Arbrealettres

Poésie

Plongée dans le naufrage (Adrienne Rich)

Posted by arbrealettres sur 10 novembre 2016



 

Plongée dans le naufrage

Après avoir lu le livre des mythes,
chargé l’appareil photo,
et vérifié le tranchant du couteau,
j’ai revêtu
l’armure de caoutchouc noir
les palmes absurdes
le masque grave et malcommode.
Je dois le faire,
non comme Cousteau et son

équipe zélée
à bord du schooner inondé de lumière
mais ici, seule.

Il y a une échelle.
L’échelle est toujours là
qui pend innocemment
contre le bord du schooner.
Nous savons à quoi elle sert,

nous qui l’avons utilisée.
Sinon c’est aussi
une pièce de floche marine
un article quelconque.

Je descends.
Barreau après barreau et l’oxygène
me submerge encore
la lumière bleue

les atomes limpides
de notre atmosphère.
Je descends.
Mes palmes m’handicapent,
je descends de l’échelle en rampant comme un insecte
et il n’y a personne
pour me dire quand l’océan
va commencer.

D’abord l’air est bleu et puis
devient plus bleu, puis vert et puis
noir je m’évanouis dans ce noir
mon masque est fort
il pompe mon sang avec force
la mer, c’est une autre histoire
la mer n’est pas une question de force
je dois apprendre seule

à faire pivoter mon corps sans violence
dans l’élément profond.

Et maintenant, il est facile d’oublier
pourquoi je suis venue
parmi tant d’êtres qui ont toujours
vécu ici
agitant leurs éventails crénelés
entre les récifs

d’ailleurs
on respire différemment ici-bas.

Je suis venue pour explorer l’épave.
Les mots sont des intentions.
Les mots sont des cartes.
Je suis venue pour constater les dommages
et les trésors qui prévalent.
Je caresse le rayon de ma lampe

lentement le long du flanc
d’une chose plus permanente
qu’un poisson ou qu’une algue

j’étais venue pour cela :
le naufrage et non l’histoire du naufrage
cela même et non le mythe
le visage noyé regardant toujours
vers le soleil

l’évidence des dommages
usé par le sel et le balancement pour
cette beauté râpée
les membrures du désastre
arrondissant leur témoignage
parmi ceux qui rôdent timidement.

C’est bien ici.
Et j’y suis, l’ondine dont la chevelure sombre
coule noire, l’ondain dans son corps en armure

nous tournons silencieusement
autour de l’épave,
nous plongeons dans la cale.
Je suis elle : je suis lui
dont le visage noyé dort les yeux ouverts
dont les seins portent encore la contrainte
dont la cargaison d’argent, de cuivre et
de vermeil repose
obscurément dans des tonneaux

à demi enfoncés et abandonnés à la rouille
nous sommes les instruments à demi détruits
qui autrefois indiquions une direction
les bûches mangées par l’eau
le compas faussé

Nous sommes, je suis, vous êtes
par lâcheté ou courage
celui qui trouve son chemin

de retour vers cette scène
muni d’un couteau, d’un appareil photo,
d’un livre de mythes

nos noms ne figurent pas.

(Adrienne Rich)

 

 

2 Réponses to “Plongée dans le naufrage (Adrienne Rich)”

  1. Lara said

    :-))

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