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Poésie

Archive for 15 août 2017

La douleur est en moi (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Paul Delvaux
    
La douleur est en moi de la même façon
que la boue dans les chemins sans soleil
et je n’ai pour lutter contre elle
que la hauteur de mes mains tendues,

que le battement de deux yeux où le monde n’entre
qu’avec son apparence de verdure et de clarté,
qu’un peu de sang qui suinte sous la peau
comme l’eau le long de certains murs obscurs.

De jour et de nuit, c’est l’aventure sans fin
où hommes et femmes se croisent et se fixent
en quête du regard qui pourra desceller
la lourde pierre qu’ils portent au fond des yeux.

Il y a tant de souffrance dans tout ce corps
où ils se tiennent comme au bord d’un puits
que l’amour s’y élève comme un feuillage jauni
qui n’aurait gardé de la flamme que la forme.

La fin du monde arrive à chaque instant
au-delà d’un coeur las d’être guetté par la mort,
au-delà d’un appel qui tourne entre les murs,
au-delà des femmes trop belles qu’on dépasse.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Dans le soir (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Tamara Lunginovic
    
Dans le soir, les paroles se séparent comme
des fleuves qui ne vont pas vers la même mer.
Dans le soir, le couchant n’est plus, si près de la terre,
qu’une paupière trop lourde qui retombe.

La nuit n’entend que la flottaison des étoiles
que le bruit d’étoffe des baisers sur les corps.
Un insecte se débat sur une source
où le jour veille, clair encor d’un peu de ciel.

Baisers légers comme des bulles de savon,
terre couverte d’un seul arbre d’ombre,
main de soleil qui dure sur le couchant,
comme vous mentez à mon visage déconcerté.

Et quand je te vois, seule, sans horizon,
je traverse, sans armes ni défense,
les plantes de tendresse qui lèvent de ton corps,
immenses et douces comme des vallées.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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La nuit tourne (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017




    
La nuit tourne autour de la lampe
comme un oiseau qui doit tomber.
Les hommes meurent, la bouche serrée,
et font à la terre des racines de sang.

Le fourneau est sans doute seul heureux
avec le rire facile de ses flammes.
Au bout du monde, se lève une femme
sur qui se ferme un cercle de regards.

Comment sortir, sans le poids du plafond
à la place où l’épaule étrangle le cou,
sans celui des portes qu’on n’ose pas ouvrir
parce qu’on craint de déranger la douleur?

Pourquoi courir sans cesse les routes
pour faire des pas de plus avec la mort?
De quelle façon croiser ce regard
d’où elle guette déjà un autre regard?

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Tout ce que je vis (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Pablo Picasso

    

Tout ce que je vis, ce dont je dois mourir
n’a pas de place hors de mon attente.
Dans les mains que je serre, que je retiens,
que reste-t-il de moi ?

Le sang coule sous les ponts qui vont de mon coeur
aux êtres, aux regards dont je n’approche
que par des signes de la main, des lèvres
et auxquels je ne m’unis que par la solitude.

Les chemins partent du fond de la nuit
et vont attendre le jour sur les collines.
Par la fenêtre où brûle une bougie
ils voient les morts entourés de vivants

qui ne croient pas aux prières qu’ils disent
et les morts restent seuls sous leurs paupières
sans reconnaître les chemins qui passent
en blanchissant un peu la nuit.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Au fond des souterrains (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Pascal Renoux
    
Au fond des souterrains où je te rencontre,
que ce soit dans une rue barrée par la nuit,
que ce soit dans une chambre coupée par quatre murs,
ton corps a le poids exact du vent
qui bouge dans un matin de soleil et de rosée.

Dans le feuillage des baisers que tu me donnes,
je découvre peu à peu ton visage
et quand je trempe mes lèvres dans ta bouche,
c’est comme si ta chair s’ouvrait sur son noyau.

De ma vie à la tienne tout regard est inutile
puisque tu t’étends sur le lit
comme un peu de ciel arraché à l’espace,
puisque nos deux peaux se baignent l’une dans l’autre
avec le frisson dont s’éveille à l’aube une plaine.

De la même façon qu’on entend dans le soir
le pas de l’océan monter vers la terre,
on n’entend plus dans la chambre
que le bruit des vagues qui portent mon corps vers le tien.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Le jour ne coupe plus (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Paula Modersohn-Becker
    
Le jour ne coupe plus les carreaux noirs
d’où il est chassé sans le moindre éclair.
Le ciel est plus cassant, moins abrité
sur les terres amarrées par le gel.

Les murs sont pensifs comme des visages.
Les mains couvent des caresses démesurées
et la campagne n’approche des routes
que par quelques pas dans la neige.

Elle reste des jours sans une voix d’homme.
Parfois se casse le doigt sec d’une herbe
et le bruit s’en propage jusqu’à la ferme.
Le vent renifle la senteur du charbon

sort à la même heure nocturne
de sa chambre sans plafond
et l’on voit mieux les bords de la solitude
cerner la tache d’un front.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Ta main s’élève (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Christian Schloe    
    
Ta main s’élève en un adieu
que je n’ai pas vu retomber.
Nos bouches n’ont pu finir leurs baisers
qui restent entre nous comme un pont coupé

Ton dernier regard est une jetée
pour la vie dont je touche le fond
de toute ma peau sans visage,
de tout le poids de la terre

Bientôt l’espace se mettra entre nous
et nous ne serons plus que deux êtres
en qui dure tout un passé de joie
comme un peu de soleil éclaire encore

les murs qu’il vient de quitter.
Ton corps ne bougera pas plus
qu’une fenêtre allumée dans la nuit
chassée par le vent et la pluie.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Dans le village (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Mathurin Méheut 
    
Dans le village encerclé par les champs,
les maisons penchées sur les bancs
voient venir les chars aussi hauts qu’elles
de moissons d’où tombe, apaisé, le soleil.

La joie s’ouvre comme un fruit
et roule jusqu’à la mer
avec des arrêts dans les villes
près des ponts d’où la terre s’enfuit.

Un tas de feuilles respire doucement
au bord du chemin que personne ne prend.
Un coup d’aile de clarté dévaste la terre,
la peur se retire de l’espace visible.

Des fleurs sèchent sur la tapisserie,
la fraîcheur est debout dans le couloir,
le vent sort un peu de sa vallée
et la fumée gagne sans peine l’éternité.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Les champs se taisent (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



 

    

Les champs se taisent de toute leur rosée.
Les fenêtres se dévisagent durement
et il circule encore en elles de l’ombre
amassée au fond des chambres endormies.

Le sang colle sous la peau,
chargé de la nuit des racines
qui étreignent la terre
ou qui montent dans les songes.

La rue frappe mon pied désorienté
par les mille années de sommeil d’une nuit
et l’on entend dans le vent qui s’élève
grincer les chaînes de la terre.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Je suis seul (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 15 août 2017



Illustration: Evaristo
    
Je suis seul derrière mes paroles,
derrière ma tête, ombre sur le mur.
L’armoire triste brille un peu la nuit
et de ce filet renaît le matin.

Limité par la mort, par mon regard,
je reste si longtemps à la même place
que je vois se renverser une à une les lumières
que le soir envoie au-devant de la nuit.

La solitude est haute et noire
entre les arbres qui se retirent dans le soir.
Dois-je crier mon amour aux passantes
entourées de leur beau regard tranquille ?

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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