Arbrealettres

Poésie

BROUILLARD (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 7 avril 2016



BROUILLARD

Mon Ame, je voudrais te faire souvenir
Du beau soir vaporeux, du soir de l’autre année,
Du soir dont nous aimions la verdure fanée
Avec l’amour qu’on a pour ce qui va finir.

Rappelle-toi l’étang du parc avec son île
Formant comme un navire à l’ancre, enguirlandé
De feuillage, où le clair de lune avait brodé
Toute une floraison diaphane et mobile.

Rappelle-toi ce clair de lune si troublant !
On eût dit dans le ciel un visage d’aïeule
Qui te disait d’aimer, de ne pas vivre seule
Et qui te souriait de son sourire blanc.

O soir d’automne ! ô nuit d’amour ! heure divine !
Au parc seigneurial, l’évanouissement
Des arbres s’achevait mélancoliquement
Dans le brouillard subtil comme une cendre fine.

Paysage alangui ! Sentimental décor !
Dont le vague évoquait ta Féerie, ô Shakespeare !
Et le Robin des Bois de Weber où soupire
Toute une douleur d’âme en des appels de cor !

Dans l’air, s’éparpillait l’humide éclaboussure
D’un jet d’eau qui laissait, sous le grand ciel blafard,
S’égoutter son sang pâle à travers le brouillard
Comme si l’ombre blanche avait une blessure.

On ne sait quel encens d’occultes encensoirs
Traînait sous le feuillage une vapeur bleuâtre,
Et l’on eût dit qu’au loin des escaliers d’albâtre
Entraînaient un cortège à de blancs reposoirs.

Les chemins s’emplissaient de vagues mousselines,
Les arbres n’étaient plus qu’un rêve aérien;
On voyait tout se fondre, on n’entendait plus rien
Que des bruits de musique arrivant des collines,

De musique très lente et d’un rythme affligeant,
Comme si l’on chantait des absoutes de vierges
Où tout, le catafalque et la cire des cierges,
Serait d’un blanc de neige avec des pleurs d’argent.

Et cette impression funèbre était si forte
Dans le vent automnal et dans l’air indistinct
Qu’à voir la Lune pâle et son regard éteint,
O mon Ame, j’ai cru que la Lune était morte !

(Georges Rodenbach)

 

 

Une Réponse to “BROUILLARD (Georges Rodenbach)”

  1. Venez à moi, mes souvenirs
    De jadis, des vieilles années :
    Comme un herbier de fleurs fanées
    Qui en poussière vont finir.

    Venez, ciels d’une lointaine île
    Où je déambulais, pieds nus :
    Ah, que sera-t-il advenu
    De vos gens à l’âme subtile ?

    Où sont les bras vaillants qui portent
    Les barques vers le creux des flots ?
    Où sont leurs jeux, où sont leurs mots,
    Leur langue serait-elle morte ?

    Rien ne revient, tout fait semblant ;
    Ce texte se parle à lui-même
    (Comme font souvent les poèmes),
    Ou bien, il parle au papier blanc.

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