Arbrealettres

Poésie

L’Automne et sa douceur (Jean Moréas)

Posted by arbrealettres sur 15 septembre 2017



Stances

I

Dépouille de l’allée où j’ai marché souvent,
Feuilles mortes, tendres feuillages,
Que suivait mon regard quand, portés sur le vent,
Vous mêliez de l’or aux nuages ;

L’Automne et sa douceur vont s’alanguir là-bas,
Dans les sous-bois, le long des grèves.
Et l’ancien souvenir ramènera mes pas
Aux lieux où se plaisaient mes rêves.

O feuilles, que me fait, non plus que le carmin
Des fleurs, votre pâle sourire ?
Mon âme et la douleur sur le sombre chemin
Passent et n’ont rien à se dire.

II

La rose du jardin que j’avais méprisée
A cause de son simple et modeste contour.
Sans se baigner d’azur, sans humer la rosée,
Dans le vase, captive, a vécu plus d’un jour,

Puis lasse, abandonnée à ses pâleurs fatales,
Ayant fini d’éclore et de s’épanouir,
Elle laissa tomber lentement ses pétales,
Indifférente au soin de vivre ou de mourir.

Lorsque l’obscur destin passe, sachons nous taire;
Pourquoi ce souvenir que j’emporte aujourd’hui ?
Mon cœur est trop chargé d’ombres et de mystère :
Le spectre d’une fleur est un fardeau pour lui. :

III

Lorsque se lamentant comme auprès d’une tombe,
Dans le creux du vallon
Passait, tout vêtu d’or par la feuille qui tombe,
Le tragique Aquilon,

Qu’a-t-il dit au rameau qui balançait encore
Un beau fruit, une fleur,
Au soleil de novembre, à la tardive aurore,
A mon âme, à mon cœur ?

IV

J’allais dans la campagne avec le vent d’orage,
Sous le pâle matin, sous les nuages bas ;
Un corbeau ténébreux escortait mon voyage,
Et dans les flaques d’eau retentissaient mes pas.

La foudre à l’horizon faisait courir sa flamme
Et l’Aquilon doublait ses longs gémissements ;
Mais la tempête était trop faible pour mon âme,
Qui couvrait le tonnerre avec ses battements.

De la dépouille d’or du frêne et de l’érable
L’Automne composait son éclatant butin,
Et le corbeau toujours d’un vol inexorable
M’accompagnait sans rien changer à mon destin.

V

Voici donc une fois encore
La fin précoce de l’été:
Quelle pâle et tremblante aurore
Se réveille sur la cité !

VI

Tout l’esprit d’Apollon et cette ardeur divine
Qui n’était que lumière et que frémissement.
Quand nous prenions la lyre au pied de la colline
Que le Tarb dans son cours baigne secrètement! …

Le bruit des chariots sur la route poudreuse,
Au crépuscule lent, sous les matins jaillis;
La vigne et la prairie et cette ombre joueuse
Qui tournait au soleil dans les jeunes taillis! …

L’orageux Orion guidait nos belles courses,
Pan gonflait notre cœur, et nous avions bien su
Donner des noms jolis à ces petites sources,
Qui filtraient doucement au creux d’un roc moussu.

VI

J’ai revu le jardin autour de la maison,
Il est plein de zéphyrs et plein d’oiseaux encore
Et le même treillis, n’importe la saison,
Laisse passer Vénus, Sirius et l’Aurore.

Mais le gazon qui pousse et le chemin sablé.
Du lac et du bassin le familier rivage,
Et cette belle fleur plus jaune que le blé,
Ne reconnaissent plus mes pas ni mon visage

VIII

Le jour à son déclin semait tout le couchant
D’un flocon velouté de couleur amarante.
Seul sur le quai désert, immobile ou marchant.
Je laissais sur la mer aller mon àme errante.

O misère! ô destin! Je me pris à songer,
Et j’ avais à la bouche une fade amertume . . .
Mais la vague en courant montait pour se briser
Dans le joyeux élan de ses éclats d’écume.

IX

Quand de la tragique vie
Se condense l’épaisseur,
L’âme se sent assouvie
De tendresse et de douceur.

Mais soudain la flamme brève
D’un mystérieux trésor
Illumine, et dans un rêve
La bouche sourit encor ;

Et d’espérance s’égaie
Notre ancienne douleur.
Comme se pare une haie
Auprès d’une jeune fleur.

X

Aujourd’hui ma pensée erre sur le Céphise
Et je soupire après
Les pâles oliviers et la cime indécise
Qu’élance le cyprès.

Mais que me font mes yeux, qu’ai-je à marquer la trace
De mes pas terriens ?
O mon âme, ô torrent, c’est l’absence et l’espace
Qui forment vos liens.

XI

Mon cœur n’est plus le rameau tendre
Qui reverdit sous le ciel bleu ;
Il n’est plus même cette cendre
Qui couve encore un sombre feu.

Mais ma blessure est si profonde,
Virgile, ô Dante, mes aïeux !
Que j’envelopperai le monde
Dans un amour plus orgueilleux.

XII

Par ce soir pluvieux, es-tu quelque présage,
Un secret avertissement,
O feuille, qui me viens effleurer le visage
Avec ce doux frémissement ?

L’Automne t’a flétrie et voici que tu tombes,
Trop lourde d’une goutte d’eau ;
Tu tombes sur mon front que courbent vers les tombes
Les jours amassés en fardeau.

Ah ! passe avec le vent, mélancolique feuille
Qui donnais ton ombre au jardin !
Le songe où maintenant mon âme se recueille
Ouvre les portes du destin.

(Jean Moréas)

Illustration

 

 

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