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Poésie

Archive for 26 décembre 2016

ROULER DANS DES RAVINS DE FATIGUE (Anne Hébert)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



Elihu Vedder   La mort d'Abel [1280x768] [800x600]

ROULER DANS DES RAVINS DE FATIGUE

Rouler dans des ravins de fatigue
Sans fin
Sans reprendre haleine
Prise dans ses cheveux
Comme dans des bouquets de fièvre
Le coeur à découvert
Tout nu dans son cou
Agrafé comme un oiseau fou

Vieux caveau de famille
Éventré
Cage de bouleau blanc
Rompue
Jeu de domino
Interrompu
Douce poitrine crevée

Fracas d’ivoire à mi-voix
Contre notre oreille pleine de sable
Bleu du ciel
Grand cri de la lumière au-dessus de nous.

(Anne Hébert)

Illustration: Elihu Vedder

 

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Je suis né dans un arbre (Guy Béart)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



Je suis né dans un arbre
Et l’arbre on l’a coupé
Dans le soufre et l’asphalte
Il me faut respirer
Mes racines vont sous le pavé
Chercher une terre mouillée

Qui suis-je
Qu’y puis-je
Dans ce monde en litige
Qui suis-je
Qu’y puis-je
Dans ce monde en émoi ?

On m’a mis à l’école
Et là j’ai tout appris
Des poussières qui volent
À l’étoile qui luit
Une fois que j’ai tout digéré
On me dit « Le monde a changé ! »

Qui change
Qui range
Dans ce monde en mélange
Qui change
Qui range
Dans ce monde en émoi ?

On m’a dit « Faut te battre ! »
On m’a dit « Vas-y ! »
On me donne une grenade
On me flanque un fusil
Une fois qu’on s’est battu beaucoup
On me dit « Embrassez-vous ! »

Qui crève
Qui rêve
Dans ce monde sans trêve
Qui crève
Qui rêve
Dans ce monde en émoi ?

J’ai pris la route droite
La route défendue
La route maladroite
Dans ce monde tordu
En allant tout droit tout droit tout droit
Je me suis retrouvé derrière moi !

Qui erre
Qui espère
Dans ce monde mystère
Qui erre
Qui espère
Dans ce monde en émoi ?

On m’a dit « la famille »,
Les dollars les autos
On m’a dit « la faucille »,
On m’a dit « le marteau »,
On m’a dit on m’a dit on m’a dit
Et puis on s’est contredit !

Qui pense
Qui danse
Dans cette effervescence
Qui pense
qui danse
Dans ce monde en émoi ?

Mes amours étaient bonnes
Avant que les docteurs
Me disent que deux hormones
Nous dirigent le cœur
Maintenant quand j’aime je suis content
Que ça ne vienne plus de mes sentiments !

Qui aime
Qui saigne
Dans ce monde sans thème
Qui aime
Qui saigne
Dans ce monde en émoi ?

Et pourtant je me jette
Et j’aime et je me bats
Pour des mots pour des êtres
Pour cet homme qui va
Tout au fond de moi je crois je crois
Je ne sais plus au juste en quoi !

Qui suis-je
Qu’y puis-je
Dans ce monde en litige
Qui suis-je
Qu’y puis-je
Dans ce monde en émoi ?

(Guy Béart)

Illustration: Martin Schoeller

 

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Le chansonnier (Francesco Petrarca)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



Le chansonnier

Comme un pauvre vieillard quitte, pâle et chenu,
Le doux lieu où il a tout son âge accompli,
Laissant en désarroi une tendre famille
Qui voit qu’elle a perdu un père bien-aimé,

Et ensuite s’en va, en traînant son vieux corps
Tout au long des journées extrêmes de sa vie,
S’aide de son vouloir autant qu’il peut le faire,
Épuisé par les ans et du chemin lassé,

Et vient à Rome, obéissant à son désir
De pouvoir contempler l’image de Celui
Qu’il espère là-haut revoir encore au ciel,

Ah! de même aujourd’hui je vais parfois cherchant,
Autant que je le peux, ô dame, chez les autres,
La forme vraie de vous, objet de mon désir.

***

Canzoniere

Movesi il vecchierel canuto et biancho
Del dolce loco ov’à sua età fornita
Et da la famigliuola sbigottita
Che vede il caro padre venir manco;

Indi trahendo poi l’antiquo fianco
Per l’extreme giornate di sua vita,
Quanto piu po, col buon voler s’aita,
Rotto dagli anni, et dal camino stanco;

Et viene a Roma, seguendo’l desio,
Per mirar la sembianza di colui
Ch’ancor lassu nel ciel vedere spera:

Cosi, lasso, talor vo cerchand’io,
Donna, quanto è possibile, in altrui
La disïata vostra forma vera.

(Francesco Petrarca)

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La rose et le réséda (Louis Aragon)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



La rose et le réséda

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la belle prisonnière des soldats
Lequel montait à l’échelle et lequel guettait en bas

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Qu’importe comment s’appelle cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle et l’autre s’y dérobât

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles des lèvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu’elle vive et qui vivra verra

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Quand les blés sont sous la grêle fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles au coeur du commun combat

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Du haut de la citadelle la sentinelle tira
Par deux fois et l’un chancelle l’autre tombe qui mourra

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Ils sont en prison Lequel a le plus triste grabat
Lequel plus que l’autre gèle lequel préfère les rats

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Un rebelle est un rebelle deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l’aube cruelle passent de vie à trépas

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Répétant le nom de celle qu’aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle même couleur même éclat

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
Il coule, il coule, il se mêle à la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle mûrisse un raisin muscat

Celui qui croyait au ciel celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes de Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle la rose et le réséda

(Louis Aragon)

Illustration

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Lentement, doucement (Albert Samain)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



 

Lentement, doucement, de peur qu’elle se brise,
Prendre une âme ; écouter ses plus secrets aveux,
En silence, comme on caresse des cheveux ;
Atteindre à la douceur fluide de la brise ;

Dans l’ombre, un soir d’orage, où la chair s’électrise,
Promener des doigts d’or sur le clavier nerveux ;
Baisser l’éclat des voix ; calmer l’ardeur des feux ;
Exalter la couleur rose à la couleur grise ;

Essayer des accords de mots mystérieux
Doux comme le baiser de la paupière aux yeux ;
Faire ondoyer des chairs d’or pâle dans les brumes ;

Et, dans l’âme que gonfle un immense soupir
Laisser, en s’en allant, comme le souvenir
D’un grand cygne de neige aux longues, longues plumes.

(Albert Samain)

Découvert ici: https://eleonoreb.wordpress.com/

Illustration

 

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Ton Souvenir est comme un livre bien aimé (Albert Samain)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



Ton Souvenir est comme un livre bien aimé,
Qu’on lit sans cesse, et qui jamais n’est refermé,
Un livre où l’on vit mieux sa vie, et qui vous hante
D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes voeux,
Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux ;
Ciseler avec l’art patient des orfèvres
Une phrase infléchie au contour de tes lèvres ;

Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi
Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi ;
Dire quelle mer chante en vagues d’élégie
Au golfe de tes seins où je me réfugie ;
Dire, oh surtout ! tes yeux doux et tièdes parfois
Comme une après-midi d’automne dans les bois ;
De l’heure la plus chère enchâsser la relique,
Et, sur le piano, tel soir mélancolique,
Ressusciter l’écho presque religieux
D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.

(Albert Samain)

Découvert chez la boucheaoreilles ici

Illustration

 

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La Bulle (Albert Samain)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



La Bulle

Bathylle, dans la cour où glousse la volaille,
Sur l’écuelle penché, souffle dans une paille ;
L’eau savonneuse mousse et bouillonne à grand bruit,
Et déborde. L’enfant qui s’épuise sans fruit
Sent venir à sa bouche une âcreté saline.
Plus heureuse, une bulle à la fin se dessine,
Et, conduite avec art, s’allonge, se distend
Et s’arrondit enfin en un globe éclatant.
L’enfant souffle toujours ; elle s’accroît encore :
Elle a les cent couleurs du prisme et de l’aurore,
Et reflète aux parois de son mince cristal
Les arbres, la maison, la route et le cheval.
Prête à se détacher, merveilleuse, elle brille !
L’enfant retient son souffle, et voici qu’elle oscille,
Et monte doucement, vert pâle et rose clair,
Comme un frêle prodige étincelant dans l’air !
Elle monte… Et soudain, l’âme encore éblouie,
Bathylle cherche en vain sa gloire évanouie.

(Albert Samain)

Illustration : http://tayana2pense.wordpress.com

 

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Keepsake (Albert Samain)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



 

Alberto Galvez

Keepsake

Sa robe était de tulle avec des roses pâles,
Et rose pâle était sa lèvre, et ses yeux froids,
Froids et bleus comme l’eau qui rêve au fond des bois.
La mer Tyrrhénienne aux langueurs amicales.

Berçait sa vie éparse en suaves pétales.
Très douce elle mourait, ses petits pieds en croix ;
Et, quand elle chantait, le cristal de sa voix
Faisait saigner au coeur ses blessures natales.

Toujours à son poing maigre un bracelet de fer,
Où son nom de blancheur était gravé « Stéphane »,
Semblait l’anneau rivé de l’exil très amer.

Dans un parfum d’héliotrope diaphane
Elle mourait, fixant les voiles sur la mer,
Elle mourait parmi l’automne… vers l’hiver…

Et c’était comme une musique qui se fane…

(Albert Samain)

Illustration: Alberto Galvez

 

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Je rêve de vers doux (Albert Samain)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



Je rêve de vers doux et d’intimes ramages,
De vers à frôler l’âme ainsi que des plumages.

De vers blonds où le sens fluide se délie,
Comme sous l’eau la chevelure d’Ophélie,

De vers silencieux, et sans rythme et sans trame,
Où la rime sans bruit glisse comme une rame,

De vers d’une ancienne étoffe, exténuée,
Impalpable comme le son et la nuée,

De vers de soir d’automne ensorcelant les heures
Au rite féminin des syllabes mineures …

Je rêve de vers doux mourant comme des roses.

(Albert Samain)

Illustration: Odilon Redon

 

 

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SOIR (Albert Samain)

Posted by arbrealettres sur 26 décembre 2016



berger

 

SOIR

Le ciel comme un lac d’or pâle s’évanouit ;
On dirait que la plaine, au loin déserte, pense ;
Et dans l’air élargi de vide et de silence
S’épanche la grande âme triste de la nuit.

Pendant que ça et là brillent d’humbles lumières,
Les grands bœufs accouplés rentrent par les chemins ;
Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains,
Respirent le soir calme aux portes des chaumières.

Le paysage, où tinte une cloche, est plaintif
Et simple comme un doux tableau de primitif,
Où le Bon Pasteur mène un agneau blanc qui saute.

Les astres au ciel noir commencent à neiger,
Et, là-bas, immobile au sommet de la côte,
Rêve la silhouette antique d’un berger.

(Albert Samain)

Illustration: Castanheira Amilcar

 

 

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