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Poésie

Archive for 6 décembre 2016

Le non-gai savoir (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



Le non-gai savoir

La maturité, terrible cadeau
qu’on nous fait, en nous prenant avec elle
toute saveur gratuite de l’offrande
sous la froideur glaciale d’une stèle,

la maturité voit, mais le bandeau
tronque la surprise de la fenêtre,
le cercle vide de son étendue,
qui par le monde est changé en cachot.

La maturité sait le prix exact
des amours, des loisirs, des lassitudes,
mais sans rien pouvoir contre son savoir

ni contre elle-même. L’odorat fin,
l’oeil fin, la main, libérée de tout charme,
se détruisent dans le rêve existence.

(Carlos Drummond de Andrade)

Illustration: La Maturité par Victor Rousseau

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La chambre de Maria (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



La chambre de Maria

Toute la maison ici se résume:
l’idée devient parfum.

(Carlos Drummond de Andrade)

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La Feuille (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016




La Feuille

La nature, il y en a deux.
L’une,
telle qu’elle se sait elle-même.
L’autre, celle que nous voyons. Mais voyons-nous?
Ou bien n’est-ce que l’illusion des choses?

Qui suis-je pour éprouver
l’éventail d’un palmier?
Qui suis-je, pour être seigneur
d’une arche fermée, sacrée,
de vies autonomes?

La prétention d’être homme
et non chose ou limace
m’écrase face à la feuille
Qui tombe, après avoir vécu
intensément, silencieusement,
et qui, par ordre du Maire,
va disparaître sous un balai,
mais continue dans une autre feuille
étrangère à mon privilège
d’être plus fort que les feuilles.

(Carlos Drummond de Andrade)

 
Illustration: ArbreaPhotos
 

 

 

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La chambre en désordre (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



La chambre en désordre

Au virage périlleux de la cinquantaine
J’ai dérapé sur cet amour. Quelle douleur!
quel sensible et secret pétale me tourmente
et me provoque à la synthèse de la fleur

dont on ignore comme elle est faite: l’amour,
dans la quintessence du mot, l’amour muet
d’un naturel silence ne peut plus tenir
dans ce grand geste pour recueillir et aimer

le nuage que son ambiguïté dilue
en cet objet plus imprécis que le nuage
davantage défendu aussi, corps! corps, corps,

vérité si finale, soif variée,
et ce cheval en liberté parmi le lit,
qui de celui qui aime promène le coeur.

(Carlos Drummond de Andrade)


Illustration: Jean-Baptiste Valadie

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Merci (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



Merci

À ceux qui me font place dans le tramway
quand je ne sais d’où je les connais,

à ceux qui me disent adieu gentiment,
sans que je connaisse leur nom seulement,

à ceux qui me traitent de député
quand je ne suis pas même juré,

à ceux qui par bonté me bavent du: maître!
même quand ce que j’écris est piètre,

à ceux qui cousin germain me croient
du roi de la fève ou du maharajah,

à ceux qui m’imaginent riche à millions
quand je touche une augmentation

—et à ceux qui me refusent tout compliment
sans avancer le moindre argument,

à ceux qui ne savent pas que j’existe,
même lorsque je les assiste,

à ceux qui me font tête rébarbative
en tendresse avare et maladive,

à ceux qui d’ultrabéotisme taxaient
ma prétention d’avoir des ancêtres écossais,

à ceux qui vomissent (sic) mes poèmes,
dans les plus simples décelant des problèmes,

à ceux qui, si plus pauvre ils me voyaient,
un chiffon et un sou me refuseraient,

—j’adresse humblement mes remerciements
pour ces gestes divers et dissemblants,

grâce auxquels, sans crier gare,
tout comme la fumée des cigares,

tantôt je monte au firmament, tantôt terrestre je redeviens,
car tout et rien ne sont rien de rien.

(Carlos Drummond de Andrade)

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Vers de Dieu (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



Vers de Dieu

I

Si tu ressens chez les oiseaux
autant de liberté
et d’aérien pouvoir,
imagine un oiseau
supérieur à tous les autres
et invisible à ce point
que son vol laisse
une impression de rêve.
Avec légèreté et grâce
l’homme pense Dieu.

II
Sur la plus haute branche
Dieu est posé
sur une seule serre perché,
et il fixe le monde.
De la plus haute branche
il déploie son vol
et s’en vient au hasard
becquetant les choses,
indifférent aux choses
becquetées,
enchantées.

III
Dieu me becquette
doucement aux yeux,
référence plutôt
que remontrance.
Il s’y polit le bec.
Et ça fait mal.
En disparaissant il croasse:
«Aujourd’hui je te pardonne.»
Ce que Dieu pardonne
Dieu seul le sait.

IV
Dieu rumine
que faire, par hasard.
Encore un tremblement de terre?
De quelle proportion?
Une nouvelle guerre?
De combien de nations?
Quelle marge accorder
au caprice de l’homme?
Est-ce un artiste qui va naître?
Des idiots naîtront-ils?
Des robots surgiront-ils ?

V

En fin de compte
tout s’accommode
à sa volonté.
Nul autre Dieu n’est
projeté, ni plusieurs.
Lacets entrelacés,
gémissements, crépuscule
toujours continué.
Homme, je me repens
de la création de Dieu,
mais il est trop tard maintenant.

(Carlos Drummond de Andrade)

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Mémoire (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



Mémoire

Aimer le perdu
laisse confondu
ce coeur qui est mien.

Rien ne peut l’oubli
contre le défi
absurde du Non.

Les choses tangibles
se font insensibles
à paume de main.

Mais les choses achevées,
au-delà de la beauté,
celles-là demeureront.

(Carlos Drummond de Andrade)


Illustration: René Magritte

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Corporel (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



Corporel

L’arabesque en forme de femme
balance des feuilles tendres sur le blanc
de la peau.
Elle transmue des cuisses en rythmes,
des genoux en tulipes. Et elle danse
en reposant. Maintenant s’incline
en turgides, promettantes collines.

Tout s’allonge: c’est une terre
parsemée de minéraux arrondis,
bracelets, anneaux multipliés,
mandolines de douceur aux reins chantant.

Où s’apaise le mouvement, naît
spontanée la parabole,
et un orbe, un sein, une baie
font s’écouler, sans fin,
la modulation de la ligne.

De cinq, dix sens, s’enfle
l’arabesque, pomme
polie dans la rosée
de corps qui s’enlacent et se déprennent
dans la courbe courbe courbe bien-aimée,
et ce que le corps invente est chose ailée.

(Carlos Drummond de Andrade)


Illustration: Jean-Baptiste Valadié

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Durée (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



Durée

Le temps était-il bon? Le temps
n’était pas. Il est, pour toujours.
Le lierre de l’ère d’antan
infatigablement suinte.

C’est arrivé voilà mille ans?
Ça continue à arriver.
Dans les bouts de chiffons les plus
ternis, je me lis et relis.

Tout est-il mort, dans la distance
qui va de quelqu’un à lui-même?
Tout est en vie, mais sans l’angoisse
d’aimer et d’être prisonnier.

Car tout à la fin se libère
des fers qui dans l’air sont forgés.
L’âme sourit, déjà bien proche
de la racine même de l’être.

(Carlos Drummond de Andrade)

Illustration: Salvador Dali

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Négresse (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 6 décembre 2016



Négresse

La négresse à tout
la négresse à tous
la négresse à couper le foin à planter
arroser
cueillir charger amasser au grenier
ensacher
laver repasser ravauder coudre cuisiner
fendre le bois
essuyer le derrière des petits patrons
baiser.
La négresse à tout
rien qui ne soit tout tout tout
jusqu’à l’instant de
(unique travail pour son profit exclusif)
mourir.

(Carlos Drummond de Andrade)

Illustration

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