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Poésie

Archive for 8 mai 2017

LE NOM (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017



    

LE NOM

L’océan s’est enflé, en entendant un nom.
Les fauves ont fait silence. Du haut des monts,
une rumeur rouge et panique a dévalé
sur la ville, telle une araignée assommée,

apportant la poussière du temps écoulé
et des choses mourantes, en un si profond
désarroi, que tandis que tout il consumait,
allait croissant la force étrange de ce nom.

Quelle puissance si terrible est recueillie
dans ses syllabes cruelles et musicales,
pour ainsi ranimer tout ce qu’oublie l’esprit?

Et restent-elles à voltiger, à vibrer,
dans l’univers révulsé, entre les spirales
convulsées d’un amour qui ne peut plus aimer?

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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UNIQUE (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017



Illustration
    
UNIQUE

L’unique affaire est Dieu
l’unique problème est Dieu
l’unique énigme est Dieu
l’unique possible est Dieu
l’unique impossible est Dieu
l’unique absurde est Dieu
l’unique coupable est Dieu
et tout le reste est hallucination.

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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JE VEUX (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017



    

JE VEUX

Je veux que chaque jour de l’année
chaque jour de la vie
de demi-heure en demi-heure
de cinq en cinq minutes
tu me dises: Je t’aime.
En t’entendant dire : Je t’aime,

je crois, sur le moment, que je suis aimé.
Dans le moment précédent
et dans le suivant,
comment le savoir?

Je veux que tu me répètes jusqu’à exhaustion
que tu m’aimes que tu m’aimes que tu m’aimes.
Faute de quoi s’évapore l’aimance
car en disant: Je t’aime,
tu démens
tu effaces
ton amour pour moi.

J’exige de toi le perpétuel communiqué.
Je n’exige que cela,
cela toujours, cela toujours davantage.

Je veux être aimé par et dans ta parole
et ne connais, en dehors d’elle, d’autre manière
de reconnaître le don amoureux,
la parfaite manière de se savoir aimé :
amour à la racine de la parole
et dans son émission,
amour
bondissant de la langue nationale,
amour
changé en son
vibration spatiale.

Dans le moment où tu ne me dis pas :
Je t’aime,
inexorablement je sais
que tu as cessé de m’aimer
que jamais tu ne m’as aimé auparavant.

Si tu ne me dis pas urgent répété
je t’aimaimaimaimaime,
vérité fulminante que tu viens juste d’inventer,
je me précipite dans le chaos,
cette collection d’objets de non-amour.

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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L’AMOUR ET SON TEMPS (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017




    
L’AMOUR ET SON TEMPS

L’amour est privilège de gens mûrs
étendus sur le plus étroit des lits,
qui se change en couche ample et verdoyante
frôlant le ciel du corps en chaque pore.

C’est cela, l’amour: le gain non prévu,
la prime souterraine et coruscante,
lecture d’un éclair énigmatique,
décodage après quoi plus rien n’existe

valant la peine et le prix du terrestre,
fors la minute dorée de la montre
minuscule vibrant au crépuscule.

L’amour est ce qui s’apprend en limite,
une fois archivé tout le savoir
hérité, reçu. L’amour tard commence.

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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LETTRE (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017




    
LETTRE

Il fait beau temps que je ne t’ai pas écrit.
Vieilles sont devenues toutes les nouvelles.
Moi-même j’ai vieilli. Vois comme ressortent
ces marques sur moi, non pas de tes caresses

(si légères) à mon visage: ce sont
coups, ce sont épines, ce sont souvenirs
de la vie à ton fils, qui au crépuscule
se défait de la sagesse des petits.

L’instant où tu me manques, ce n’est pas tant
à l’heure de dormir, quand tu me disais
«Dieu te bénisse», et la nuit s’ouvrait en rêve.

C’est au réveil, quand je revois dans un coin
toute la nuit accumulée de mes jours,
que je me sens en vie, et ne rêve pas.

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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VÊPRÉE (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017



Illustration: Constantin Brancusi

    

VÊPRÉE

Amour: en ton intimité les formes rêvent
le moment d’exister: il est encore bien tôt
pour s’éveiller, souffrir. Ne se connaissent pas
ceux qui dans ton sortilège se détruiront.

Et tu ne sais toi-même, amour, que tu t’approches
à pas de velours. Tu es tellement secret,
réticent et roué, que tu ressembles à
une maison échappant à son architecte.

Quels présages circulent à travers l’éther,
quels indices de passion, quelle soupirance
hésite, tel le fluor, à se consumer,
si ne vient enfin à l’effleurer ton soulier?

Tu ne veux mordre vite ni profondément.
Tu évites l’éclat que la frayeur répand.
Tu examines chaque âme. Est-ce un feu inerte?
Le sacrifice devra être auguste et lent.

Alors, amour, tu choisis le déguisement.
Sérieux, comme tu t’amuses de cabrioles,
en larges rires sans façons, pieds déchaussés,
dans le cercle de lumière que tu déroules!

Ici contemple ce jardin: les amoureux
deux à deux, lèvre à lèvre, vont accompagnant
de ton caprice l’hermétique astrolabe,
et suivent le soleil dans le jour finissant.

Et ils s’allongent dans l’herbe; et s’enlaçant dans
un désir en ton mineur, ou dans l’indécise
quête d’eux-mêmes, en l’espace s’étirant,
malgré leur corps, ils sont plus légers que la brise.

Et sur la montagne russe ils crient unanimes
de peur et de plaisir ingénu, partagé
par des couples qui se confondent, mais sans flamme,
car plus tard seulement le coeur est embrasé.

Vois, amour, ce que tu fais de cette jeunesse
(ou de ces vieux) qui, sur l’eau languide penchée,
relit, entre toutes, l’histoire sans paroles
à laquelle notre entendement n’a d’accès.

Dans la bousculade pressée des quais de gare,
parmi des sifflements, porteurs et sonneries,
rauque explosion du voyage, qu’il est lyrique
le rouge qui d’une lèvre à l’autre s’enfuit.

Ainsi tes amoureux se font-ils prospecteurs :
l’un est mine pour l’autre, et ne s’épuise pas
cet or que l’on surprend au fond des galeries
dont l’instinct ouvre seul la ténébreuse voie.

Sont-ce des aveugles, sont-ce des automates,
esclaves d’un dieu sans charité ni présence?
Mais ils sourient des yeux, et que de lumineux
gestes d’intégration, au fond de la nuit dense !

N’éprouve pas exagérément tes victimes,
ô amour, laisse les amoureux vivre en paix.
En eux ils conservent, tel un choeur sans cadence,
les enfers à venir et les enfers passés.

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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Pénètre sourdement dans le royaume des mots (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017




    

Pénètre sourdement dans le royaume des mots.
Là se trouvent les poèmes en attente d’être écrits.
Ils sont figés, mais il n’y a pas de désespoir,
il y a calme et fraîcheur sur leur surface intacte.

Les voici seuls et muets, à l’état de dictionnaire.
Vis avec tes poèmes, avant de les écrire.
Reste patient, s’ils sont obscurs. Calme, s’ils te provoquent
Attends que chacun se réalise et se consume
avec son pouvoir de parler
et son pouvoir de taire.

Ne force pas le poème à se déprendre des limbes.
Ne ramasse pas par terre le poème qui s’est égaré.
N’adule pas le poème. Accepte-le
tout comme il acceptera sa forme définitive et concentrée dans l’espace.
Approche et contemple les mots.

Chacun d’eux a mille faces secrètes sous sa face neutre
et te demande, sans égard pour la réponse,
pauvre ou terrible, que tu lui feras :
as-tu apporté la clé?

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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JOSÉ (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017



    

JOSÉ

Et maintenant, José ?
La fête est finie,
la lumière aussi,
la foule est partie,
la nuit a fraîchi,
et maintenant, José?
et maintenant, et toi?
toi qui es sans nom,
qui te moques d’autrui,
qui fais de la poésie,
qui aimes, qui te récries?
et maintenant, José ?

Sans femme te voici,
sans mots te voici,
sans tendresse aussi,
tu ne peux plus boire,
ne peux plus fumer,
cracher ne peux plus,
la nuit a fraîchi,
le jour n’est pas là,
le tram n’est pas là,
le rire non plus,
non plus l’utopie
et tout a fini
et tout s’est enfui
et tout a moisi,
et maintenant, José?

Et maintenant, José ?
Ta douce parole,
ton instant de fièvre,
ta faim et ton jeûne,
ta bibliothèque,
ton gisement d’or,
ta veste en viscose,
ton incohérence,
ta haine — et maintenant?

Tenant en main la clé
tu veux ouvrir la porte,
il n’y a pas de porte ;
tu veux mourir en mer,
mais la mer a séché;
partir pour le Minas,
le Minas n’est plus, las.
José, et maintenant?

Si tu t’écriais,
si tu gémissais,
si tu nous jouais
la valse viennoise,
si tu sommeillais,
si tu te lassais,
et si tu mourais…
Mais tu ne meurs pas,
José, tu es coriace !

Tout seul dans le noir
en ours mal léché,
sans théogonie,
sans la paroi nue
où te reposer,
sans monture noire
qui fuie au galop,
tu marches, José!
José, vers où?

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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NÉCROLOGE DES DÉSENCHANTÉS DE L’AMOUR (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017



Illustration

    

NÉCROLOGE DES DÉSENCHANTÉS DE L’AMOUR

Les désenchantés de l’amour
se tirent des balles dans le coeur.
De ma chambre j’entends les coups de feu.
Les bien-aimées se tordent de jouissance.
Oh que de matière pour les journaux.

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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Moi aussi j’ai été poète (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017



Carlos Drummond de Andrade 
    
Moi aussi j’ai été poète.
Il me suffisait de regarder une femme,
et je songeais aussitôt étoiles
et autres substantifs célestes.
Mais il y en avait tant, le ciel était si grand,
ma poésie s’y est embrouillée.

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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