Arbrealettres

Poésie

DEPART (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 10 juillet 2016


 

DEPART

La gare du village avait des airs funèbres
Tassant son grand bloc d’ombre au milieu des ténèbres.

La gare du village avait des airs hostiles
Et les rails allongeaient leur froideur de reptiles.

Au moment des adieux pleurait le vent du nord,
Et la gare, on eût dit une maison de mort.

Quelques rouges fanaux trouaient le crépuscule
Et ces fanaux semblaient remplis de sang qui brûle,

Et tout là—bas, parmi les lointains solennels,
Les rails disparaissaient dans l’ombre des tunnels.

Tout le long de la voie aux feux phosphorescents
Les fils du télégraphe où parlent les absents,

Chuchotant à distance un rappel aux mémoires,
Alignaient dans la nuit leurs fils de harpes noires.

Et lorsque le convoi l’eut emportée au loin,
Je suis resté longtemps, inerte, dans un coin,

Dans un coin où le vent attristait sa musique,
A me sentir au coeur un mal presque physique,

Un mal d’écrasement et d’atroce langueur.
Comme si tout le train m’eût passé sur le coeur !

(Georges Rodenbach)

Illustration: Ryszard Miłek

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