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Articles Tagués ‘existence’

RUE (Juan Ramón Jiménez)

Publié par arbrealettres le 1 mai 2013



 

Dorina Costras resentimente1_mare_inset

RUE

Dans l’obscurité d’en bas, un vague fiacre
— pavé humide et profus ! —
qui, diffus, fait demi-tour,
s’en va, sans présence et sans poids,
sans existence, comme
défait dans la cendre des morts.

D’un balcon sans lumière encore,
une forme noire fait un signe d’adieu
à celle qui part — à cette heure ? —

Celle qui part— vagues couleurs mates —
n’a-t-elle pas de corps ?
C’est un costume de bal masqué,
d’un néant qui s’en va, en fiacre, vers un rêve.

***

CALLE

Por la oscuridad de abajo, un simón vago
—¡adoquinado húmedo y profuso!—,
que da, difuso, la vuelta,
va, sin presencia ni peso,
sin existencia, como
deshecho en el cenizo de los muertos.

De un balcón aún sin luz,
despide un bulto negro
a la que parte —&a esta hora ?—

La que parte — vagos colores mates—
¿no tiene cuerpo?
Es un traje de máscara
de una nada que va, en simón, a un sueño.

(Juan Ramón Jiménez)

Illustration; Dorina Costras

 

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LA MUSIQUE (Juan Ramón Jiménez)

Publié par arbrealettres le 29 avril 2013



 

Dariusz Branski

LA MUSIQUE

Non, ne la fais pas naître,
car elle a un corps et une âme,
comme une femme ; ne crée pas
la mort en la créant ; laisse
sa nudité dans la sérénité
— sans existence — du piano !

Non, non ; qu’elle ne dresse pas
son beau corps sur le crépuscule,
pour retomber ensuite, sous l’immense
noirceur de sa chevelure libre !

***

LA MÚSICA

¡No la hagas nacer,
que tiene cuerpo y alma,
igual que una mujer; no seas
creador de la muerte con crearla; deja
su desnudez en la serenidad
—no existente— del piano!

¡No, no; que no levante
su cuerpo hermoso en el crepúsculo,
para luego caer, bajo la inmensa
negrura de su abierta callebera!

(Juan Ramón Jiménez)

Illustration: Dariusz Branski

 

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Gorgée de Vie (Emily Dickinson)

Publié par arbrealettres le 26 avril 2013


La-premiere-gorgee-de-biere

J’ai bu une Gorgée de Vie -
Savez-vous ce que j’ai payé -
Exactement une Existence -
Le prix, ont-ils dit, du marché.

Ils m’ont pesée, grain par grain de Poussière -
Ont mis en balance Peau contre Peau,
Puis m’ont donné la valeur de mon Etre -
Une unique Goutte de Ciel!

(Emily Dickinson)

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Les Chemins de Fer (Jules Lefèvre-Deumier)

Publié par arbrealettres le 6 avril 2013



 

Les Chemins de Fer

Il m’est impossible de regarder sans une sorte de tristesse
ces chemins merveilleux auxquels notre industrie semble donner des ailes.
Je ne sais si c’est un progrès que de pouvoir fendre ainsi l’espace comme une flèche ;
mais ce qu’il y a de sûr, c’est que cela me rend plus sensible la rapidité de la vie,
qui, avant notre invention, l’était cependant bien assez.
Ces rainures de fer où nous sommes forcés de courir sans dévier d’une ligne,
emportés par une puissance aussi aveugle, presque aussi indomptable que la foudre,
n’est-ce pas une image de cet implacable sort qui nous entraîne,
et dont nous sommes les esclaves alors même que nous croyons les maîtriser ?

On croit gagner du temps parce qu’on l’accélère.
Mais ces voyages étourdissants ne font qu’abréger l’existence,
qui n’est, elle, qu’une traversée.
Ils ne permettent pas la mémoire,
le seul moyen qu’ait l’homme d’allonger et de doubler ses jours.
L’unique souvenir qu’ils nous laissent,
c’est qu’on va vite.
Aller vite, c’est mourir plus tôt.

(Jules Lefèvre-Deumier)

Illustration: Chris Ludlow

 

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Il n’est pas de geste plus pur que de jeter quelque chose au vide (Roberto Juarroz)

Publié par arbrealettres le 1 avril 2013



Il ne reste plus rien où aller.
Sommes-nous jamais allés quelque part?

Il ne reste qu’à sortir chacun de soi.
Ou à entrer comme si on sortait.

Ou à élever une parole neuve,
à se hisser sur elle
en attendant que le courant l’emporte.

Et si le courant lui aussi
nulle part n’emporte,
à jeter la parole au vide,
comme un emblème
de tout ce qui n’existe pas.

Il n’est pas de geste plus pur
que de jeter quelque chose au vide.

Au surplus, divers degrés d’inexistence
en se rencontrant peuvent éclairer peut-être
un peu d’existence où aller.

(Roberto Juarroz)


Illustration

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LA TIMIDITÉ (Pablo Neruda)

Publié par arbrealettres le 25 mars 2013




LA TIMIDITÉ

Je sus à peine, être esseulé, que j’existais
et que je pourrais vivre ainsi cahin-caha,
que j’eus peur de cela même : la vie;
je voulus qu’on ne me vit pas,
qu’on ignorât mon existence.
Et je devins maigreur, pâleur, absence,
je ne voulus pas parler : il ne fallait pas
qu’on reconnût ma voix, je ne voulus pas voir
pour ne pas être vu,
je frôlai les murs en marchant :
j’étais une ombre aux pas glissants.

J’aurais bien mis des vêtements
de tuiles cassées, de fumée,
pour rester là, mais invisible,
pour être en tout présent, mais à distance,
et garder mon obscure identité
fixée au rythme du printemps.

Un visage de fille, le choc pur
d’un rire qui fendait le jour en deux
comme une orange en deux moitiés,
et je changeais de rue,
avide de vivre et craintif,
proche de l’eau sans en boire le froid,
proche du feu sans en baiser la flamme,
un masque d’orgueil me couvrit
et je fus mince et belliqueux comme une lance,
ne prêtant l’oreille à personne
— car je m’y opposais —
ma plainte
murée
comme le cri d’un chien blessé
au fond d’un puits.

(Pablo Neruda)

 

 

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LA MER (Pablo Neruda)

Publié par arbrealettres le 25 mars 2013




LA MER

J’ai besoin de la mer car elle est ma leçon :
je ne sais si elle m’enseigne la musique ou la conscience :
je ne sais si elle est vague seule ou être profond
ou seulement voix rauque ou bien encore conjecture
éblouissante de navires et de poissons.
Le fait est que même endormi
par tel ou tel art magnétique je circule
dans l’université des vagues.

I1 n’y a pas que ces coquillages broyés
comme si une planète tremblante
annonçait une lente mort,
non, avec le fragment je reconstruis le jour,
avec le jet de sel, la stalactite,
et avec une cuillerée de mer, la déesse infinie.

Ce qu’elle
m’a appris, je le conserve! C’est
l’air, le vent incessant, l’eau et le sable.

Cela semble bien peu pour l’homme jeune
qui vint ici vivre avec ses feux et ses flammes,
et pourtant ce pouls qui montait
et descendait à son abîme,
le froid du bleu qui crépitait
et l’effritement de l’étoile,
le tendre éploiement de la vague
qui gaspille la neige avec l’écume,
le pouvoir paisible et bien ferme
comme un trône de pierre dans la profondeur,
remplacèrent l’enceinte où grandissait
la tristesse obstinée, accumulant l’oubli,
et soudain mon existence changea:
j’adhérai au mouvement pur.

(Pablo Neruda)

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MADRIGAL ÉCRIT EN HIVER (Pablo Neruda)

Publié par arbrealettres le 24 mars 2013




MADRIGAL ÉCRIT EN HIVER

Au fond profond de la mer profonde,
dans la longue nuit aux rais de lumière,
ainsi qu’un cheval au galop
silencieux ton nom de silence.

Place-moi sur ton dos, ay, accueille-moi,
apparais-moi dans ton miroir, soudain,
sur la feuille solitaire, nocturne,
surgie de l’ombre, dans ton dos.

Fleur de la douce et totale lumière,
offre-moi ta bouche de baisers,
violente de séparations,
ta bouche fine et décidée.

C’est vrai, de loin en loin,
d’oubli en oubli résident avec moi
les rails, le cri de la pluie :
ce que la sombre nuit protège.

Accueille-moi dans la trame du soir,
quand l’aube de la nuit apprête
son habit et que palpite dans le ciel
une étoile pleine de vent.

Que ton absence me saisisse jusqu’au fond,
lourdement, et qu’elle m’aveugle,
que ton existence me traverse, tout comme si
mon coeur en devenait néant.

(Pablo Neruda)

Illustration

 

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À UNE JEUNE FILLE (Charles Cros)

Publié par arbrealettres le 23 mars 2013



 

Alexander Nedzvetskaya (3)

À UNE JEUNE FILLE

Pourquoi, tout à coup, quand tu joues,
Ces airs émus et soucieux ?
Qui te met cette fièvre aux yeux,
Ce rose marbré sur les joues ?

Ta vie était, jusqu’au moment
Où ces vagues langueurs t’ont prise,
Un ruisseau que frôlait la brise,
Un matinal gazouillement.

*

Comme ta beauté se révèle
Au-dessus de toute beauté,
Comme ton coeur semble emporté
Vers une existence nouvelle,

Comme en de mystiques ardeurs
Tu laisses planer haut ton âme.
Comme tu te sens naître femme
A ces printanières odeurs,

Peut-être que la destinée
Te montre un glorieux chemin ;
Peut-être ta nerveuse main
Mènera la terre enchaînée.

*

À coup sûr, tu ne seras pas
Epouse heureuse, douce mère ;
Aucun attachement vulgaire
Ne peut te retenir en bas.

*

As-tu des influx de victoire
Dans tes beaux yeux clairs, pleins d’orgueil,
Comme en son virginal coup d’oeil
Jeanne d’Arc, de haute mémoire ?

Dois-tu fonder des ordres saints,
Etre martyre ou prophétesse ?
Ou bien écouter l’âcre ivresse
Du sang vif qui gonfle tes seins ?

Dois-tu, reine, bâtir des villes
Aux inoubliables splendeurs,
Et pour ces vagues airs boudeurs
Faire trembler les foules viles ?

*

Va donc ! tout ploiera sous tes pas,
Que tu sois la vierge idéale
Ou la courtisane fatale…
Si la mort ne t’arrête pas.

(Charles Cros)

Illustration: Alexander Nedzvetskaya

 

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POUR CECILIA GUTIERREZ NAJERA Y MAILLEFERT (José Marti)

Publié par arbrealettres le 27 février 2013



 

Berthe Morisot Le Berceau

POUR CECILIA GUTIERREZ NAJERA Y MAILLEFERT

Dans le berceau sans pareil naquit la divine
Enfant aux yeux profonds et à la démarche légère,
Son père le tissa pour elle de merveilleuse
Musique d’azur et d’oeillets de neige.

Du soleil vorace et de la cime andine,
Apportant de la myrrhe nouvelle, le cortège de bardes
Vint répandre sur le berceau fragile
Un parfum de myosotis et une clarté de nards.

Aux ailes pâles de l’arpège,
Enlacé au berceau tressé,
Le barde royal accrocha une liane fine
De doux opale et clair de lune.

Dans les mains tremblantes et anxieuses
De l’heureuse mère, comme premier collier,
Le barde créateur versa la chaste perle
Et l’iris de son écrin idéal.

De son petit palais étincelant
Sortit la mystique enfant, comme s’élève
Blanche et bleue, dans l’espace solennel,
Le sein rempli de larmes, la nuée.

Ils sont verts les yeux de l’ensorceleuse
Enfant et le regard y tremble
Comme l’onde vierge de la mer voyageuse
Surprise en sa course dans un coquillage nacré.

Fine et sévère comme l’art austère,
Elle pose sur l’existence un pied ailé,
Elle a le chant et l’inquiétude d’un oiseau
Et sa main est le creux d’un bijou.

Enfant, si le monde infidèle au barde divin
Dérobe les magies dont il ourla ton berceau,
Toi tu lui orneras à nouveau le merveilleux
Vers de doux opale et clair de lune.

(José Marti)

Illustration: Berthe Morisot

 

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