Archive pour octobre 2011
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011

LA MÉMOIRE DIVINE
Si vous me donnez une étoile
et me l’abandonnez, nue sur ma paume,
je ne saurai pas refermer ma main
pour défendre ma joie qui naît.
je viens d’une terre
où on ne perdait.
Si vous trouvez pour moi la grotte
des merveilles qui, tel un fruit,
a des entrailles pourpre et or
et fait s’écarquiller les yeux d’étonnement,
je ne fermerai pas la grotte
au serpent ni au grand jour,
car je viens d’une terre
où on ne perdait.
Et si vous me tendiez des coupes
de cinnamome et de santal, capables
d’embaumer les racines de la terre
et d’arrêter le vent quand il s’égare,
je les confierais à la première plage venue,
car je viens d’un pays
où on ne perdait.
J’ai eu l’étoile vive sur mon sein,
entière j’ai brûlé comme dans un couchant
aux longs rayons. J’ai eu cette grotte où pendait
le soleil, où jamais le jour ne s’achevait.
Mais je n’ai pas su les garder
ni comprendre qu’opprimer c’était les aimer.
Sereine j’ai dormi sur leur beauté
et sans trembler je m’abreuvais de leur douceur.
Et je les ai perdus, sans un cri d’agonie,
car je viens d’une terre
où ne perdait l’âme éternelle.
***
LA MEMORIA DIV1NA
Si me dais una estrella,
y me la abandonáis, desnuda ella
entre la mano, no sabré cerraría
por defender mi nacida alegria.
Yo vengo de una tierra
donde no se perdiá.
Si me encontráis la gruta
maravillosa, que como una fruta
tiene entraña purpúrea y dorada,
y hace inmensa de asombro la mirada,
no cerraré la gruta
ni a la serpiente ni a la luz del día,
que vengo de una tierra
donde no se perdía.
Si vasos me alargaseis,
de cinamomo y sándalo, capaces
de aromar las raíces de la tierra
y de parar al viento cuando yerra,
a cualquier playa los confiaría,
que vengo de un país
en que no se perdía.
Tuve la estrella viva en mi regazo,
y entera ardí como en tendido ocaso.
Tuve también la gruta en que pendía
el sol, y donde no acababa el día.
Y no supe guardarlos,
ni entendí que oprimirlos era amarlos.
Dormí tranquila sobre su hermosura
y sin temblor bebía en su dulzura.
Y los perdí, sin grito de agonía,
que vengo de una tierra
en donde el alma eterna no perdía.
(Gabriela Mistral)
Publié dans poésie | Tagué: (Gabriela Mistral), abandonner, agonie, éternelle, étoile, couchant, coupe, divine, donner, dormir, entrailles, fermer, garder, grotte, joie, main, mémoire, nue, paume, perdre, racine, refermer, s'achever, sein, sereine, soleil, tendre, terre, trouver | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011

PETITS PIEDS…
Petits pieds d’enfant,
bleuis par le froid,
comme on vous voit et ne vous couvre,
mon Dieu !
Petits pieds blessés
tous par les cailloux ;
que la neige outrage,
qu’outrage la boue.
L’homme aveugle ignore
que là où passez
une fleur laissez
de vive clarté ;
que là où posez
vos petits talons
qui saignent, le nard
naît plus parfumé.
Et puisque marchez
par les chemins droits,
avec héroïsme,
parfaits, oui, soyez.
Petits pieds d’enfant,
bijoux de souffrance,
ah ! comme les gens
passent sans vous voir !
***
PIECECITOS
Piececitos de niño,
azulosos de frío,
¡cómo os ven y no os cubren,
Dios mío!
¡Piececitos heridos
por los guijarros todos,
ultrajados de nieves
y lodos!
El hombre ciego ignora
que por donde pasáis,
una flor de luz viva
dejáis ;
que alli donde ponéis
la plantita sangrante,
el nardo nace más
fragante.
Sed, puesto que marcháis
por los caminos rectos,
heroicos como sois
perfectos.
Piececitos de niño,
dos joyitas sufrientes,
¡cómo pasan sin veros
las gentes!
(Gabriela Mistral)
Publié dans poésie | Tagué: (Gabriela Mistral), aveuglé, bijoux, blessé, boue, caillou, clarté, couvrir, enfant, froid, héroïsme, neige, outrage, parfait, pied, souffrance, voir | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011
Dans la maison de mes enfances
ma mère m’apportait de l’eau.
Sur la jarre, entre deux gorgées,
sur la jarre je la voyais.
Plus sa tête se relevait
et plus la jarre s’abaissait.
La vallée, je la garde encore
avec ma soif et son regard.
Ce sera là l’éternité
car nous sommes tels nous étions.
je me souviens de certains gestes
et c’est pour me donner de l’eau.
***
A la casa de mis niñeces
mi madre me llevaba el agua.
Entre un sorbo y el otro sorbo
la veía sobre la jarra.
La cabeza más se subía
y la jarra más se abajaba.
Todavía yo tengo el valle,
tengo mi sed y su mirada.
Será esto la eternidad
que aún estamos como estábamos.
Recuerdo gestos de criaturas
y son gestos de darme el agua.
(Gabriela Mistral)
Illustration: Charles Milcendeau
Publié dans méditations, poésie | Tagué: (Gabriela Mistral), éternité, donner, eau, enfance, geste, gorgée, jarre, maison, mère, regard, s'abaisser, se relever, se souvenir, soif | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011
LA ROSE
La richesse du centre de la rose
est la richesse de ton coeur.
A son exemple, effeuille-la :
sa close rondeur est ton affliction.
Effeuille-la dans un chant ou
dans un grand amour passionné.
La rose, ne la défends pas :
elle te brûlerait de son éclat !
***
LA ROSA
La riqueza del centro de la rosa
es la riqueza de tu corazón.
Desátala como ella :
su ceñidura es toda tu aflicción.
Desátala en un canto
o en un tremendo amor.
No defiendas la rosa:
¡te quemaría con el resplandor!
(Gabriela Mistral)
Publié dans poésie | Tagué: (Gabriela Mistral), affliction, amour, éclat, brûler, centre, chant, close, coeur, défendre, effeuiller, passionné, richesse, rondeur, rose | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011

Couronnes comme guirlandes
Ne sont qu’un poids imposé
Au front dans sa pureté.
Guirlande de roses,
Couronne de lauriers,
Dénaturent le front.
Puisse le vent plutôt
Jouer dans nos cheveux,
Rafraîchir notre front !
Puisse la tête nue
Glisser son front, sereine,
Là où vient le sommeil.
Chloé ! Je ne connais
Meilleure joie que ton
Doux front sans ornement.
(Fernando Pessoa)
Illustration: Louis Janmot
Publié dans poésie | Tagué: cheveux, front, jouer, couronné, pureté, sommeil, laurier, rafraîchir, guirlande, (Fernando Pessoa), sereine, ornement | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011

L’invisible main du vent effleure la pointe des herbes,
Quand on le sent solitaire, dans les interstices du rêve,
Rouges primulacées, marguerites dorées
Et petites fleurs bleues qui, par brassées, naissent ici.
N’ayant personne à aimer, ni la vie que je veux, j’accepte
Que sur moi comme sur les herbes un vent ténu vienne souffler,
Puis les laisser revenir à ce qu’elles furent. Ainsi,
Un désir également sur moi souffle inutilement
Les tiges des intentions, les pétales de qui m’aime
Et tout revient à cela qu’il était
Auparavant : rien ne m’arrive.
(Fernando Pessoa)
Publié dans poésie | Tagué: (Fernando Pessoa), aimer, arriver, désir, effleurer, herbe, intention, interstice, invisible, main, marguerite, naître, pétale, pointe, rêve, rien, rouge, solitaire, souffler, tige | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011

Diane à travers les branches
Guette la venue d’Endymion,
Endymion qui jamais ne vient,
Endymion, Endymion,
Dans la forêt lointain…
Et une voix esseulée plane
Appelant de cris au travers des branches
Endymion, Endymion…
Ainsi pleurent les dieux…
(Fernando Pessoa)
Illustration: Louis-Jean-François Lagrenée
Publié dans poésie | Tagué: (Fernando Pessoa), appeler, branche, cri, Diane, Dieu, Endymion, esseulée, forêt, guetter, planer, pleurer, voix | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011
ABSENCE
Mon corps te quitte goutte à goutte.
Te quitte mon visage comme une huile sourde ;
te quittent mes mains comme un mercure épandu,
te quittent mes pieds en deux temps de poussière.
Oui, tout te quitte, tout nous quitte !
Te quitte ma voix qui te muait en cloche
fermée à tout ce qui n’est pas ce que nous sommes.
Et te quittent mes gestes que je dévidais
de ma navette tisserande sous tes yeux.
Te quitte le regard qui, lorsqu’il te regarde,
au tien apporte l’orme et le genévrier.
Je te quitte et m’en vais avec ta propre haleine ;
je suis la moiteur de ton corps qui s’évapore.
Je te quitte et m’en vais avec sommeil et veille,
et dans ton souvenir le plus clair je m’efface.
Et je deviens dans ta mémoire comme ceux
qui dans les plaines et les bois ne sont pas nés.
Serais-je sang et je m’en irais dans les paumes
de tes mains au travail, dans ta bouche de moût.
Serais-je tes entrailles, je serais brûlée
dans tes pas que jamais, plus jamais, je n’entends,
et dans ta passion qui tonitrue dans la nuit
comme dans leur démence les mers esseulées.
Oui, tout nous quitte, tout nous quitte !
***
AUSENCIA
Se va de ti mi cuerpo gota a gota.
Se va mi cara en un óleo sordo ;
se van mis manos en azogue suelto ;
se van mis pies en dos tiempos de polvo.
¡Se te va todo, se nos va todo!
Se va mi voz, que te hacía campana
cerrada a cuanto no somos nosotros.
Se van mis gestos que se devanaban,
en lanzaderas, debajo tus ojos.
Y se te va la mirada que entrega,
cuando te mira, el enebro y el olmo.
Me voy de ti con tus mismos alientos :
Como humedad de tu cuerpo evaporo.
Me voy de ti con vigilia y con sueño,
y en tu recuerdo más fiel ya me borro.
Y en tu memoria me vuelvo con esos
que no nacieron en llanos ni en sotos.
Sangre sería y me fuese en las palmas
de tu labor, y en tu boca de mosto.
Tu entraña fuese, y sería quemada
en marchas tuyas que nunca más oigo,
¡y en tu pasión que retumba en la noche
como demencia de mares solos!
¡Se nos va todo, se nos va todo!
(Gabriela Mistral)
Illustration
Publié dans poésie | Tagué: (Gabriela Mistral), absence, cloche, corps, démence, dévider, entrailles, esseulé, genévrier, geste, goutte, mémoire, mercure, moiteur, navette, orme, paume, poussière, quitter, sang, tonitruer, visage, voix | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011

Feuille après feuille, nous le voyons, tombent
Les feuilles, ô Chloé, toutes les feuilles.
Et plus tôt que pour elles, pour nous
Qui savons qu’elles meurent.
Ainsi, Chloé, ainsi
L’amour, avant le corps auquel nous recourons
Pour lui, vieillit en nous,
Et nous, tout différents, nous ne sommes, bien que jeunes,
Rien qu’un mutuel souvenir.
Ah, si ce que nous sommes ne peut être jamais que cela,
Si rien qu’une heure est ce que nous sommes,
Avec tant de furie et tant d’excès en chaque étreinte
Serrons bien notre vie à bout de souffle,
Que la mémoire en soit gorgée longtemps : embrassons-nous
Tout comme si, à la fin du baiser
Unique, en ruines devait s’écrouler, subite,
Énorme, la masse du monde mort.
(Fernando Pessoa)
Publié dans poésie | Tagué: (Fernando Pessoa), amour, énorme, étreinte, baiser, corps, embrasser, feuille, furie, longtemps, masse, mémoire, monde, mort, mourir, recourir, s'écrouler, savoir, souffle, souvenir, tomber, vie, vieillir | Laisser un Commentaire »
Publié par arbrealettres le 21 octobre 2011

De nouveau la mer,
la mer célébrée, éternellement non dite,
encore une fois sa lumière éblouie dans mes yeux,
et son don d’oubli.
(Gabriela Mistral)
Publié dans poésie | Tagué: (Gabriela Mistral), éblouie, éternellement, célébrée, don, lumière, mer, oubli, yeux | Laisser un Commentaire »