Arbrealettres

Poésie

ASSIÉGÉ (Tennessee Williams)

Posted by arbrealettres sur 3 juin 2017



Illustration: Philippe Cognée
    

ASSIÉGÉ

Je construis un pilier titubant de mon sang
pour qu’il se tienne droit quand je descends la rue.
La chose est liquide, elle s’écoulera d’autant
plus rapidement si la colline est pentue.

Combien font des bonds périlleux ces fontaines
près desquelles je suis un voyageur téméraire !
Dans de maternelles ténèbres, Seigneur, je Te prie
garde ces sources qu’un doigt de soleil tarirait.

Est-ce l’écume subite qui fait du monde un globe,
une image jaillissant d’un ruisseau pourpré.
Mais que le cristal se brise, elle aurait alors
une qualité intemporelle, mais pas le rêve.

Il arrive que je sente l’île de moi-même
un mercure argenté qui glisse et court,
tournant en lui des miroirs qui se démènent
sous la pression d’un million de pouces.

Puis il faut cette nuit que je parte en quête d’un
inconnu hier que le voyant je reconnais,
dont le contact, expédient ou miracle,
me met la panique et coupe mon envolée.

Avant que le jour se lève je remonte la rue,
accompagné, jusqu’à un lieu berceur au-dessus.
Voilà que mes veines dans des cabanes pourpres
gardent les sauvages et sots passagers de l’amour.

Tout n’est pas perdu, disent-ils, tout n’est pas perdu,
mais avec le surprenant savoir des aveugles
leurs doigts flanchent de sentir un si fragile mur
supporter le siège de tout ce qui n’est pas moi !

***

THE SIEGE

I build a tottering pillar of my blood
to walk it upright on the tilting street.
The stuff is liquid, it would flow downhill
so very quickly if the hill were steep.

How perilously do these fountains leap
whose reckless voyager along am I!
In mothering darkness, Lord, I pray Thee keep
these springs a single touch of sun could dry.

It is the instant froth that globes the world,
an image gushing in a crimson stream.
But let the crystal break and there would be
the timeless quality but not the dream.

Sometimes I feel the island of my self
a silver mercury that slips and runs,
revolving frantic mirrors in itself
beneath the pressure of a million thumbs.

Then I must that night go in search of one
unknown before but recognized on sight
whose touch, expedient or miracle,
stays panic in me and arrests my flight.

Before day breaks I follow back the street,
companioned, to a rocking space above.
Now do my veins in crimson cabins keep
the wild and witless passengers of love.

All is not lost, they say, all is not lost,
but with the startling knowledge of the blind
their fingers flinch to feel such flimsy walls
against the siege of all that is not I!

(Tennessee Williams)

 

Recueil: Dans l’hiver des villes
Traduction: Jacques Demarcq
Editions: Seghers

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