Arbrealettres

Poésie

Archive for 4 septembre 2017

Tu récites pour toi seul (Lionel Ray)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017



Illustration
    
Tu récites pour toi seul des vers anciens
et tout en toi-même est plus proche et plus nu.

sous le masque du dormeur le temps doucement va
les années les minutes les semaines les mois.

il te souvient des femmes dans la rue l’une
aux maigres épaules portant des choses lourdes.

l’autre passait avec des gestes d’adieu belle
comme une île ou une phrase inachevée.

celle-ci qui riait aux éclats dans le feuillage
obscur et dont le nom était imprononçable.

et celle-là voyageuse aux couleurs du monde
avec ses énormes bagages et ses robes lyriques.

à l’autre bout de ta nuit ceux que nul ne connaît
qui ne font aucun détour posant cartes sur table.

et ceux qui emportent dans leur coeur leur ordure
et leur toit des chiens morts des rouleaux secrets des fleurs nouvelles.

ta mère aux bras flottants qui ne pouvait comprendre
toute ronde si petite et les yeux couleur d’encre.

tu as pris dans ses yeux le goût de l’être et des iris
mais tout s’éloigne ainsi qu’un vol d’oiseaux. le ciel

se déplace. et ça n’en finit pas les errances
à travers nuits et jours au gré des vents, la vie

ses mornes champs ses gares ses travaux ses villages
ses grimaces, la tristesse sur la face des gens.

et l’infini désert recommence au matin :
tu récites pour toi seul des vers anciens.

(Lionel Ray)

 

Recueil: Le nom perdu
Editions: Gallimard

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Aimez (Le Tasse)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017




Illustration: ArbreaPhotos
    
Un oiseau […]

« Aimez, chanta-t-il, que pointe la rose
hors du bouton modeste et virginelle.
Moitié ouverte encore, et moitié close,
moins elle se montre, et plus elle est belle.
Puis son sein nu, déjà, l’audacieuse
déploie. Elle se fane, non plus celle
non plus celle, non, tantôt désirée
par mille amants et par mille donzelles.

Passent ainsi, lorsque trépasse un jour,
le vert, la fleur de la mortelle vie.
Elle, pour qu’avril sur ses pas retourne,
ne se renfleurit, ne se reverdit.
Cueillons la rose au matin adorable
d’aujourd’hui qui bientôt perd sa douceur.
Cueillons d’amour la rose. Aimons alors
qu’il se peut qu’on aime alors qu’on vous aime. »

Il se tut. Le choeur des oiseaux, d’accord,
comme approuvant, reprend la mélodie.
Redoublent les colombes leurs baisers.
Tout animal se conseille l’amour.
Le chêne dur et le chaste laurier
et toute la feuillue, ample famille,
l’air et la terre, il semble qu’ils inspirent
d’amour très doux les sens et les soupirs.

***

Deb mira, egli cantó, spuntar la rosa
Del verde suo modesta e verginella,
Che mezzo aperta ancora, e mezzo ascosa,
Quanto si mostra men, tanto è più bella.
Ecco poi nudo il sen già baldanzosa
Dispiega : ecco poi langue, e non par quella,
Quella non par, che desiata avanti
Fu da mille donzelle e mille amanti.

Così trapassa al trapassar d’un giorno
Della vita mortale il fiore e ‘l verde;
Nè, perchè faccia indietro april ritorno,
Si rinfiora ella mai, nè si rinverde.
Cogliam la rosa in sul mattino adorno
Di questo dì, che tosto il seren perde;
Cogliam d’amor la rosa; amiamo or quando
Esser si puote riamato amando.

Tacque; e concorde degli augelli il coro,
Quasi approvando, il canto indi ripiglia.
Raddoppian le colombe i baci loro;
Ogni animal d’amar si riconsiglia :
Par che la dura quercia, e ‘l casto alloro,
E tutta la frondosa ampia famiglia,
Par che la terra e l’aria e formi e spiri
Dolcissimi d’amor sensi e sospiri.

(Le Tasse)

 

Recueil: Les Flèches d’Armide
Traduction: Jacques Audiberti
Editions: Imprimerie Nationale

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Un garçon et son amie (Henri Gougaud)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017



Illustration: Giovanni Segantini
    
Un garçon et son amie se promenaient sur la rive.
Leurs cœurs battaient en secret.
Mille soleils amoureux jouaient avec l’eau du fleuve.

Le garçon ne disait rien,
la fille guettait des anges entre la terre et le ciel.

Passant le long des roseaux il brisa un rameau vert,
l’aiguisa du bout de l’ongle.

– Qu’en feras-tu ? lui dit-elle.

Le garçon, d’un coup menu, lui piqua la fesse gauche.

Elle poussa un cri d’oiseau, se laissa tomber dans l’herbe.
– Viens, dit-elle.
Baise-moi.

Qui eut envie le premier ?
Qui des deux désira l’autre ?
Lui sur elle, elle sur lui,
qui fut roi, qui fut mendiant ?

Tu poses trop de questions.
Du pieu raide ou de la grotte,
qui t’a fait comme tu es ?

(Henri Gougaud)

 

Recueil: Le Livre des amours : Contes de l’envie d’elle et du désir de lui
Editions: Seuil

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Depuis ce temps (Henri Gougaud)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017




    
Depuis ce temps l’homme et la femme
se joignent, s’accolent, s’éloignent,
se cherchent encore infiniment.

Ils souffrent d’une déchirure,
ne vivent que pour la guérir.
Ils font l’amour comme l’on prie.
Ils jouissent.

Leurs ventres savent
qu’ils ne sont qu’un être en esprit.

(Henri Gougaud)

 

Recueil: Le Livre des amours : Contes de l’envie d’elle et du désir de lui
Editions: Seuil

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LES POUVOIRS DE L’AMOUR (I) (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017



Illustration: Marc Chagall
    
LES POUVOIRS DE L’AMOUR (I)

Les objets aident le jour naissant
à aller à la rencontre de ton regard
et ils reprennent aussitôt leurs visages
de témoins d’un monde sans profondeur.

Pour communiquer les uns avec les autres,
ils ont tout un alphabet de reflets
et dès que tu franchis le seuil de ma porte
ils te montrent la place qu’ils t’ont gardée près de moi.

Ils ne peuvent partager notre existence
mais à travers leurs doigts mal joints
ils s’étonnent parfois de découvrir qu’à deux
nous pouvons ne plus former qu’un seul objet.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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LES DIMENSIONS DU JOUR (XIII) (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017



 

Illustration
    
LES DIMENSIONS DU JOUR (XIII)

A tourner entre ces murs gris
que sont tous les visages,
le ciel ne prend sa vraie couleur
qu’au-dessus de ton front.

L’espace se veut plante sans fruits
pour ta bouche qui tient le jour,
pour ton regard qui cherche en moi
quelque chose de plus clair que la lumière.

Les carreaux font les maisons plus larges
avec, à fleur de verre, des têtes
que rien ne peut rattacher aux corps
dont elles ne cessent de dire le nom.

Mais il reste le miracle de ta présence
au milieu des paroles que nous prononçons
pour que l’amour ait la hauteur des montagnes
qui s’ouvrent, chaque matin, sur le soleil nu.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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LES DIMENSIONS DU JOUR (XI) (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017



Illustration: Lorenzo Mattotti
    
LES DIMENSIONS DU JOUR (XI)

Mes mains cherchent sur toi la place
où ma caresse fait son bruit de soie
et nos corps se tiennent debout avec, contre eux,
le poids des murs de toute une ville.

D’un seul regard, d’un seul baiser,
je suis plus près de ton corps que tu ne le seras jamais
et ta bouche vient se poser sur la mienne
un peu comme l’écume au-dessus d’un ruisseau noir.

Il suffit que je te prenne dans mes bras
pour qu’entre nous surgisse un essaim
dont nous pressons la grappe chaude
à l’endroit où nous sommes hauts d’un seul sommet.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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LES DIMENSIONS DU JOUR (X) (Lucien Becker)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017




    
LES DIMENSIONS DU JOUR (X)

L’été devient le plus grand poisson
que peuvent contenir les ruisseaux.
L’été devient le plus haut cristal
que nous pouvons porter à deux.

De ma tête au point culminant de l’air,
il n’y a que la distance d’un mètre de lumière
avec lequel je cherche à mesurer l’être
qui va et vient de mon visage à ton visage.

Les chemins s’avancent vers moi
comme les branches d’un arbre
qui aurait pour racine l’endroit
où tu poses les pieds.

Dans la forêt, nous marchons sur la clarté
comme sur des serpents domestiqués
mais le soir ils s’enfuient sous le pont
que le couchant jette sur son propre fleuve.

(Lucien Becker)

 

Recueil: Rien que l’amour
Editions: La Table Ronde

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Baiser fantôme (Richard Brautigan)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017




    
baiser fantôme

Il n’y a
pas pire
enfer
que
de se rappeler
intensément
un baiser
qui
n’est pas venu

(Richard Brautigan)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

Recueil: Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus
Traduction: Thierry Beauchamp et Romain Rabier
Editions: Le Castor Astral

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Asticots mangeant mon cerveau (Richard Brautigan)

Posted by arbrealettres sur 4 septembre 2017




    
asticots mangeant mon cerveau

Les asticots
mangeront
le cerveau
qui a ressenti
et s’est interrogé
en écrivant
ces poèmes.

Laissez les asticots
s’amuser.

Ils
ne vivent
qu’une fois.

(Richard Brautigan)

Découvert ici: http://laboucheaoreilles.wordpress.com/

Recueil: Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus
Traduction: Thierry Beauchamp et Romain Rabier
Editions: Le Castor Astral

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