Arbrealettres

Poésie

Articles Tagués ‘froid’

Complainte d’un certain dimanche (Jules Laforgue)

Publié par arbrealettres le 23 mai 2013



Complainte d’un certain dimanche

L’homme n’est pas méchant, ni la femme éphémère.
Ah! fous dont au casino battent les talons,
Tout homme pleure un jour et toute femme est mère,
Nous sommes tous filials, allons!
Mais quoi! les Destins ont des partis-pris si tristes,
Qui font que, les uns loin des autres, l’on s’exile,
Qu’on se traite à tort et à travers d’égoïstes,
Et qu’on s’use à trouver quelque unique Évangile.
Ah! jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,
Moi je veux vivre monotone.

Dans ce village en falaises, loin, vers les cloches,
Je redescends dévisagé par les enfants
Qui s’en vont faire bénir de tièdes brioches;
Et rentré, mon sacré-coeur se fend!
Les moineaux des vieux toits pépient à ma fenêtre,
Ils me regardent dîner, sans faim, à la carte;
Des âmes d’amis morts les habitent peut-être ?
Je leur jette du pain : comme blessés, ils partent!
Ah! jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,
Moi je veux vivre monotone.

Elle est partie hier. Suis-je pas triste d’elle?
Mais c’est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin!
Oh! ma vie est aux plis de ta jupe fidèle!
Son mouchoir me flottait sur le Rhin….
Seul. — Le Couchant retient un moment son Quadrige
En rayons où le ballet des moucherons danse,
Puis, vers les toits fumants de la soupe, il s’afflige…
Et c’est le Soir, l’insaisissable confidence…
Ah! jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,
Faudra-t-il vivre monotone?

Que d’yeux, en éventail, en ogive, ou d’inceste,
Depuis que l’Être espère, ont réclamé leurs droits!
Ô ciels, les yeux pourrissent-ils comme le reste?
Oh! qu’il fait seul! oh! fait-il froid!
Oh! que d’après-midi d’automne à vivre encore!
Le Spleen, eunuque à froid, sur nos rêves se vautre!
Or, ne pouvant redevenir des madrépores,
Ô mes humains, consolons-nous les uns les autres.
Et jusqu’à ce que la nature soit bien bonne,
Tâchons de vivre monotone.

(Jules Laforgue)


Illustration

Publié dans méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire »

Rêve (Charles Cros)

Publié par arbrealettres le 22 mai 2013



 

Rêve

Oh ! la fleur de lys !
La noble fleur blanche,
La fleur qui se penche
Sur nos fronts pâlis !

Son parfum suave
Plus doux que le miel
Raconte le ciel,
Console l’esclave.

Son luxe éclatant
Dans la saison douce
Pousse, pousse, pousse.
Qui nous orne autant ?

La rose est coquette ;
Le glaïeul sanglant
Mais le lys est blanc
Pour la grande fête.

Oh! le temps des rois,
Des grands capitaines,
Des phrases hautaines
Aux étrangers froids !

Le printemps s’apprête ;
Les lys vont fleurir.
Oh ! ne pas mourir
Avant cette fête.

(Charles Cros)

 

 

Publié dans poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire »

Renouveau (Jean-Baptiste Besnard)

Publié par arbrealettres le 18 mai 2013



Renouveau

Mon cœur s’insurge
Devant un ciel blessé
Le froid engourdit le pays
La rivière se marbre de glace
L’herbe se brise comme du verre
Mais il arrive un moment
Où le sol secoue son corset de givre

Quand l’eau chante sur l’écho du matin
Que les fleurs se parlent entre elles
Que les arbres rient d’eux-mêmes
Que les cailloux crient sous les pieds des marcheurs
Et que la maison danse dans la lumière
Quand le soleil sort de sa torpeur
Que le sable tressaille sous la caresse de la mer
Et que les oiseaux jouent avec les nuages
Je communie avec le renouveau

(Jean-Baptiste Besnard)


Illustration

Publié dans poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 4 Commentaires »

UN CHIEN EST MORT (Pablo Neruda)

Publié par arbrealettres le 17 mai 2013



UN CHIEN EST MORT

Mon chien est mort.
Je l’ai enterré au jardin
près d’un vieil engin sous la rouille.

Là, ni plus bas,
ni plus haut,
un jour il me retrouvera.
Pour le moment il est parti avec son poil,
avec ses airs mal élevés et son nez froid.
Et moi qui ne crois pas, matérialiste,
au ciel promis, au ciel céleste
pour aucun homme quel qu’il soit,
pour ce chien ou tout autre chien
je crois au ciel, oui, je crois en un ciel
où je n’entrerai pas, mais où il m’attend lui
en agitant la queue ainsi qu’un éventail
pour qu’à mon arrivée l’affection m’y accueille.

[...]

Il n’y a pas d’adieu pour mon chien disparu.
Il n’y a, il n’y eut de mensonge entre nous.

Il est mort, je l’ai enterré. Voilà, c’est tout.

(Pablo Neruda)


Illustration: Daniel Trammer

Publié dans poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 4 Commentaires »

LES TRIANGLES (Pablo Neruda)

Publié par arbrealettres le 17 mai 2013



LES TRIANGLES

Trois triangles d’oiseaux ont traversé
le ciel sur l’énorme océan
allongé dans l’hiver comme une bête verte.
Tout n’est qu’inertie de mort, le silence,
le déploiement gris, la lourde clarté
de l’espace, la terre intermittente.

Au-dessus de tout est passé
un vol
et puis un autre vol
d’oiseaux noirs, de corps hivernaux,
triangles tremblants dont les ailes
battant à peine
transportent d’un endroit à l’autre
des côtes du Chili
le froid gris, les jours désolés.

Je suis ici tandis que le tremblotement
des oiseaux migrateurs glissant de ciel en ciel
me laisse plongé en moi et en ma matière
comme en un puits d’éternité
creusé par une spirale immobile.

Ils ont maintenant disparu :
plumes noirâtres de la mer,
métalliques oiseaux
de rocs et de falaises,
maintenant, à midi
me voici face au vide : c’est l’espace
de l’hiver déployé
et la mer a posé
sur son visage bleu
un masque d’amertume.

(Pablo Neruda)

Publié dans poésie, méditations | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Commentaires »

Ce soir (Georges Libbrecht)

Publié par arbrealettres le 8 mai 2013



Ettore Aldo Del Vigo   (5)

 

Ce soir dans la paix des pipes
la mémoire est un plat froid,
la salive sur la lippe
remonte de l’autrefois.
On est toujours loin des nôtres
— entre eux et soi que de croix !
quand tu te souviens de toi,
songeur, c’est encore un autre.
Au printemps des papillons
tu revois passer la morte,
elle suit le couloir long
et disparaît par la porte.

(Georges Libbrecht)

Illustration: Ettore Aldo Del Vigo

 

Publié dans poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Commentaires »

La feuille tremble encor (Jules-Lefèvre Deumier)

Publié par arbrealettres le 7 mai 2013


 


 

Oskar Kokoschka 235842

La feuille tremble encor aux rameaux verts de l’arbre,
Mais le ciel gris et lourd dort comme un ciel de marbre.
Nous sommes en été, mais la mort est dans l’air :
J’ai froid. Tout me paraît pauvre, usé : c’est l’hiver,
L’hiver du désespoir qui m’est entré dans l’âme !
Quel printemps, échappé des regards d’une femme,
Reviendra sur ce sol, glacé par la douleur,
D’une asphodèle même entr’ouvrir la pâleur ?
Du même hiver que moi la terre est poursuivie :
Un mensonge de moins dépeuple donc la vie !
L’amour, en s’éloignant, ôte à l’infortuné
Plus de bonheur encor qu’il n’en avait donné :
Sur tout ce qui console il faut qu’il jette un voile.
Il nous éteint le ciel, étoile par étoile,
Et nous laisse à la fin, quand il a tout détruit,
Seuls, avec la mémoire, habiter dans la nuit.
C’est là qu’il faut languir, ou se tordre à demeure,
Ne vivant seulement que pour sentir qu’on meure,
Se tuant en détail pour renaître en entier.
Au bec de ce vautour demandez donc quartier !

(Jules-Lefèvre Deumier)

Illustration: Oskar Kokoschka

 

Publié dans poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Commentaires »

Chuchotements (Kettly Mars)

Publié par arbrealettres le 5 mai 2013



 

Francis Picabia -   (3)

Chuchotements

je n’ai rien à vous dire
voulez-vous m’aimer?

je n’ai rien à vous dire
et si on se faisait plaisir?
caresses au crépuscule
gémissements de brise
extases musquées
et si on s’aimait d’amours fulgurantes?

*

même les carreaux ont eu froid
sur le sol que martelaient nos pas
entre deux battements de sang
dorment des frissons

ce qui meurt
renaît à chaque instant
l’éternité est le silence
entre deux battements de vie

*

entre deux soleils
refaire tous les chemins
traverser tes pôles
en passant par ton milieu
m’enfouir dans ton extrême

je t’aperçois
entre deux battements de cils
étendard au vent
dans la poussière des piaffements
les hennissements de ton sang
je te fais de grands signes
le vent ramène nos histoires parallèles

(Kettly Mars)

Illustration: Francis Picabia

 

Publié dans poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire »

Et puis parfois quelquefois… (Marie-Célie Agnant)

Publié par arbrealettres le 5 mai 2013



granite_ 

Et puis parfois quelquefois…

comme le bloc de granit
le silence
nul frémissement
nulle voix
nulle main
seulement la certitude profonde de la colère
et l’angoisse
ce froid dans la poitrine
et puis parfois
quelquefois
ce regard infiniment triste
d’où émerge la nostalgie
brutale
ce cri
qui jamais ne s’endort

(Marie-Célie Agnant)

Illustration: ArbreaPhotos

Publié dans poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire »

Avec un couteau (Federico Garcia Lorca)

Publié par arbrealettres le 2 mai 2013



 

Granger   knife-duel-1865

Voisines : avec un couteau,
Avec un tout petit couteau,
Au jour dit, entre deux et trois heures,
Deux hommes se tuèrent pour un amour,
Avec un couteau,
Avec un tout petit couteau
Qui tient à peine dans la main,
Mais qui pénètre, aigu et fin,
Dans les chairs étonnées
Et qui s’arrête à l’endroit même
Où tremble dans sa broussaille
L’obscure racine du cri.
Voici un couteau,
Un tout petit couteau
Qui tient à peine dans la main;
Poisson sans écailles et sans fleuve,
Pour qu’au jour dit, entre deux et trois heures,
Avec ce couteau,
Deux hommes durs soient demeurés
Les lèvres à jamais jaunies.
Il tient à peine dans la main
Mais son froid pénètre
Dans les chairs étonnées
Et il s’arrête à l’endroit même
Où tremble dans sa broussaille
L’obscure racine du cri.

(Federico Garcia Lorca)

Illustration

 

Publié dans poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire »

 
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 209 followers