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Poésie

Archive for 13 avril 2017

Femme noire (Léopold Sédar Senghor)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté!
J’ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au coeur de l’Eté et de Midi, je te découvre,
Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur,
comme l’éclair d’un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir,
bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs,
savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète,
aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes,
les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l’Esprit,
les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse
aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres
pour nourrir les racines de la vie.

(Léopold Sédar Senghor)


Illustration: Pierre-Yves Vigneron

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En une seconde ou une seconde et une demi-seconde, il vit plus loin, plus profondément, comprit davantage (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



La floraison du bâton

[40]
Et personne ne saura jamais
si l’image qu’il vit distinctement

comme dans un miroir était prédéterminée
par sa discipline et son étude

des anciennes traditions et par sa capacité innée
à transcrire et à traduire

les difficiles symboles secrets,
personne ne saura jamais comment il se fit

qu’en une seconde ou une seconde et une demi-seconde,
il vit plus loin, plus profondément, comprit davantage

que quiconque avant ou après lui ;
personne ne saura jamais

si c’était une sorte d’illusion d’optique spirituelle,
ou s’il avait vu dans le puits profond, profond,

de la profondeur pré-historique
jusqu’ici inconnue ;

personne ne saurait jamais
si cela pouvait être prouvé mathématiquement

par des lignes démontrées,
comme un angle de lumière

reflété par une mèche de cheveux de femme,
reflété à nouveau ou réfracté

un certain autre angle —
ou peut-être était-il question de vibration

qui égalait ou surprenait une vibration
liée ou exactement contraire

et créait une sorte de vide,
ou plutôt un point dans le temps —

il l’appela tache ou défaut dans une gemme
sur la couronne qu’il avait vue

(ou avait cru voir) comme dans un miroir ;
personne ne saurait exactement

comment c’était arrivé,
certainement pas Kaspar.

***

And no one will ever know
whether the picture he saw clearly

as in a mirror was pre-determined
by his discipline and study

of old lore and by his innate capacity
for transcribing and translating

the difficult secret symbols,
no one will ever know how it happened

that in a second or a second and half a second,
he saw further, saw deeper, apprehended more

than anyone before or after him;
no one will ever know

whether it was a sort of spiritual optical-illusion,
or whether he looked down the deep deep-well

of the so-far unknown
depth of pre-history;

no one would ever know
if it oould be proved mathematically

by demonstrated lines,
as an angle of light

reflected from a strand of a woman’s hair,
reflected again or refracted

a certain other angle—
or perhaps it was a matter of vibration

that matched or caught an allied
or exactly opposite vibration

and created a sort of vacuum,
or rather a point in time—

he called it a fleck or flaw in a gem
of the crown that he saw

(or thought he saw) as in a mirror;
no one would know exactly

how it happened,
least of all Kaspar.

(Hilda Doolittle)

Illustration

 

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Je suis maintenant impersonnel (Stéphane Mallarmé)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017


 


 

Euan Macleod 8350

Je suis maintenant impersonnel et non plus Stéphane que tu as connu,
mais une aptitude qu’a l’univers spirituel
à se voir et à se développer à travers ce qui fut moi.

(Stéphane Mallarmé)

Illustration: Euan Macleod

 

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Nostalgie, exaltation (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



Ghislaine Ameglio-Serre  Cana [800x600]

Les murs ne tombent pas
[31]

Nostalgie, exaltation,
pur noyau de cogitation brûlante,

notes dans une marge,
palimpseste indéchiffrable griffonné

de trop d’émotions contradictoires,
quête d’une définition finie

de l’infini, titubant vers
une vague expression cosmique,

sentiment évident,
dossier contenant un compte bancaire spirituel,

crédit-pertes indiqué bien trop crûment,
une débauche d’imagination non élaguée,

gribouillages d’équations psychiques numériques,
runes, superstitions, évasions,

invasion de la sur-âme dans une coupe
trop fragile, une jarre trop circonscrite,

un peu trop poreuse pour contenir l’écoulement
de l’eau-qui-va-être-changée-en-vin

aux noces ; quête stérile,
arrogance, suffisance, pitoyable réticence,

vantardise, intrusion d’allusions
inappropriées et affectées,

illusion des dieux-perdus, des démons ;
joueur d’éternité,

initié de la sagesse secrète,
épouse du royaume,

illusion, réversion des vieilles valeurs,
unité perdue, folie.

***

Wistfulness, exaltation,
a pure core of burning cerebration,

jottings on a margin,
indecipherable palimpsest scribbled over

with too many contradictory emotions,
search for finite definition

of the infinite, stumbling toward
vague cosmic expression,

obvious sentiment,
folder round a spiritual bank-account,

with credit-loss too starkly indicated,
a riot of unpruned imagination,

jottings of psychic numerical equations,
runes, superstitions, evasions,

invasion of the over-soul into a cup
too brittle, a jar too circumscribed,

a little too porous to contain the out-flowing
of water-about-to-be-changed-to-wine

at the wedding; barren search,
arrogance, over-confidence, pitiful reticence,

boasting, intrusion of strained
inappropriate allusion,

illusion of lost-gods, daemons;
gambler with eternity,

initiate of the secret wisdom,
bride of the kingdom,

reversion of old values,
oneness lost, madness.

(Hilda Doolittle)

Illustration: Ghislaine Ameglio-Serre

 

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Substituons donc l’enchantement au sentiment (Hilda Doolittle)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



thot

Les murs ne tombent pas
[35]

Substituons donc
l’enchantement au sentiment,

re-consacrons nos dons
au réalisme spirituel,

raclons une palette,
épointons crayon ou pinceau,

préparons papyrus ou parchemin,
offrons de l’encens à Thot,

l’original Ancien-des jours,
Hermès-trois-fois-grand,

supplions-le donc
afin que, par sa croix de tau,

il invoque la magie-vraie,
nous reconduise vers l’unique-vérité,

que lui (Sagesse),
à la lumière de ce qui vint auparavant,

illumine ce qui vint après,
revivifie la vérité éternelle,

soyez donc fins
comme aspics, scorpions, comme serpents.

***

Let us substitute
enchantment for sentiment,

re-dedicate our gifts
to spiritual realism,

scrape a palette,
point pen or brush,

prepare papyrus or parchment,
offer incense to Thoth,

the original Ancient-of-days,
Hermes-thrice-great,

let us entreat
that he, by his tau-cross,

invoke the true-magic,
lead us back to the one-truth,

let him (Wisdom),
in the light of what went before,

illuminate what came after,
re-vivify the eternal verity,

be ye wise
as asps, scorpions, as serpents.

(Hilda Doolittle)

 

 

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D’ailleurs (Novalis)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



Il existe un présent spirituel
qui identifie le passé et l’avenir
en les dissolvant,
et ce mélange est l’élément essentiel du poète,
son atmosphère propre.

(Novalis)

Illustration: Marc Chagall

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Confession (Nedjmhartine Vincent)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017


 


 

Andrius Kovelinas -  (2)

Confession

Les lambeaux de notre amour mitigé
Accrochés aux poutres de mes souvenirs
Imprimés en moi éternellement.
Ce savant mélange, ce savant désordre
Cette passion étonnée, détonnée
Cet étrange amalgame de souvenirs
Ce synchronisme parfait, cet élan
Ce lien spirituel, primitif, basique
Donnent à ma vie du relief.
Vie sacralisée, saturée, colorée.
Oui, je t’aime. Oh! Que je t’aime!
Les fibres de mon corps, tendues
Vers un seul être, une seule âme.
Mon grand amour, mon tout amour.
Pourtant, je te confesse:
L’obésité de mon amour pour toi,
Me bloque la respiration. Asphyxie.
Criw, craw, criw, craw!
Gorge raclée, souffle court!
Cet amour cataclysme m’anéantira
Cet amour volcan me consumera.
Si je dois t’aimer, je ne dois exister.
Je ne puis me résoudre à disparaître.
Je t’aimerai de loin, plus fort encore

(Nedjmhartine Vincent)

Illustration: Andrius Kovelinas

 

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L’amitié de l’âme (Patrice de La Tour du Pin)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



 

Anne Yvonne Gilbert 05639_8 [1280x768]

L’amitié de l’âme

… Voici l’amitié de l’âme : les souffrances que vous ne connaissez pas, il faudra les apprendre;
entrer profondément dans le coeur pour être sûr de les vivre en amitié;
car l’amitié spirituelle porte la prière que l’autre ne peut pas exprimer,
l’amour que l’autre ne peut pas ressentir; c’est tellement une même vie intérieure qui supplie…

(Patrice de La Tour du Pin)

Illustration: Anne Yvonne Gilbert

 

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Je suis propriétaire. De terres spirituelles. (Paul Fort)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



Je suis propriétaire. De terres spirituelles.
Combien de petites herbes tremblotent sous ma tutelle.
Mon Dieu ! qu’elles me pardonnent si je vis avec elles
mêlant des yeux en pleurs d’amour à leurs rosées si belles,
les frôlant mes lents soupirs aimants et les hirondelles…
Jusques aux nues je suis propriétaire d’heures irréelles, d’heures apprivoisées.
Glissez, mes biens. Herbes, rosées ne sont pas éternelles.
Et sont-ils éternels ces yeux pleins de vols d’hirondelles ?

(Paul Fort)

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LES RUINES DE MEXICO (ÉLÉGIE DU RETOUR) (José Emilio Pacheco)

Posted by arbrealettres sur 13 avril 2017



 

LES RUINES DE MEXICO
(ÉLÉGIE DU RETOUR)

1
Absurde est la matière qui s’écroule,
la matière pénétrée de vide, la creuse.
Non : la matière ne se détruit pas,
la forme que nous lui donnons se désagrège,
nos oeuvres se réduisent en miettes.

2
La terre tourne, entretenue par le feu.
Elle dort sur une poudrière.
Elle porte en son sein un bûcher
un enfer solide
qui soudain se transforme en abîme.

3
La pierre profonde bat dans son gouffre.
En se dépétrifiant, elle rompt son pacte
avec l’immobilité et se transforme
en bélier de la mort.

4
De l’intérieur vient le coup,
la morne cavalcade,
l’éclatement de l’invisible, l’explosion
de ce que nous supposons immobile
et qui pourtant bouillonne sans cesse.

5
L’enfer se dresse pour noyer la terre.
Le Vésuve éclate de l’intérieur.
La bombe monte au lieu de descendre.
L’éclair jaillit d’un puits de ténèbres.

6
Il monte du fond, le vent de la mort.
Le monde tressaille en fracas de mort.
La terre sort de ses gonds de mort.
Comme une fumée secrète avance la mort.
De sa prison profonde s’échappe la mort.
Du plus profond et du plus trouble jaillit la mort.

7
Le jour devient nuit,
la poussière est soleil
et le fracas remplit tout.

8
Ainsi soudain se casse ce qui est ferme,
béton et fer deviennent mouvants,
l’asphalte se déchire, la ville et la vie
s’écroulent. La planète triomphe
contre les projets de ses envahisseurs.

9
La maison qui protégeait contre la nuit et le froid,
la violence et l’intempérie,
le désamour, la faim et la soif
se transforme en gibet et en cercueil.
Le survivant reste emprisonné
dans le sable et les filets de la profonde asphyxie.

10
C’est seulement quand il nous manque, qu’on apprécie l’air.
Seulement quand nous sommes attrapés comme le poisson
dans les filets de l’asphyxie. Il n’y a pas de trous
pour retourner à la mer d’oxygène
où nous nous déplacions en liberté.
Le double poids de l’horreur et de la terreur
nous a sortis
de l’eau de la vie.

Seulement dans le confinement nous comprenons
que vivre c’est avoir de l’espace.
Il fut un temps
heureux où nous pouvions bouger,
sortir, entrer, nous lever, nous asseoir.

Maintenant tout s’est écroulé. Le monde
a fermé ses accès, ses fenêtres.
Aujourd’hui nous comprenons ce que signifie
cette terrible expression : enterrés vivants.

11
Le séisme arrive et devant lui plus rien
ne valent les prières et les supplications.
Il naît de son sein pour détruire
tout ce que nous avons mis à sa portée.
Il jaillit et se fait reconnaître à son oeuvre atroce.
La destruction est son unique langage.
Il veut être vénéré parmi les ruines.

12
Cosmos est chaos, mais nous ne le savions pas
ou nous n’arrivions pas à le comprendre.
La planète descend-elle en tournant
dans les abîmes de feu glacé ?
Tourne-t-elle ou tombe-t-elle cette terre ?
Le destin de la matière est-il dans cette chute infinie ?

Nous sommes nature et rêve. C’est pourquoi
nous sommes ce qui descend toujours :
poussière dans les airs.

(José Emilio Pacheco)

Illustration

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