Arbrealettres

Poésie

Archive pour septembre 2011

Penser au sens intime des choses (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011


Penser au sens intime des choses,
C’est comme de penser à la santé
Ou d’apporter un verre à l’eau des fontaines.

L’unique sens intime des choses
Est qu’elles n’ont pas de sens intime du tout.

Je ne crois pas en Dieu car je ne l’ai jamais vu.
S’il voulait que je croie en lui,
Sans nul doute il viendrait me parler
Et entrerait chez moi par la porte
En me disant, Me voici!

Mais si Dieu est ceci: les fleurs et les arbres
Et les monts et le soleil et le clair de lune,
Alors je crois en lui,
Alors je crois en lui à toute heure,
Et ma vie est toute entière une oraison et une messe,
Et une communion avec les yeux et par les oreilles.

Mais si Dieu est ceci: les arbres et les fleurs
Et les monts et le clair de lune et le soleil,
Ca sert à quoi de l’appeler Dieu?

Je l’appelle fleurs et arbres et monts et soleil de lune;
Parce que, s’il s’est fait pour que je le voie,
Soleil et clair de lune et fleurs et arbres et monts,
S’il m’apparaît comme étant arbres et monts
Et clair de lune et soleil et fleurs,
C’est qu’il veut que je le connaisse
En tant qu’arbres et monts et fleurs et clair de lune et soleil.

Et voilà, pourquoi je lui obéis,
Je lui obéis en vivant, spontanément,
Comme qui ouvre les yeux et voit,
Et je l’appelle clair de lune et soleil et fleurs et arbres et monts,
Et je l’aime sans penser à lui,
Et je le pense en voyant et en écoutant,
Et je vais en sa compagnie à toute heure.

(Fernando Pessoa)

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Léger (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011

Léger, léger, très léger,
Un vent très léger vient passer,
Puis s’en va, toujours très léger.
Et moi, je ne sais ce que je pense
Et ne cherche pas à le savoir.

(Fernando Pessoa)

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Le Gardeur de Troupeaux (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011


Tout ce que je vois est net comme un tournesol.
J’ai l’habitude d’aller le long des routes
Tout en regardant à droite et à gauche,
Et de temps en temps derrière moi…
Or ce que je vois à chaque instant
Est cela même qu’auparavant jamais je n’avais vu,
Et je sais fort bien m’en rendre compte…
Je sais maintenir en moi l’étonnement
Que connaîtrait un nourrisson si, à sa naissance,
Il remarquait qu’il est bel et bien né…
Je me sens nouveau-né à chaque instant
Dans la sereine nouveauté du monde…

Je crois au monde comme à une marguerite,
parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui
Parce que penser, c’est ne pas comprendre…
Le monde ne s’est pas fait pour que nous pensions à lui
(Penser, c’est être dérangé des yeux)
Mais pour que nous le regardions et en tombions d’accord…
Moi je n’ai pas de philosophie : j’ai des sens…
Si je parle de la Nature ce n’est pas que je sache ce qu’elle est,
Mais c’est que je l’aime, et je l’aime pour cela même,
Parce que lorsqu’on aime, on ne sait jamais ce qu’on aime
Pas plus que pourquoi on aime, ou ce que c’est qu’aimer…

Aimer est la première innocence,
Et toute innocence ne pas penser…

(Fernando Pessoa)

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L’Enfant Nouveau (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011


L’Enfant Nouveau qui habite où je vis
Me tend une main à moi
Et l’autre à tout ce qui existe
Et ainsi nous allons tous trois
par le chemin qui se présente.
Sautant et chantant et riant
Et savourant notre secret commun
Qui est que nous savons en tout lieu
Qu’il n’y a pas de mystère en ce monde
Et que tout vaut la peine.

L’Enfant Eternel m’accompagne toujours.
La direction de mon regard c’est son doigt qui désigne.
Mon ouïe joyeusement attentive à tous les bruits
Ce sont les chatouilles qu’il me fait,
pour jouer, dans mes oreilles.

Nous nous entendons si bien l’un l’autre
Dans la compagnie de toute chose
Que nous ne pensons jamais l’un à l’autre,
Mais nous vivons ensemble et deux
Selon un accord intime
Telles la main droite et la gauche.

A la tombée de la nuit nous jouons aux osselets
Sur le seuil de la porte d’entrée.
Graves comme il sied à un dieu et à un poète,
Et comme si chaque osselet
Etait tout un univers
Et que pour cela ce soit un grand danger pour lui
Que de le laissser tomber par terre.

Après quoi je lui raconte des histoires
des choses purement humaines,
Et lui il en sourit, parce que tout est incroyable.
Il rit des rois et de ceux qui ne sont pas rois,
Et il se désole d’entendre parler de guerres,
Des commerces, et des navires
Qui se font fumée dans l’air des hautes mers.
Parce qu’il sait que tout cela manque à la vérité
Qu’une fleur détient quand elle fleurit
Et qui avec la lumière du soleil vient
Modifier montagnes et vallées
Et pousser les murs blanchis à la chaux
à faire mal aux yeux.

Après quoi il s’endort et je le couche.
Je le prends dans mes bras jusque dans la maison
Et je le couche, en le déshabillant lentement
Et comme en suivant un rituel très limpide
Et tout maternel jusqu’à ce qu’il soit nu.

Il dort au-dedans de mon âme
Et parfois il se réveille la nuit
Et joue avec mes rêves.
Il met les uns cul par-dessus tête,
Entasse les autres les uns sur les autres
Et bat des mains tout seul
En souriant à mon sommeil.

Quand je mourrai, fiston,
Que ce soit moi, l’enfant, le plus petit.
Et toi, prends-moi dans tes bras
Et emmène-moi au-dedans de chez toi.
Déshabille mon être humain et fatigué
Et couche-moi dans ton lit.
Et raconte-moi des histoires,
au cas où je me réveillerais,
Pour que je puisse me rendormir.
Et donne-moi des rêves à toi pour que j’en joue
Jusqu’à ce qu’en naisse certain jour
Dont toi sais bien ce qu’il est.

(Fernando Pessoa)

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Les choses sont l’unique sens occulte des choses (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011


Chaque fois que je regarde les choses et pense à ce que les hommes pensent d’elles,
Je ris comme un ruisselet qui bruit frais sur une pierre.
Car l’unique sens occulte des choses
Est qu’elles n’ont pas de sens occulte du tout.
Ce qui est plus étrange que toutes les étrangetés
Et que les rêves de tous les poètes
Et les pensées de tous les philosophes,
C’est que les choses soient réellement ce qu’elles semblent être
Et qu’il n’y ait rien à comprendre.

Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls: -
Les choses n’ont pas de signification:
elles ont de l’existence.
Les choses sont l’unique sens occulte des choses.

(Fernando Pessoa)

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Bienveillance (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011

La vie va où je veux,
c’est moi qui la promène
sans la perdre de vue,
dans la foule qui me gagne,
dans ma voix qui s’abrite
sur les tombes et le lierre
ici où je suis bien,
et les morts qui sont bons
ne demandent raison
si je ris sur leurs pierres.

(Fernando Pessoa)

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Passe un papillon devant moi (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011


Passe un papillon devant moi
Et pour la première fois dans l’Univers je remarque
Que les papillons n’ont pas plus de couleur que de mouvement,
De même que les fleurs n’ont pas plus de parfum que de couleur.
C’est la couleur qui a de la couleur sur les ailes du papillon,
Dans le mouvement du papillon c’est le mouvement qui se meut,
C’est le parfum qui a du parfum dans le parfum de la fleur.
Le papillon, est, sans plus, papillon,
Et la fleur, fleur, sans plus.

(Fernando Pessoa)

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Elle s’en va bien haute dans le ciel la lune du Printemps (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011


Elle s’en va bien haute dans le ciel
la lune du Printemps.
Je pense à toi et tout au fond de moi,
je sais,
je suis complet.

A travers les vagues champs jusqu’à moi
court une brise légère.
Je pense à toi, je murmure ton nom;
et je ne suis pas moi:
je suis bonheur.

Demain tu viendras,
tu iras à mes côtés cueillir des fleurs de la campagne.
Et j’irai à tes côtés à travers champs
te voir cueillir des fleurs.
Oui, je te vois déjà demain cueillant des fleurs à mes côtés
à travers champs,
Car lorsque tu viendras demain et iras par la campagne à mes côtés
cueillir des fleurs,
Cela sera et joie et vérité pour moi.

(Fernando Pessoa)

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Penser à Dieu c’est désobéir à Dieu (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011


Penser à Dieu c’est désobéir à Dieu.
Parce que Dieu a voulu que nous ne le connaissions point.
Aussi ne s’est-il pas montré à nous…

Soyons simples et calmes,
Comme les ruisselets et les arbres,
Et Dieu nous aimera en faisant de nous
Nous, comme les arbres sont arbres
Et les ruisseaux ruisseaux
Et il nous donnera de la verdure en son printemps,
Et un fleuve où nous rendre quand vient la fin…
Et il ne nous donnera rien de plus,
car nous donner plus serait nous enlever plus.

(Fernando Pessoa)

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Quand je mourrai (Fernando Pessoa)

Publié par arbrealettres le 17 septembre 2011

Quand je mourrai, fiston,
Que ce soit moi, l’enfant, le plus petit.
Et toi, prends-moi dans tes bras
Et emmène-moi au-dedans de chez toi.
Déshabille mon être humain et fatigué
Et couche-moi dans ton lit.
Et raconte-moi des histoires, au cas où je me réveillerais,
Pour que je puisse me rendormir.
Et donne-moi des rêves à toi pour que j’en joue
Jusqu’à ce qu’en naisse certain jour
Dont toi seul sais bien ce qu’il est.

(Fernando Pessoa)

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