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Poésie

Archives du 12 mai 2012

CONTRE-POINT-DU-JOUR (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012




CONTRE-POINT-DU-JOUR

Alors alors
encore ? Alors
toujours dans le jour
mon petit ? Toujours dans le
petit jour du dernier
du dernier jour du condamné
à mort le petit jour ?

Toujours dans le
petit jour du condamné à mort
je suis j’étais
je suis j’étais le grincement
de poulie du gosier
dans la gorge coupée
par le pourquoi comment du printemps

A mort le petit jour du premier lilas
du pourquoi comment du pourquoi pas
de la gorge pourquoi de la gorge coupée du printemps
du grincement de la poulie du printemps
de la nuit de la gorge coupée
du petit jour du lilas de la mort
de la mort de pourquoi comment.

Et pourquoi pas toujours?
Et pourquoi pas toujours j’étais je suis
toujours j’étais toujours j’étais
toujours tiré tiré tiré tiré vers le petit jour
par le pourquoi comment
du gai toujours du gai printemps

toujours mon petit toujours!

(Jean Tardieu)

Illustration: Salvador Dali

 

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LES MOTS ÉGARÉS (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012




LES MOTS ÉGARÉS

Je marchais par une nuit sans fin
sur une route où luisaient seules
des lueurs agitées délirantes
comme les feux d’une flotte en perdition.

Sous la tempête mille et mille voix sans corps
souffles semés par des lèvres absentes
plus tenaces qu’une horde de chacals
plus suffocantes qu’une colère de la neige
à mes oreilles chuchotaient chuchotaient.

L’une disait « Comment » l’autre « Ici »
ou « Le train » ou « Je meurs » ou « C’est moi »
et toutes semblaient en désaccord :
une foule déçue ainsi se défait.

Tant de paroles échappées
des ateliers de la douleur
semblaient avoir fui par les songes
des logements du monde entier.

« Je t’avais dit » — « Allons! » — « Jamais! »
« Ton père » — « A demain! » — « Non, j’ai tiré! »
« Elle dort » — « C’est-à-dire… » — « Pas encore »
« Ouvre! » — « Je te hais » — « Arrive! »

Ainsi roulait l’orage des mots pleins d’éclairs
l’énorme dialogue en débris, mais demande et réponse
étaient mêlées dans le profond chaos;
le vent jetait dans les bras de la plainte la joie,
l’aile blessée des noms perdus frappait les portes au hasard
l’appel atteignait toujours l’autre et toujours le cri égaré
touchait celui qui ne l’attendait pas. Ainsi les vagues
chacune par la masse hors de soi déportée
loin de son propre désir, et toutes ainsi l’une à l’autre
inconnues mais à se joindre condamnées
dans l’intimité de la mer.

(Jean Tardieu)

Illustration: Jackson Pollock

 

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ÉTUDE EN DE MINEUR (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012





ÉTUDE EN DE MINEUR

Le ciel était de nuit
la nuit était de plainte
la plainte était d’espoir.

Les yeux étaient de lèvres
les lèvres étaient l’aube
la source était de neige

Ma vie était de flamme
ma flamme était de fleuve
le fleuve était de bronze

le bronze était d’aiguille
l’aiguille était d’horloge
l’horloge était d’hier

elle est de maintenant.

Maintenant est de terre
maintenant est de pierre
maintenant est de pluie.

Ma rive est de silence
mes mains sont de feuillage
ma mémoire est d’oubli.

(Jean Tardieu)

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ÉTUDE DE PRONOMS (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012



 

ÉTUDE DE PRONOMS

O toi ô toi ô toi ô toi
toi qui déjà toi qui pourtant
toi que surtout.

Toi qui pendant toi qui jadis toi que toujours
toi maintenant

Moi toujours arbre et toi toujours prairie
moi souffle toi feuillage
moi parmi, toi selon!

Et nous qui sans personne
par la clarté par le silence
avec rien pour nous seuls
tout, parfaitement tout!

(Jean Tardieu)

Illustration: Gulácsy Lajos

 

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RENCONTRE (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012




RENCONTRE

(Gentil. S’amuse d’un rien. Modeste,
mais espè‚re monter en grade.)

Je vois un homme qui vient
son chapeau sur la tête.
Quel est donc ce paroissien ?
Qui ça peut-il être?
Par ma foi c’est moi peut-être ?

Oui, c’est moi je le crois bien :
j’avance dans aujourd’hui
mais l’autre sur le chemin
comme un reflet vers moi vient
de demain et d’après-demain.

Demain demain je SERAI
car je ne suis pas encore
Dieu que de choses j’ignore!
Je ne sais rien, rien de rien.

Je ne sais pas pourquoi les mouches
ont six pattes et non pas trois
pourquoi l’hiver il fait froid
pourquoi les dents sont dans la bouche
pourquoi le soleil paraît
pourquoi on meurt pourquoi on naît
pourquoi les chats pourquoi les rats
et caetera et caetera.

Non non je ne sais pas encore
lorsque je saurai je serai
je ne sais pas pourquoi moi
pourquoi moi plutôt que toi
pourquoi aujourd’hui et demain
et finalement quel est
cet homme qui vient vers moi
sur ce drôle de chemin.

(Jean Tardieu)

Illustration: René Magritte

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Nous ne sommes pas nés (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012




Nous ne sommes pas nés
nous n’avons pas grandi
nous n’avons pas rêvé
nous n’avons pas dormi
nous n’avons pas mangé
nous n’avons pas aimé.
Nous ne sommes personne
et rien n’est arrivé.

(Jean Tardieu)

 

 

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(RESPONSABLE) (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012




(RESPONSABLE)

Et pendant ce temps-là que faisait le soleil ?
— Il dépensait les biens que je lui ai donnés.

Et que faisait la mer ? — Imbécile, têtue
elle ouvrait et fermait des portes pour personne.

Et les arbres? — Ils n’avaient plus assez de feuilles
pour les oiseaux sans voix qui attendaient le jour.

Et les fleuves? Et les montagnes ? Et les villes?
— Je ne sais plus, je ne sais plus, je ne sais plus.

(Jean Tardieu)

Illustration: Zoran Music

 

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La Môme néant (Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012



La Môme néant

Quoi qu’a dit ?
- A dit rin.

Quoi qu’a fait ?
- A dit rin.

A quoi qu’a pense ?
- A pense à rin.

Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?

Pourquoi qu’a pense à rin ?
- A’xiste pas.

(Tardieu)

Illustration: Marie-Paule Deville Chabrole

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Quelque chose (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012



Les dieux absents, les morts tout autour,
Les flots confondus, les fleurs en flammes.
L’épaule contre le vent. La marche forcée.
Ne me retenez pas! Quelque chose commence,
Quelque chose se tait, se forme et m’attend.

(Jean Tardieu)


Illustration

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Toujours (Jean Tardieu)

Publié par arbrealettres le 12 mai 2012



Toujours dans l’autre chambre elle résonne,
cette voix basse à travers la cloison;
elle juge, condamne, – et puis pardonne
un crime étrange aux profondes raisons.

Je ne sais pas si c’est moi le coupable,
je ne sais pas si la voix porte un nom.

(Jean Tardieu)

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