Arbrealettres

Poésie

Enfance ! (Georges Rodenbach)

Posted by arbrealettres sur 10 juillet 2016



Enfance ! éloignement d’où lui vient sa douceur
Nuance où la couleur s’éternise en sourdine,
Religieux triptyque ombré d’une patine
Qui met sur les fonds d’or son vernis brunisseur.

Jeunesse ! Enfance ! attrait des choses disparues;
Astres du ciel plus clairs dans l’étang bleu du coeur
Chanson d’orgue criard dont toute la langueur
Expire en sons blessés dans le lointain des rues.

Je veux vous évoquer la ville aux pignons noirs,
Vieille ville flamande où les paroisses proches,
Lorsque j’étais enfant, faisaient pleurer leurs cloches
Comme un adieu de ceux qui mouraient dans les soirs !

Je veux recomposer la maison paternelle
Avant l’absence, avant la mort, avant les deuils;
Les soeurs, jeunes encor, dormant dans les fauteuils
Et le jardin en fleur et la vigne en tonnelle.

Je veux revivre une heure à l’ombre des grands murs,
Dans le collège ancien où nos âmes placides
S’ouvraient comme une église aux profondes absides
Avec des vitraux d’or pleins de visages purs.

Je veux vous reporter à ces calmes années :
Je suis resté le même après bien des douleurs;
Le manteau de mon Ame a toutes ses couleurs
Mais mes yeux sont plus las que des roses fanées.
{…]

Qu’importe ! ma souffrance est bonne ! Je les plains
Ceux qui n’ont plus l’orgueil d’être mélancoliques,
En gardant comme moi les dévotes reliques,
Les reliques d’enfant dont mes tiroirs sont pleins.

Surtout qu’en toi, ma chère ancienne, je m’épanche
Dans un chuchotement de mon esprit au tien
Viens donc; allons-nous-en poursuivre l’entretien
Dans le jardin flétri de ma Jeunesse Blanche,

Dans ce jardin désert, dans ce jardin fermé,
Dans ce jardin fleuri de lis, piqué de cierges,
Où jadis s’avançaient d’incomparables vierges
Dont les lèvres soufflaient l’odeur du mois de mai.

Mais ce parc est en proie à l’insulte des ronces,
Et mes rêves anciens, dans les lointains glacés,
Tels que des marbres blancs, tendent leurs bras cassés
Et de leurs yeux éteints pleurent dans les quinconces.

Pauvre parc envahi par l’automne et le soir,
Qui souffre en évoquant son aurore abolie;
Il est morne, il est vide, et ma mélancolie
L’enferme tout entier comme un grillage noir !

(Georges Rodenbach)

Illustration

 

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