Arbrealettres

Poésie

VÊPRÉE (Carlos Drummond de Andrade)

Posted by arbrealettres sur 8 mai 2017



Illustration: Constantin Brancusi

    

VÊPRÉE

Amour: en ton intimité les formes rêvent
le moment d’exister: il est encore bien tôt
pour s’éveiller, souffrir. Ne se connaissent pas
ceux qui dans ton sortilège se détruiront.

Et tu ne sais toi-même, amour, que tu t’approches
à pas de velours. Tu es tellement secret,
réticent et roué, que tu ressembles à
une maison échappant à son architecte.

Quels présages circulent à travers l’éther,
quels indices de passion, quelle soupirance
hésite, tel le fluor, à se consumer,
si ne vient enfin à l’effleurer ton soulier?

Tu ne veux mordre vite ni profondément.
Tu évites l’éclat que la frayeur répand.
Tu examines chaque âme. Est-ce un feu inerte?
Le sacrifice devra être auguste et lent.

Alors, amour, tu choisis le déguisement.
Sérieux, comme tu t’amuses de cabrioles,
en larges rires sans façons, pieds déchaussés,
dans le cercle de lumière que tu déroules!

Ici contemple ce jardin: les amoureux
deux à deux, lèvre à lèvre, vont accompagnant
de ton caprice l’hermétique astrolabe,
et suivent le soleil dans le jour finissant.

Et ils s’allongent dans l’herbe; et s’enlaçant dans
un désir en ton mineur, ou dans l’indécise
quête d’eux-mêmes, en l’espace s’étirant,
malgré leur corps, ils sont plus légers que la brise.

Et sur la montagne russe ils crient unanimes
de peur et de plaisir ingénu, partagé
par des couples qui se confondent, mais sans flamme,
car plus tard seulement le coeur est embrasé.

Vois, amour, ce que tu fais de cette jeunesse
(ou de ces vieux) qui, sur l’eau languide penchée,
relit, entre toutes, l’histoire sans paroles
à laquelle notre entendement n’a d’accès.

Dans la bousculade pressée des quais de gare,
parmi des sifflements, porteurs et sonneries,
rauque explosion du voyage, qu’il est lyrique
le rouge qui d’une lèvre à l’autre s’enfuit.

Ainsi tes amoureux se font-ils prospecteurs :
l’un est mine pour l’autre, et ne s’épuise pas
cet or que l’on surprend au fond des galeries
dont l’instinct ouvre seul la ténébreuse voie.

Sont-ce des aveugles, sont-ce des automates,
esclaves d’un dieu sans charité ni présence?
Mais ils sourient des yeux, et que de lumineux
gestes d’intégration, au fond de la nuit dense !

N’éprouve pas exagérément tes victimes,
ô amour, laisse les amoureux vivre en paix.
En eux ils conservent, tel un choeur sans cadence,
les enfers à venir et les enfers passés.

(Carlos Drummond de Andrade)

 

Recueil: La machine du monde et autres poèmes
Traduction: Didier Lamaison et Claudia Poncioni
Editions: Gallimard

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