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Articles Tagués ‘fuir’

INSOMNIE (Juan Ramón Jiménez)

Publié par arbrealettres le 27 avril 2013



 

Irina Kotova

INSOMNIE

La nuit s’en va, noir taureau,
— pleine chair d’effroi, de deuil, et de mystère —,
brame immense et terrible,
sur la peur moite de tous les morts ;
et vient le jour, enfant de fraîcheur,
quêtant l’amour, le rire et la confiance
— enfant qui, très loin, là-bas,
dans les arcanes où
se rejoignent les fins et les commencements,
a joué un instant,
sur je ne sais quel pré
de lumière et d’ombre,
avec le taureau qui fuyait —.

***

DESVELO

Se va la noche, negro toro
— plena carne de luto, de espanto y de misterio —,
que ha bramado terrible, inmensamente,
al temor sudoroso de todos los caídos;
y el día viene, niño fresco,
pidiendo confianza, amor y risa,
— niños que, allá muy lejos,
en los arcanos donde
se encuentran los comienzos con los fines,
ha jugado un momento,
por no sé qué pradera
de luz y sombra,
con el toro que huía —.

(Juan Ramón Jiménez)

Illustration: Irina Kotova

 

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LA COLOMBE POIGNARDEE (Jules Lefèvre-Deumier)

Publié par arbrealettres le 6 avril 2013



 

colombe poignardée

LA COLOMBE POIGNARDEE

Il existe un oiseau, dont le pâle plumage,
Des forêts du tropique étonne la gaieté ;
Seul sur son arbre en deuil, les pleurs de son ramage
Font gémir de la nuit le silence attristé.

Le chœur ailé des airs, loin de lui rendre hommage,
Insulte, en le fuyant, à sa fatalité ;
Lui-même se fuirait, en voyant son image
Poignardé de naissance, il naît ensanglanté.

Et le poète aussi, merveilleuse victime,
Qui mêle de son sang dans tout ce qu’il anime,
Arrive dans ce monde, un glaive dans le cœur ;

Et l’on n’a point encore inventé de baptême,
Qui puisse en effacer le stigmate vainqueur :
Cette tache de mort, c’est son âme elle-même.

(Jules Lefèvre-Deumier)

Illustration

 

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Le Vaisseau Spectre (Jules Lefèvre-Deumier)

Publié par arbrealettres le 6 avril 2013



 

vaisseau-fantôme

Le Vaisseau Spectre

Tous les marins vous raconteront la légende du vaisseau-spectre,
de ce vaisseau de brouillard, monté par des fantômes,
qui apparaît à l’improviste sur les flots,
comme aux limites de l’horizon le nuage cuivré où couve la tempête.

La tempête éclate ! toutes vos voiles se serrent, mais lui ne cargue pas les siennes ;
il semble que l’orage soit son élément.
Vous voulez fuir ! Vous fuyez sans l’éviter.
Quelque manœuvre que vous fassiez, le fatal navire est toujours là.

Vous le voyez au nord ! Vous vous tournez vers le sud,
et il vous fait face comme auparavant.

À l’est, à l’ouest, il est toujours devant vous ;
sa sinistre immobilité suit tous vos mouvements ;
cette ombre ne vous quitte pas plus que la vôtre,
et gouverne à la fois la mer et l’ouragan.

De quel nom faut-il nommer ce vaisseau, qui ressemble au malheur,
et qui, présent partout, semble, impalpable qu’il est, tenir à lui seul tout l’océan ?

(Jules Lefèvre-Deumier)

Illustration

 

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IDYLLE (Jean Vauquelin de la Fresnaye)

Publié par arbrealettres le 6 avril 2013


 


 

cupidon

IDYLLE

Amour, tais-toi, mais prends ton arc ;
Car ma biche belle et sauvage,
Soir et matin, sortant du parc,
Passe toujours par ce passage.

Voici sa piste, ô la voilà !
Droit à son coeur dresse ta vire,
Et ne faux point ce beau coup-là,
Afin qu’elle n’en puisse rire.

Hélas ! qu’aveugle tu es bien !
Cruel, tu m’as frappé pour elle.
Libre elle fuit, elle n’a rien ;
Mais las ! ma blessure est mortelle.

(Jean Vauquelin de la Fresnaye)

 

 

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ANIMAL DE LUMIÈRE (Pablo Neruda)

Publié par arbrealettres le 24 mars 2013



ANIMAL DE LUMIÈRE

Je suis, dans cet illimité sans solitude,
un animal de lumière traqué
par ses erreurs, par son feuillage :
vaste est la forêt : ici mes semblables
pullulent, reculent, trafiquent
tandis que je m’isole avec pour toute compagnie
l’escorte que le temps désigne :
les vagues de la mer, les étoiles nocturnes.

C’est peu, c’est vaste, c’est mince et c’est tout.
Mes yeux ont vu tant d’autres yeux
et ma bouche a reçu tant de baisers
et avalé tant de fumée
de ces trains disparus
- ô vieilles gares inclémentes! -,
elle a humé tant de poussière en d’incessantes librairies,
que l’homme que je suis, le mortel, s’est lassé
de ces yeux, ces baisers, ces fumées, ces chemins,
ces livres plus épais que l’épaisseur terrestre.

Et aujourd’hui, au fond de la forêt perdue
il entend la rumeur de l’ennemi et fuit
non point les autres mais lui-même
et la conversation interminable,
le choeur qui chantait avec nous,
la signification de l’existence.

Car une fois, car une voix, une syllabe
ou le passage d’un silence
ou le son de la mer resté sans sépulture
me laissent face à face avec la vérité,
et il ne reste vraiment rien à déchiffrer,
rien qui puisse encore être dit : il n’y avait rien d’autre :
les portes de la forêt se sont refermées,
le soleil circule en ouvrant les feuilles,
la lune monte dans le ciel comme un fruit blanc
et l’homme se conforme à son destin.

(Pablo Neruda)


Illustration: Fra Angelico

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L’île (Pablo Neruda)

Publié par arbrealettres le 21 mars 2013



L’île

Lorsque les mastodontes se multiplièrent
et debout commencèrent à marcher
couvrant finalement l’île de narines de pierre,
et lorsqu’ils désignèrent, actifs, leurs descendants : les fils
de la lave et du vent, les petits-fils
de l’air et de la cendre, parcourant
l’île à pieds de géants :
jamais la brise avec ses mains
ni le cyclone avec son crime
ni l’Océanie en sa persistance
pareillement ne travaillèrent.

Grandes têtes pures,
hautes sur leurs cous, regards graves,
géantes mâchoires dressées
dans l’orgueil de leur solitude,
présences,
arrogantes
et soucieuses présences.

Ô graves, solitaires dignités,
qui a osé, qui ose
questionner, interroger
les statues interrogatrices?

Elles sont l’interrogation disséminée
dépassant l’exacte étroitesse,
cette menue taille insulaire,
pour s’adresser au grand océan, au fond même
de l’homme, à l’énigme de son absence.

Quelques corps n’ont pas réussi à se dresser :
leurs bras sont restés là informes, assujettis
au cratère, ces dormeurs
restent couchés dans la rose calcaire,
sans lever les yeux vers la mer,
et les grandes créatures au sommeil horizontal
sont les larves de pierre du mystère :
le vent les a laissées ici quand il a fui la terre :
quand il a cessé d’engendrer des fils de lave.

(Pablo Neruda)

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Dahlia (J.J. Grandville)

Publié par arbrealettres le 21 mars 2013



Dahlia

Vous voyez en moi, une ex-bouquetière.
Lier des fleurs entre elles,
les vendre à des gens qui marchandaient toujours,
les faire porter à leur adresse,
voilà quelles étaient mes occupations.

Je sais que les hommes ont fait beaucoup de poésie
à propos des bouquetières.
J’ai lu des nouvelles, des romans
où elles jouent un rôle charmant.
Elles favorisent les amours sincères,
elles font échouer les fats,
elles sont au courant de toutes les intrigues.

Hélas! que ces fictions sont loin de la réalité!
Je ne connais pas d’industrie plus triste,
plus remplie de désillusions,
pour me servir d’un mot maintenant fort à la mode sur la terre.
Lasse de voir les femmes recevoir des bouquets de toutes les mains,
et les hommes les plus amoureux descendre des hauteurs de la passion
pour rogner ma note de quelques centimes;
fatiguée d’être poursuivie par de vieux célibataires,
qui m’appelaient prêtresse de Flore
en essayant de me prendre la taille,
j’ai pris le parti de fuir les hommes
et de revenir à mon ancienne condition de simple fleur.

(J.J. Grandville)

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Nettoyé (Lorine Niedecker)

Publié par arbrealettres le 19 mars 2013



 

cadre

Nettoyé chaque surface
et derrière chaque solide
redressé ce qui penche

Puis considéré, rideaux tirés
une métaphysique
pour fuir les tâches domestiques

(Lorine Niedecker)

 

 

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Le menacé (Jorge Luis Borges)

Publié par arbrealettres le 13 mars 2013



Le menacé

C’est l’amour. Je devrais me cacher ou fuir.

Les murs de ma prison grandissent, comme en un rêve atroce.
Le beau masque a changé, mais comme toujours c’est le seul.
De quoi peuvent me servir mes talismans :
l’exercice des lettres, la vague érudition,
l’apprentissage des mots dont l’âpre Nord se servit pour chanter ses mers et ses épées,
la sereine amitié, les galeries de la Bibliothèque, les choses courantes, les coutumes,
le jeune amour de ma mère, l’ombre militaire de mes morts, la nuit intemporelle, la saveur du sommeil ?

Etre avec toi ou ne pas être avec toi est la mesure de mon temps.

Déjà la cruche se brise sur la fontaine, déjà l’homme se lève à la voix de l’oiseau,
déjà s’assombrissent ceux qui regardent aux fenêtres mais l’ombre n’a pas apporté la paix.

C’est, je le sais bien, l’amour : le désir anxieux d’entendre sa voix,
l’attente et la mémoire, l’horreur de vivre dans la succession.

C’est l’amour avec ses mythologies, avec ses petites magies inutiles.

Il y a un coin de rue où je n’ose passer.

Déjà les armées m’encerclent, les hordes.

(Cette chambre est irréelle, elle ne l’a pas vue.)

Le nom d’une femme me dénonce.

J’ai mal à une femme dans tout mon corps.

(Jorge Luis Borges)

 

 

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Le temps de ma mort (Andrée Chedid)

Publié par arbrealettres le 13 février 2013



Le temps de ma mort

Quand viendra le temps de ma mort
Petite fille que pourras-tu
Comme robe au vent
Sèchent les pleurs

Qu’est-ce que j’emporte
Même pas ton cri
Qui bondissait en moi
Comme un jeune chevreau

Petite fille éloigne-toi
Quand je serai de terre
Cette mère d’absence et d’ivoire
Fuis ce n’est plus moi.

(Andrée Chedid)

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