Arbrealettres

Poésie

Archives du 4 août 2012

Les yeux blancs (Zbigniew Herbert)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



Les yeux blancs
Le sang vit le plus longtemps

il coule il est avide d’air
la transparence s’épaissit

desserre le petit noeud du pouls
le soir la colonne monte

à l’aube la bouche se couvre de moisi
de plus en plus près
d’une tempe qui se creuse

de paupières qui déclinent
les yeux blancs ne retiennent pas la lumière
le triangle brisé des doigts

le souffle ôté au silence
la mère crie
elle secoue un prénom inerte

(Zbigniew Herbert)

Illustration: Pablo Picasso

 

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Les forêts flambaient (Zbigniew Herbert)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



Les forêts flambaient —
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses

les gens couraient aux abris —
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher

blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amoureux

Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils

hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage

(Zbigniew Herbert)

Illustration: Ethan Cranke

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De l’eau claire dans un bol brillant (Wallace Stevens)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



I

De l’eau claire dans un bol brillant,
Des oeillets rose et blanc. La lumière
Dans la chambre plutôt comme un air neigeux
Qui reflète la neige. Une neige à peine tombée,
À la fin de l’hiver, quand les après-midi reviennent.
Des oeillets rose et blanc : on désire
Tellement davantage. Le jour même
Est simplifié : un bol de blanc,
De froid, une porcelaine froide, basse et ronde,
Avec rien d’autre que les oeillets.

II

Dites même que cette totale simplicité
Vous privait de vos tourments, cachait
Le moi vital, apaisé méchamment,
Et le rendait frais dans un monde
D’eau blanche et claire, aux bords brillants;
Mais on désirerait plus, on exigerait plus,
Plus qu’un monde de senteurs blanches et neigeuses.

III

Il resterait encore l’esprit jamais en repos,
De sorte qu’on voudrait s’échapper, revenir
À ce qui fut si longtemps paisible.
L’imparfait est notre paradis.
Notez que, dans cette amertume, le délice,
Puisque l’imparfait est si brûlant en nous,
Est tout en mots défectueux et sons têtus.

(Wallace Stevens)

Illustration

 

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Quels sont ces mots (Adrienne Rich)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



Je sais que vous lisez en ce moment ce poème non écrit dans votre langage
essayant de deviner certains mots tandis que d’autres vous portent dans sa lecture
et je veux savoir quels sont ces mots.

(Adrienne Rich)

 

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L’Oiseau-Lyre (Bernard Lorraine)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



Oiseau-lyre mon oiseau-lyre
Dans les albums de mon enfance
J’aurais cassé ma tire-lire
Et bravé toutes les défenses
Pour aller par des mers de lie
Te captiver en Australie.

(Bernard Lorraine)


Illustration

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Le froid (Philistin Panger)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



Le froid

Et le vent? violent, glacial, dans le sang.
Ressens-tu aussi, ce froid saisissant?
Fuir, courir, agir pour lutter,
il est bien trop tard, il t’a rattrapé !

Et la pluie? violente, glaciale, sur la peau.
là, tu ressens sur toi couler cette eau
glissante, pénétrante, et infinie,
ton corps tout entier se flétrit.

Et la peur? violente, glaciale dans le ventre,
tu la ressens parfois lorsqu’elle entre.
Protéger, abriter, cacher pour oublier,
la peur est là, bien enfermée.

Et la peine? violente, glaciale dans le cœur.
Tu saignes, tu gémis, quelle douleur,
hurlante, déchirante, et jamais ne finie.
Ton âme cherche toujours une autre vie.

Et les larmes? violentes, brûlantes dans les yeux.
je ne me souviens plus de ce que je veux.
Effondré, écroulé, enterré, je me meurs,
Les paupières lourdes comme des heures.

(Philistin Panger)


Illustration

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Le cri des oies sauvages (Jean Mambrino)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



Le cri des oies sauvages
sur ces mers d’argent noir
dessine le sillage
du temps.

(Jean Mambrino)


Illustration

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La bouche (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



Bouche qui fus la fleur de nos glaciers,
seule présence écarlate en ce lieu
où ne neigeaient que lumière et que chaux,

oiseau de braise et rose déchirée,
torche où veillait une furtive flamme
dans le silence irrité de la nuit:

à d’autres vents se creuse ton baiser,
pour d’autres yeux tu brûles, tu fleuris,
tu vas soufflant promesse de brasier,

tandis que nous comptons dans la pâleur
du jour que lèche une langue de pierre
le peu de biens que nous laisse l’hiver.

(Jean Joubert)


Illustration: Katerina Belkina

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L’Echiquier (Jean Joubert)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



L’Echiquier

Je suis seul sur l’échiquier de la cour,
ni cavalier, ni roi, mais le fou.
La main du joueur hésite entre les tours.

Je fais trois pas, je déserte le lierre
pour la lumière épaisse où je m’englue.
Le lézard règne aux aisselles de pierre.

Où sont les filles d’or et de saveur,
ce bruit de blé qui froisse leur épaule,
et le figuier, son feuillage de coeurs,

le premier pas timide, sur les eaux,
du jour qui jouit de visibles trésors?
Rien n’a trompé le zèle des créneaux.

Car il ne vient que l’ombre d’une lame
aiguiser au grès ses tranchants mortels
pour de très lents combats avec les flammes.

Ici veillent le sphinx et la fourmi:
patience de dément dans sa cellule,
et mort repliée qui s’ouvre la nuit.

Mais je sens des formes collées aux murs,
dans l’odeur de sang des chambres désertes,
et qui m’épient par toutes les fissures.

(Jean Joubert)


Illustration

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Le passé (Georges Jean)

Publié par arbrealettres le 4 août 2012



Le passé
La pluie

Dans le bois du portail une marque est restée
Des cris demeurent dans les pierres

Le jardin est immobile sous l’été
Mon visage d’enfant écrasé de reflets

Ici nous avons couru vers des sources

Dans l’odeur des tilleuls
Les choses rouillent
Et des vagues remontent
De ces paupières mortes

Bruits de l’aube
Matins de lait

Maintenant les persiennes sont fermées.

(Georges Jean)

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