Embrasse-moi, mon coeur, baise-moi, je t’en prie,
Presse-moi, serre-moi ! À ce coup je me meurs !
Mais ne me laisse pas en ces douces chaleurs :
Car c’est à cette fois que je te perds, ma vie.
Mon ami, je me meurs et mon âme assouvie
D’amour, de passions, de plaisirs, de douceurs,
S’enfuit, se perd, s’écoule et va loger ailleurs,
Car ce baiser larron me l’a vraiment ravie.
Je pâme ! Mon ami ! mon ami, je suis morte !
Hé ! ne me baisez plus, au moins de cette sorte.
C’est ta bouche, mon coeur, qui m’avance la mort.
Ote-la donc, m’amour, ote-la, je me pâme !
Ote-la, mon ami, ote-la, ma chère âme,
Ou me laisse mourir en ce plaisant effort !
Voyons, oublions tout, la raison trop bornée
Et le coeur trop voyant; les arguments appris
Comme l’entraînement des souvenirs chéris;
Contemplons seule à seul, ce soir, la Destinée.
Cet ami, par exemple, emporté l’autre année,
eût fait parler Dieu! — sans ses poumons pourris,
Où vit-il, que fait-il au moment où j’écris ?
Oh! le corps est partout, mais l’âme illuminée?
L’âme, cet infini qu’ont lassé tous ses dieux,
Que n’assouvirait pas l’éternité des cieux,
Et qui pousse toujours son douloureux cantique,
C’est tout! — Pourtant, je songe à ces crânes qu’on voit.
Avez-vous médité, les os serrés de froid,
Sur ce ricanement sinistrement sceptique?
Heureux celui qui l’âme et la chair bien d’accord,
À son gré, n’importe où, soûle, amuse sa bête!
Pourquoi ne puis-je, moi, traverser une fête,
Aimer, avoir bon cœur, vivre enfin sans remords ?
Je sais que nul ne voit la chute ni l’essor,
Et qu’on est seul, et qu’on peut tout! Qui donc m’arrête
Devant ces noirs opiums dont la rancoeur hébète,
Et qui stupéfieraient mes terreurs de la Mort [?]
Ah bien des jours de spleen, de ces jours roux d’automne,
Où tout pleure d’ennui dans le vent monotone,
M’ont chassé de ma chambre! — à la fin, décidé
A m’en aller croupir sur les seins et les cuisses
D’une catin géante, aux chairs ointes d’épices
Qui me bercerait comme un pauvre enfant vidé.
Ah! que n’ai-je vécu dans ces temps d’innocence,
Lendemains de l’An mil où l’on croyait encor,
Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence
Ses anges délicats souriant sur fond d’or.
Ô cloîtres d’autrefois! jardins d’âmes pensives,
Corridors pleins d’échos, bruits de pas, longs murs blancs,
Où la lune le soir découpait des ogives,
Où les jours s’écoulaient monotones et lents!
Dans un couvent perdu de la pieuse Ombrie,
Ayant aux vanités dit un suprême adieu,
Chaste et le front rasé j’aurais passé ma vie
Mort au monde, les yeux au ciel, ivre de Dieu!
J’aurais peint d’une main tremblante ces figures
Dont l’oeil pur n’a jamais réfléchi que les cieux!
Au vélin des missels fleuris d’enluminures
Et mon âme eût été pure comme leurs yeux.
J’aurais brodé la nef de quelque cathédrale,
Ses chapelles d’ivoire et ses roses à jour.
J’aurais donné mon âme à sa flèche finale
Qu’elle criât vers Dieu tous mes sanglots d’amour!
J’aurais percé ses murs pavoisés d’oriflammes,
De ces vitraux d’azur peuplés d’anges ravis
Qui semblent dans l’encens et les cantiques d’âmes
Des portails lumineux s’ouvrant au paradis.
J’aurais aux angélus si doux du crépuscule,
Senti fondre mon coeur vaguement consolé,
J’aurais poussé la nuit du fond de ma cellule
Vers les étoiles d’or un sanglot d’exilé.
J’aurais constellé d’or, de rubis et d’opales
La châsse où la madone en habits précieux
Joignant avec ferveur ses mains fines et pâles
Si douloureusement lève au ciel ses yeux bleus.
J’ai rêvé l’archipel parfumé, montagneux,
Perdu dans une mer inconnue et profonde
Où le naufrage nous a jetés tous les deux
Oubliés loin des lois qui régissent le monde.
Sur le sable étendue en l’or de tes cheveux,
Des cheveux qui te font comme une tombe blonde,
Je te ranime au son nouveau de mes aveux
Que ne répéteront ni la plage ni l’onde.
C’est un rêve. Ton âme est un oiseau qui fuit
Vers les horizons clairs de rubis, d’émeraudes,
Et mon âme abattue est un oiseau de nuit.
Pour te soumettre, proie exquise, à mon ennui
Et pour te dompter, blanche, en mes étreintes chaudes,
Tous les pays sont trop habités aujourd’hui.
Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empanée ?
Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon âme au plus haut ciel guidée !
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.
Alors que j’ai chanté par un vers précieux
Cette divine bouche où Piton se repose,
Que j’ai doré les fers où mon âme est enclose,
Et qu’après j’ai fait luire un soleil dans ses yeux,
J’ai fait flotter Pactole avecque ses cheveux,
J’ai fait rire la perle, et soupirer la rose :
Mon pinceau poursuivait, mais ma Muse s’oppose
Aux traits les plus hardis des attraits amoureux.
Je voulais peindre à nu les beautés que dérobe
A mes yeux envieux le voile de sa robe ;
Mais là des déités est le saint Panthéon.
Aux téméraires yeux là l’amour met des bornes,
Et menace, cruel, du supplice des cornes,
Tous ceux qui commettront le péché d’Actéon.
J’ai mal à la vie j’ai mal à l’homme
j’ai mal aux années que je n’ai pas vécues
j’ai mal à ma flamme moribonde
et aux hirondelles qui volent trop bas
J’ai mal à mes pavés qui ont des arêtes
aux vagabondages sans auberge
aux nuits qui n’éclairent pas leurs portes
et aux routes que barrent des écriteaux
J’ai mal aux bouches où s’égare le rire
aux chants qui cherchent des clairières
j’ai mal à la lourdeur de leurs pas
et à nos différences
J’ai mal à leurs ventres qui sont vides
j’ai mal aux creux qu’ils ont dans la joue
j’ai mal à notre liberté qui s’effile
à la haine qui va consumer
à l’amour aux rives du désert
J’ai mal aux couleurs qu’ils n’aiment pas
j’ai mal aux frontières en uniforme
au répit qu’ils ne savent pas prendre
à la joie esseulée et folle sur terre
qui n’arrive pas à pavoiser leurs dents
J’ai mal au monde entier
qui oublie l’exemple des moissons
et la liesse des guirlandes
j’ai mal à toutes les vies
parce qu’elles sont coiffées de mort
J’ai mal à l’avenir coincé dans les cavernes
à mon âme qui n’accepte pas
à mon corps qui n’a pas tout son soûl
et à ceux qui vont venir
et à ceux qui vont partir
car ils laissent les champs aux broussailles
et les oiseaux avoir peur du ciel