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Poésie

Archive for 16 juin 2016

CORTEGE (Leopoldo Marechal)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2016



CORTEGE

Vêtue et parée comme pour ses noces
S’en va la Morte : deux enfants
la conduisent en pleurant.
Et c’est sur le chariot même où l’on charge en Décembre
les épis mûrs.

Le corps est étendu sur des laines brillantes,
les essieux et les roues chantent
leur antique servage.
Fiché dans la prairie comme une lance d’or
midi flamboie.

(Mon frère monte un poulain couleur de nuit,
moi une jument blanche
qui n’est pas encore ferrée.)

La Morte s’en va sur le chariot des blés mûrs :
Sa face tournée vers le soleil
a le brillant du nickel.
On devine la forme du silence à ses lèvres,
une forme de clé.

Elle a fermé les yeux au calme visible
du jour, et au jeu
des nombres chantants;
et ses mains agrippent la Croix en un geste
d’invisible naufrage.

Et pendant que le cortège s’avance parmi les fleurs
et les épis de lin qui murmurent
dans la langue du vent,
la tête gisante secouée par le voyage
fait le signe du « non ».

Deux enfants la conduisent : dans leurs têtes nuageuses
bourgeonnent les questions :
Pourquoi la Morte est-elle en robe de noces ?,
Pourquoi sur le char même
Où l’on transporte les épis ?

(Mon frère monte un poulain couleur de nuit,
moi une jument blanche
qui n’est pas encore ferrée.)

(Leopoldo Marechal)

Illustration: Claude Monet  

 

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LA BLANCHE SOLITUDE (Leopoldo Lugones)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2016



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LA BLANCHE SOLITUDE

Sous le calme du sommeil,
Calme lunaire de lumineuse soie,
La nuit
Comme si elle était
le corps tendre du silence
Doucement s’étend dans l’immensité,
Et déroule
sa chevelure
en un prodigieux feuillage
de peupliers.

Rien ne vit sinon l’oeil
De l’horloge dans la tour sombre
Creusant vainement l’infini
Comme un trou ouvert dans le sable.
L’infini
Roulant dans les engrenages
des horloges,
comme un char qui n’arrive jamais.

La lune creuse un abîme blanc
De quiétude, et dans cette fosse
Les choses sont des cadavres
Et les ombres vivent comme des idées.
Et l’on s’étonne de sentir dans cette blancheur
La mort si proche
De ce monde si beau
Pénétré par l’ancienneté de la pleine lune.
Et le désir triste d’être aimé
Agite le coeur douloureux.

Il y a une ville dans l’air
Une ville suspendue presque invisible
Dont les contours vagues
Transparaissent dans la nuit claire
En cristallisation polyédrique
Comme les rayures en filigrane sur le papier;
Une ville si lointaine
que sa présence absurde inquiète.
Est-ce une ville ou un navire
A bord duquel nous abandonnons la terre
Silencieux et heureux,
Et dans une telle pureté
Que nos âmes seules
Survivent dans la blancheur de la lune pleine ?

Et soudain un vague frémissement
Trouble la lumière sereine.
Les lignes s’évanouissent
L’immensité se change en pierre blanche,
Et seule demeure dans la nuit funeste
La certitude de ton absence.

(Leopoldo Lugones)

Illustration: Christian Schloe 

 

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Nulle chair vaine (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2016


Un seul regard reprend tous les regards
Un seul mot libère tous les échos
Un seul geste rompt l’unique fièvre
Un seul geste rouvre toutes les veines
Nul sang n’est perdu nulle chair vaine

(François Cheng)

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Entre regard et silence (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2016


Le Vrai toujours
Est ce qui naît
d’entre nous
Et qui sans nous
ne serait pas

Né d’entre nous
Selon le souffle
du pur échange
Le Vrai toujours
Est ce qui tremble
Entre frayeur et appel

Entre regard et silence

(François Cheng)

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Feuilles tombées ferments d’un printemps autre (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2016


Traces que laisse tout destin aimant, nullement
En ligne droite mais en cercles concentriques
Cercles rejoignant d’autres cercles mus par l’amour
Jusqu’à rejoindre l’immense cercle initial
Qui depuis toujours aimante toute, mêlant
Destins brisés et rêves primordiaux

Feuilles tombées ferments d’un printemps autre

(François Cheng)

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Paumes ouvertes (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 16 juin 2016



Pourtant il nous reste encore à célébrer
comme tu le fais
Célébrer ce qui, jailli d’entre nous
tend encore vers la vie ouverte
Ce qui, d’entre les chairs meurtries, crie mémoire
Ce qui, d’entre les sangs versés, crie justice
Seule voie en vérité où nous pourrions encore
honorer les souffrants et les morts

Chacun de nous est finitude
L’infini est ce qui naît d’entre nous
fait d’inattendus et d’inespérés
Célébrer l’au-delà du désir, l’au-delà de soi
Seule voie en vérité où nous pourrions encore
tenir l’initiale promesse
Célébrer le fruit, plus que le fruit même
mais la saveur infinie
Célébrer le mot, plus que le mot même
mais l’infinie résonance
Célébrer l’aube des noms réinventés
Célébrer le soir des regards croisés
Célébrer la nuit au visage émacié
Des mourants qui n’espèrent plus rien
mais qui attendent tout de nous
En nous l’à-jamais-perdu
Que nous tentons de retourner en offrande
Seule voie où la vie s’offrira sans fin

paumes ouvertes

(François Cheng)

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