans une lande,
parmi les ajoncs et de grands rochers gris et tourmentés.
Nul ne venait me voir.
J’occupais une chambre minuscule, une cellule.
Le reste était désert et vide.
J’errais longtemps dans les longues galeries.
Un jour toujours blafard pénétrait glauquement par les hautes fenêtres sans rideaux
que la poussière rendait mystérieuses.
Mes pas retentissaient longuement sur les dalles.
La nuit également me voyait dans ces mornes couloirs,
une torche à la main, cherchant je ne sais quel passé qui fuyait inconnu,
ou bien c’était l’avenir, peut-être, qui me narguait infini.
La lune là-haut, inquiète elle-même et menaçante,
vrillait ses froids couteaux sur les étangs noirs ;
et parfois une chouette découpait sa silhouette triste et nue
sur son cercle de métal bouillonné.
Je suis resté très longtemps dans ce château et,
peu à peu j’y perdis l’usage de la parole.
Je crois ne l’avoir jamais visité entièrement.
Un jour j’en suis parti.
Je marche, depuis.
Toutes les portes sont fermées, personne jamais ne m’adresse la parole.
Je suis une ombre.
Je passe.
(Robert Momeux)
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Publié par arbrealettres le 27 avril 2011
Chant pour des ans à venir
C’était en revenant de la maison des rêves (je sais que tu ne m’aimes pas).
Tous les enfants étaient partis et l’herbe était devenue noire et plus un oiseau ne chantait.
J’avais erré longtemps, tous les livres s’étaient refermés pour moi
et je n’avais rien retenu de toutes leurs amours.
J’étais seul.
Tous les sentiers que je suivais
menaient vers la même eau calme et sombre, sous des lunes.
Je tournais en rond dans un sablier têtu et triste,
je repassais vingt fois devant man enfance au soleil et des fiançailles fanées.
Rien.
Plus une porte.
J’ensanglantais mes doigts à des murs invisibles.
Des journées vertes et douces défilaient, lointaines, silencieuses.
Je voyais se lever des tours et des palais, des ombres de futaies et des festins heureux.
Des visages perdus depuis toujours me souriaient gravement.
Une brume ténue voilait des gestes et des attitudes.
I1 y avait comme des puits, luisants et pleins de menace,
où je ne distinguais rien, m’y penchant.
Sous mes yeux, de grands pans de mon passé s’écroulaient, tranquilles et chastes.
Ma vie était dans une cendre mélancolique et froide que pas un souffle ne pouvait chasser.
J’allais, j’allais longtemps encore dans des plaines muettes.
Et plus tard, quand la nue fut percée, je ne vis plus qu’un grand fantôme,
ivre comme de vin, qui titubait sous le ciel bas
et qui jetait au vent des lambeaux de son linceul
jaune et sale.
(Robert Momeux)
Illustration: Odilon Redon
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Publié par arbrealettres le 27 avril 2011
Un mot encore
Je t’aime.
Ce matin il n’y a plus de fleurs.
Le ciel s’est renversé.
Les statues sont mortes une seconde fois.
O destin !
Malheureux destin !
Il me reste tes mains que je ne puis baiser.
Je marche vers cet horizon qui bouge,
on dirait des rameurs.
Le vent qui s’est levé fait battre des coeurs
dans le frémissement des arbres.
Mais personne ne sait que je t’ai attendue.
Pourtant j’ai patienté si longtemps, les rues étaient très sombres.
Au couchant les peupliers devenaient roses
et mon enfance s’est toute entière
passée derrière ces meules de froid dures et noires.
C’est comme des vendanges qu’on n’oserait plus faire.
A présent, tu es là pour quelques instants encore.
Ensuite, ce sera à nouveau cette angoisse
qui pèse plus lourd que toutes les tristesses.
Des fenêtres s’allumeront encore
mais nous savons bien qu’il reste peu d’espoir.
Je t’aime.
Il me reste tes mains que je voudrais briser.
La vie ce serait d’être autre chose que ce fantôme malhabile.
Ces bulles légères qui éclatent sont des rêves qui n’ont pas su.
En avons-nous rencontré de ces errants splendides !
Des nappes de musique déferlent
et rien ne reste qu’une petite lampe qui clignote dans la brume.
Des enfants marchent dans les sentiers pleins d’ombre.
On sait bien qu’ils n’atteindront pas le but, pourtant une ardente nostalgie les mène.
Peut-être qu’ils iront où nous n’avons pas su aller.
(Robert Momeux)
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Publié par arbrealettres le 27 avril 2011
La vie
La vie est un diamant étonné
dans la main rêveuse
du hasard
(Robert Momeux)
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Publié par arbrealettres le 27 avril 2011
La lettre
Je vous dis adieu.
Je dois partir à présent,
il se fait tard, adieu.
Croyez que j’aurais aimé demeurer près de vous plus longtemps :
l’air est si doux.
… Mais je ne puis attendre encore.
Il me restait sans doute bien des choses à faire,
et beaucoup à vous dire.
il aurait été si agréable de voir cette eau couler sans but,
et d’entendre ce vent dans les arbres.
Également, j’aurais beaucoup aimé vous rencontrer plus tôt.
Mais cela était dans l’ordre des choses, sans doute.
Adieu ! Je pense que pour moi
il en sera comme pour tous les autres qui vinrent avant moi,
comme pour ces nuages qui passent.
Qu’est-ce qui les presse, ainsi,
qu’un rien de vent les effiloche et les dissout ?
… il vous reste ce ciel, et ces montagnes.
Après tout, il vous sera facile d’attendre : le temps passe si vite.
Adieu. Il ne m’a pas été donné de durer bien longtemps.
Ainsi de l’herbe qu’on croit éternelle,
en ses multiplications accueillantes et sereines.
Adieu.
(Robert Momeux)
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Publié par arbrealettres le 27 avril 2011
Prose
La nuit est aussi grande qu’une main ouverte.
Nous marchons dans le noir.
Nous ne craignons pas les chacals de l’ombre
car nous savons nous servir de nos armes,
qui sont de sable et de fumée.
Elles sont présentes dans nos veines
et un vin chante dans les rumeurs qui nous parcourent
et nous entraînent où le passé est invisible.
Nous sommes dans le noir
mais un diamant vrille nos yeux
et nous guide vers cette ineffable douceur
d’une auberge à l’orée de la nuit.
Il n’y a pas d’ogre dans ces pays ombreux
et les clairières de brouillards n’ont plus de mystères.
Nous savons que le jour doit venir
et ce n’est pas ces quelques villages déserts traversés en silence
qui dresseront leurs fantômes contre ce splendide événement, notre rêve.
Ces désuètes bourgades ne sont que les lambeaux d’une vie dépassée.
La nuit nous est complice
et ses oiseaux furtifs nous désignent où il faut marcher.
Nous sommes dans le noir
mais la clarté qui doit venir
dépêche vers nous déjà les mains heureuses de ses ruisseaux.
Notre silence est une respiration,
nous sommes en marche
et rien ne peut venir que lumière ou chaos.
(Robert Momeux)
Illustration: Gilbert Garcin
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Publié par arbrealettres le 27 avril 2011
L’éclair des prédicants
La machine mangeuse alternait ses sourires et ses élans.
Chaque fois, l’énorme reflet rejetait plus loin
les pauvres gestes étriqués et ridicules des victimes
vers on ne sait quel océan de stupeur et d’espoir.
C’était comme un va-et-vient.
L’inlassable tapis-roulant (était-ce quelque affreuse langue ?)
les charriait, pèle-mêle, hébétés et peureux
jusqu’à cet entonnoir comme un gosier avide
qui les engouffrait tous dans un horrible remugle de dissection malsaine.
Et c’était là-dedans, illuminé de soufre et d’or,
plus haut que le sifflement des courroies et des vapeurs,
la clameur affolée, affolante.
C’était des roues dentées, des axes,
une machine compliquée, inquiétante, des chairs hurlantes,
froissées, dans des lueurs de cavernes.
De ce concassement fusaient des boues et des lambeaux,
tel qu’un volcan éructe.
Puis après, c’était l’immense calme,
une douceur venant d’une tendre musique,
infinie et plus haut, bien plus haut dans l’azur,
de très simples couleurs reposantes et neuves,
un ruisselet candide allant on ne sait où,
la fin comme d’un cauchemar.
(Robert Momeux)
Illustration: Gilbert Garcin
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Publié par arbrealettres le 27 avril 2011
Libre passage
Nue, elle était comme ces longues et lentes herbes,
immensément solitaires dans des savanes sans fin
que la mémoire ne sait plus où situer.
Toute la grâce était dans cette façon de plier une jambe,
dans cette douceur du fléchissement de la hanche consentante.
La nuque mystérieusement paraissait diriger un rituel
que le moment troublé ne traduisait que confusément.
Ses seins étaient des lampes que l’ombre de mes mains tempérait de tendresse.
La longue plage de son ventre ondoyait d’une houle intérieure…
Nous nous abimâmes souvent dans cette nuit d’éclairs et de vapeurs.
Il y a longtemps, bien longtemps, que nous nous sommes perdus de vue,
que nous ne savons plus nous rejoindre.
Parfois nous nous rencontrons, nous sourions, il reste une marge.
Mais maintenant pour combien de temps encore, pour combien de temps ?
(Robert Momeux)
Illustration
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Publié par arbrealettres le 26 avril 2011
Quand vous voyez un chat, silencieux, méditer,
La cause, sachez-le, est sa quête insondable:
Il a l’esprit perdu dans la contemplation
De la pensée de la pensée de la pensée de son nom,
Son nom ineffable, affablement ineffable,
Indicible, profond – et singulier -, son Nom.
(T.S. Eliot)
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Publié par arbrealettres le 26 avril 2011
Lac
Tu n’aimes plus rien,
que le reflet dans l’eau de cette ombre
qui te tient d’un très lointain passé
dont tu ne sais plus l’origine
et qui pleure sur le soir.
Oh! fuyez Ophélie, fantômes effeuillés.
(Robert Momeux)
Illustration: John William Waterhouse
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