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Poésie

Archive for 14 mars 2017

L’errance de l’oiseau (Gao Xingjian)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



 

L’errance de l’oiseau

Si tu es un oiseau
Rien d’autre qu’un oiseau
Au moment où le vent se lève
Tu t’envoles
Écarquillant ton œil tout rond
Tu regardes dans l’obscurité ce sacré bas monde
Au-delà du marais des ennuis
En vol de nuit, sans but précis
À l’écoute du sifflement de l’air et le cœur battant
Quelle aisance dans l’errance

Brouillard ou nuage
Tu traverses d’un large trait
Et recueilles la lueur et l’aurore
Tout en survolant les montagnes mouvantes
Puis un lac tournant miraculeusement
C’est ainsi que ton esprit circule
Entre le désert et la mer, à la jonction du jour et de la nuit
Tandis qu’un œil immense te conduit vers l’inconnu

***

The way of the wandering bird

If you are a bird
No more than a bird
With the wind’s first breath
You fly away
With an eye round and wide
You observe through darkness this sacral place below
Beyond the swamp of misfortune
Wandering through the night
You listen to the whispering air and a beating heart
Aimless yet at ease

In one broad stroke
You penetrate fog and clouds
Welcoming the glimmer of the first daylight
Gliding above the moving mountains
Then over a lake in a miraculous spiral
This is how your spirit voyages
Between desert and sea, at the meeting of day and night
An immense eye leads you towards the unknown

(Gao Xingjian)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

Illustration: Gao Xingjian

 

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Nous n’avons pas de langage pour les fins (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Nous n’avons pas de langage pour les fins,
pour la chute de l’amour,
pour les labyrinthes compacts de l’agonie,
pour le scandale bâillonné
des enlisements irrévocables.

Comment dire à celui qui nous abandonne
ou que nous abandonnons
qu’ajouter encore une absence à l’absence
c’est noyer tous les noms
et dresser un mur
autour de chaque image ?

Comment faire des signes à qui meurt,
quand tous les gestes se sont figés,
quand les distances se brouillent en un chaos imprévu,
que les proximités s’écroulent comme des oiseaux malades
et que la tige de la douleur
se brise comme la navette
d’un métier disloqué ?

Ou comment se parler tout seul
quand rien, quand personne ne parle plus,
quand les étoiles et les visages sont neutres sécrétions
d’un monde qui a perdu
le souvenir d’être monde ?

Peut-être un langage pour les fins
exige-t-il l’abolition totale des autres langages,
la synthèse imperturbable
de la terre brûlée.

A moins de créer un langage d’interstices,
capable de resserrer les moindres espaces
imbriqués entre le silence et la parole
et les particules inconnues sans désir,
qui seulement là promulguent
l’équivalence ultime
de l’abandon et de la rencontre.

***

No tenemos un lenguaje para los finales,
para la caída del amor,
para los concentrados laberintos de la agonía,
para el amordazado escándalo
de los hundimientos irrevocables.

¿Cómo decirle a quien nos abandona
o a quien abandonamos
que agregar otra ausencia a la ausencia
es ahogar todos los nombres
y levantar un muro
alrededor de cada imagen?

¿Cómo hacer señas a quien muere,
cuando todos los gestos se han secado,
las distancias se confunden en un caos imprevisto,
las proximidades se derrumban como pájaros enfermos
y el tallo del dolor
se quiebra como la lanzadera
de un telar descompuesto?

¿O cómo hablarse cada uno a sí mismo
cuando nada, cuando nadie ya habla,
cuando las estrellas y los rostros son secreciones neutras
de un mundo que ha perdido
su memoria de ser mundo?

Quizá un lenguaje para los finales
exija la total abolición de los otros lenguajes,
la imperturbable síntesis
de las tierras arrasadas.

O tal vez crear un habla de intersticios,
que reúna los mínimos espacios
entreverados entre le silencio y la palabra
y las ignotas partículas sin codicia
que sólo allí promulgan
la equivalencia última
del abandono y el encuentro.

(Roberto Juarroz)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

Illustration: Karen Lamonte

 

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Le miracle (Charles Bukowski)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Le miracle

Travailler une forme artistique
ne signifie pas
se tortiller comme un ver solitaire
rassasié,
ça ne justifie pas non plus les grands airs
ni la cupidité, ni en aucun cas
le sérieux, mais je crois deviner
que ça occupe les meilleurs moments
des meilleurs d’entre nous,
et lorsque ceux-là meurent
et que quelque chose d’autre ne meurt pas,
nous voyons le miracle de l’immortalité :
des hommes arrivés comme des hommes,
repartis comme des dieux –
des dieux dont nous savions qu’ils étaient ici,
des dieux qui nous laissent maintenant continuer
quand tout nous presse d’arrêter.

***

The miracle

To work with an art form
does not mean to
screw off like a tape-worm
with his belly full,
nor does it justify grandeur
or greed, nor at all times
seriousness, but I would guess
that it calls upon the best men
at their best times,
and when they die
and something else does not,
we have seen the miracle of immortality:
men arrived as men,
departed as gods –
gods we knew were here,
gods that now let us go on
when all else says stop.

(Charles Bukowski)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

Illustration: Pierre-Auguste Renoir

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La dispute (Stanley Kunitz)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



La dispute

Les mots que j’ai dits en colère
pèsent moins qu’une graine de persil,
mais une route passe par eux
qui mène à ma tombe,
ce terrain acheté et payé
sur une colline saupoudrée de sel à Truro
où les pins de Virginie
surplombent la baie.
À mi-chemin je suis assez mort,
éloigné de ma propre nature
et de ma féroce emprise sur la vie.
Si je pouvais pleurer, je pleurerais,
mais je suis trop vieux pour être
l’enfant de quelqu’un.
Liebchen,
avec qui me disputerais-je
sinon dans le sifflement de l’amour,
cette flamme âpre et irrégulière.

***

The Quarrel

The word I spoke in anger
weighs less than a parsley seed,
but a road runs through it
that leads to my grave,
that bought-and-paid-for lot
on a salt-sprayed hill in Truro
where the scrub pines
overlook the bay.
Half-way I’m dead enough,
strayed from my own nature
and my fierce hold on life.
If I could cry, I’d cry,
but I’m too old to be
anybody’s child.
Liebchen,
with whom should I quarrel
except in the hiss of love,
that harsh, irregular flame?

(Stanley Kunitz)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

 

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À moi-même (Vladislav Khodassévitch)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



À moi-même

N’espère pas, n’attends plus rien :
Tout ce qui est, sans fin revient.
Que tes yeux fatigués se ferment,
Joue au sorcier dans tes poèmes,
Mais souviens-toi que l’heure approche –
Et rase ton cou pour la hache.

***

Себе

Не жди, не уповай, не верь:
Всё то же будет, что теперь.
Глаза усталые смежи,
В стихах, пожалуй, ворожи,
Но помни, что придет пора –
И шею брей для топора.

(Vladislav Khodassévitch)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

 

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Je ne peux ni te garder ni te quitter (Sor Juana Inés de la Cruz)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Je ne peux ni te garder ni te quitter,
pourquoi je ne sais, en te quittant ou en te gardant,
il y a toujours un je ne sais quoi pour t’aimer
et bien des si pour t’oublier.

Donc si tu ne peux ni me quitter ni t’amender,
je vais régler mon coeur de sorte
qu’une moitié penche à t’abhorrer
tandis que l’autre penche à t’aimer.

Notre amour ainsi peut y grandir,
car on meurt à se quereller sans cesse :
que de nos discours jalousie et soupçon disparaissent,

et que qui donne la moitié ne veuille pas le tout ;
et sache que lorsque tu dissimules
je dissimule aussi de mon côté.

***

Que da medio para amar sin mucha pena

Yo no puedo tenerte ni dejarte,
ni sé por qué, al dejarte o al tenerte,
se encuentra un no sé qué para quererte
y muchos sí sé qué para olvidarte.

Pues ni quieres dejarme ni enmendarte,
yo templaré mi corazón de suerte
que la mitad se incline a aborrecerte
aunque la otra mitad se incline a amarte.

Si ello es fuerza querernos, haya modo,
que es morir el estar siempre riñendo:
no se hable más en celo y en sospecha,

y quien da la mitad, no quiera el todo;
y cuando me la estás allá haciendo,
sabe que estoy haciendo la deshecha.

(Sor Juana Inés de la Cruz)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

 

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Yeux (Yehuda Amichai)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Yeux

Les yeux de mon fils aîné
sont comme des figues noires
car il est né à la fin de l’été.

Et les yeux de mon plus jeune fils
sont limpides comme des quartiers d’orange,
car il est né en leur saison.

Et les yeux de ma petite fille
sont ronds comme les premiers raisins.

Et tous sont doux
à mon souci.

Et les yeux de Dieu parcourent la terre
et mes yeux à moi entourent ma maison.

Dieu est dans les yeux et dans les fruits
moi dans le commerce du souci.

(Yehuda Amichai)

Illustration

 

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Je suis un fanatique de la paix (Yehuda Amichai)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Je suis un fanatique de la paix :
un meurtrier noir aux yeux bleus
massacre des cheveux bouclés

Des cheveux droits dévastés
détruisent des peaux noires
découpent bien ma chair
un autre parcellise mon sang.

Seuls ceux sans couleur,
seul le transparent sont bons :
ils me laissent dormir
sans terreur la nuit
et je regarde au travers d’eux
pour voir le ciel.

(Yehuda Amichai)

 Illustration: Arunas Zilys

 

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Touristes (Yehuda Amichai)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



 

 

Touristes

Un jour, j’étais assis sur les marches
près d’une porte à la Tour de David
J’avais posé mes deux lourds paniers à mes côtés.
Un groupe de touristes entourait leur guide
et je devins leur point de repère.

Vous voyez cet homme avec les paniers ?
Juste à droite de sa tête,
il y a une voûte datant de l’époque romaine.
Juste à droite de sa tête.
Mais il s’en va, il s’en va !

Je me suis dit :
la délivrance ne surviendra que si leur guide leur dit :
Vous voyez cette voûte datant de l’époque romaine ?
Ce n’est pas important,
mais à côté, à gauche, un peu vers le bas,
un homme est assis
qui a acheté des fruits et légumes
pour sa famille.

(Yehuda Amichai)

 

 

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Un berger arabe (Yehuda Amichai)

Posted by arbrealettres sur 14 mars 2017



Un berger arabe

Un berger arabe cherche sa chèvre sur le Mont Zion

Sur la colline d’en face je suis à la recherche
de mon petit garçon
Un berger arabe et un père juif
tous deux dans leur perte provisoire…

Nos deux voix se rencontrèrent au-dessus
de la Piscine du Sultan dans la vallée qui nous séparait
Aucun de nous ne veut que son garçon ou la chèvre
ne soit pris dans les rouages de la Had Gayah.

Après nous les trouvâmes au milieu des buissons
et nos voix rentrèrent en nous,

Rires et pleurs.

Chercher une chèvre ou un fils
a toujours été le commencement
d’une nouvelle religion dans ces montagnes

(Yehuda Amichai)

 

 

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