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Poésie

Archive for 17 septembre 2015

Les choses rêvent leurs rêves propres (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



Méconnaître que le fleuve est une épée
et que les choses rêvent leurs rêves propres
c’est ignorer qu’ici,
près de notre regard
en existe un autre:
le regard secret du monde.

Quand on le découvre,
la vie se retourne comme un gant
qui dégage la main qu’il enfermait
et le tact libéré
touche pour la première fois tout ce qui existe.

La réalité est un temps plié
qu’il faut déplier comme une toile
d’une singulière délicatesse
pour trouver au dedans
une autre main qui attend.

(Roberto Juarroz)


Illustration: René Magritte

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Toujours au bord (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



Toujours au bord.
Mais au bord de quoi?

Nous savons seulement que quelque chose tombe
de l’autre côté de ce bord
et qu’une fois parvenu à sa limite
il n’est plus possible de reculer.

Vertige devant un pressentiment
et devant un soupçon:
lorsqu’on arrive à ce bord
cela aussi qui fut auparavant
devient abîme.

Hypnotisés sur une arête
qui a perdu les surfaces
qui l’avaient formée
et resta en suspens dans l’air.

Acrobates sur un bord nu,
équilibristes sur le vide,
dans un cirque sans autre chapiteau que le ciel
et dont les spectateurs sont partis.

(Roberto Juarroz)

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Le silence, qui accompagne-t-il? (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



La parole accompagne l’homme,
comme l’aboiement le chien
ou l’arôme la fleur.

Mais le silence, qui accompagne-t-il?
Et qui, l’absence?
Et qui, le vide?

(Roberto Juarroz)


Illustration

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Exil (Luis Cernuda)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



Exil

Devant les portes bien fermées,
Sur un fleuve d’oubli, va la chanson ancienne.
Une lumière pense au loin
Comme à travers un ciel.
Tous dorment peut-être,
Tandis que solitaire il porte son destin.

Fatigue d’être vivant, d’être mort,
Avec du froid au lieu de sang,
Du froid qui sourit s’insinuant
Par les trottoirs éteints.

La nuit l’abandonne, l’aurore le rencontre,
Sur ses traces l’ombre obstinément.

(Luis Cernuda)

Découvert chez Lara ici

Illustration

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Il ne reste plus rien où aller (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



Il ne reste plus rien où aller.
Sommes-nous jamais allés quelque part?

Il ne reste qu’à sortir chacun de soi.
Ou à entrer comme si on sortait.

Ou à élever une parole neuve,
à se hisser sur elle
en attendant que le courant l’emporte.

Et si le courant lui aussi
nulle part n’emporte,
à jeter la parole au vide,
comme un emblème
de tout ce qui n’existe pas.

Il n’est pas de geste plus pur
que de jeter quelque chose au vide.

Au surplus, divers degrés d’inexistence
en se rencontrant peuvent éclairer peut-être
un peu d’existence où aller.

(Roberto Juarroz)

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Un fleuve, un amour (Luis Cernuda)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



Andalousiejpg

Un fleuve, un amour

Je voudrais être seul dans le sud
Peut-être mes yeux lents ne verront plus le sud
Aux légers paysages endormis dans l’espace,
Aux corps comme des fleurs sous l’ombrage des branches
Ou fuyant au galop de chevaux furieux.
Le sud est un désert qui pleure quand il chante,
Et comme l’oiseau mort, sa voix ne s’éteint pas ;
Vers la mer il dirige ses désirs amers
Ouvrant un faible écho qui vibre lentement.
A ce si lointain sud je veux être mêlé.
La pluie là-bas n’est rien qu’une rose entr’ouverte ;
Son brouillard même rit, rire blanc dans le vent.
Son ombre, sa lumière ont d’égales beautés.

(Luis Cernuda)

Découvert chez Lara ici

Illustration

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Le Poète dit au Vent (Claude Beausoleil)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



Le Poète dit au Vent:
la parole est l’attente
et le temps la change.

Le Vent dit au Poète:
la vie est parole
la poésie en est l’origine.

(Claude Beausoleil)

 

 

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LES LIGNES DE NOS MAINS (Bernard Dadié)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



mains

LES LIGNES DE NOS MAINS

Les lignes de nos mains
ni Jaunes
ni Noires
ni Blanches
Ne sont point des frontières
des fossés entre nos villages
des filins pour lier les faisceaux de rancoeurs.

Les lignes de nos mains
sont des lignes de vie,
de Destin
de Coeur
d’Amour,
de douces chaînes qui nous lient les uns aux autres
les vivants aux morts.

Les lignes de nos mains
ni blanches
ni noires
ni jaunes,
Les lignes de nos mains
Unissent les bouquets de nos rêves.

(Bernard Dadié)

 

 

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ÉPITAPHE POUR UN CENTAURE (Joseph Brodski)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



ÉPITAPHE POUR UN CENTAURE

Dire qu’il fut malheureux serait trop dire,
ou trop peu : fonction de l’auditoire.
Pourtant l’odeur qu’il dégageait était légèrement offensante
et son galop, bien difficile à suivre à hauteur.
Il disait, On avait prévu une statue, mais quelque chose avait raté :
le moule ? la fabrication ? la gestion ?
Ou la guerre n’avait pas eu lieu, on avait pactisé avec l’ennemi,
et lui, on l’avait laissé là, sans doute avec mission d’incarner
l’Intransigeance, l’Incompatibilité, ces choses qui ne prouvent pas tant
la singularité d’un être, sa valeur, mais un simple probable.
Des années durant, tel un nuage, il avait erré dans les champs d’oliviers,
admirant que l’unijambisme engendrât l’immobilité.
Il apprit à se mentir à lui-même et en fit un art,
faute de meilleure compagnie, et pour vérifier sa santé mentale.
Et il mourut assez jeune, parce qu’il trouva que
sa part animale était moins durable que son humanité.

(Joseph Brodski)

Illustration: Gustave Moreau

 

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DANS L’ATTENTE DES BARBARES (Constantin Cavafis)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2015



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DANS L’ATTENTE DES BARBARES

—Qu’attendons-nous, rassemblés sur la place ?
—C’est aujourd’hui qu’arrivent les Barbares.
—Pourquoi, au Sénat, cette inertie ?
Que font les Sénateurs à ne pas légiférer ?
—C’est aujourd’hui qu’arrivent les Barbares.

Quelles lois passeraient les Sénateurs ?
Les Barbares, installés, les voteront.
— Pourquoi l’Empereur, levé si tôt,
trône-t-il en grande pompe
à la porte principale de la ville, couronne en tête ?
—C’est aujourd’hui qu’arrivent les Barbares.

L’Empereur s’apprête à recevoir leur chef ;
il lui a même préparé un parchemin
lui octroyant honneurs et titres.
— Pourquoi nos deux Consuls et nos prêteurs
arborent-ils toge pourpre et brodée ?
Pourquoi portent-ils bracelets d’améthyste
et bagues d’émeraude ?
Pourquoi brandissent-ils leurs cannes argent et or ?
— C’est aujourd’hui qu’arrivent les Barbares,

et ces objets-là éblouissent les Barbares.
— Pourquoi nos savants rhéteurs
rie déclament-ils pas leurs discours, comme d’habitude ?
— C’est aujourd’hui qu’arrivent les Barbares,

et ils n’aiment ni phrases ni discours.
— Pourquoi soudain ce désarroi, cette inquiétude ?
Comme ils sont graves, les visages !
Pourquoi les rues, les places, se vident-elles,
et que chacun rentre chez soi, pensif ?
— C’est que la nuit tombe déjà
et les Barbares ne sont pas venus.

Des hommes, arrivés de la frontière,
disent qu’il n’y a point de Barbares.
— Qu’allons-nous devenir sans les Barbares ?

C’était une solution, en un sens, ces gens-là.

(Constantin Cavafis)

Illustration

 

 

 

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