Arbrealettres

Poésie

Archive for 9 octobre 2017

Lorsque l’enfant était enfant (Peter Handke)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017



Illustration: Paul Klee 
    
Lorsque l’enfant était enfant

Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il voulait que le ruisseau soit rivière
Et la rivière, fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout pour lui avait une âme
Et toutes les âmes étaient une.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il n’avait d’opinion sur rien,
Il n’avait pas d’habitude
Il s’asseyait souvent en tailleur,
Démarrait en courant,
Avait une mèche rebelle,
Et ne faisait pas de mimes quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant,
ce fut le temps des questions suivantes :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi … pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est pas qu’un rêve ?

Ce que je vois, entend et sens, n’est-ce pas…
simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe t-il vraiment
avec des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi qui suis moi,
avant de le devenir je ne l’étais pas,
et qu’un jour moi… qui suis moi,
je ne serais plus ce moi que je suis ?

Lorsque l’enfant était enfant,
Les pommes et le pain suffisaient à le nourrir,
Et il en est toujours ainsi.

Lorsque l’enfant était enfant,
Les baies tombaient dans sa main comme seule tombent des baies,
Les noix fraîches lui irritaient la langue,
Et c’est toujours ainsi.

Sur chaque montagne,
il avait le désir d’une montagne encore plus haute,
Et dans chaque ville,
le désir d’une ville plus grande encore,
Et il en est toujours ainsi.

Dans l’arbre, il tendait les bras vers les cerises, exalté
Comme aujourd’hui encore,
Etait intimidé par les inconnus et il l’est toujours,
Il attendait la première neige et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant
il a lancé un bâton contre un arbre, comme une lance,
Et elle y vibre toujours.

***

Lied vom Kindsein – Song of Childhood – Peter Handke
Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.

Als das Kind Kind war,
hatte es von nichts eine Meinung,
hatte keine Gewohnheit,
saß oft im Schneidersitz,
lief aus dem Stand,
hatte einen Wirbel im Haar
und machte kein Gesicht beim fotografieren.

Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen :
Warum bin ich ich und warum nicht du ?
Warum bin ich hier und warum nicht dort ?
Wann begann die Zeit und wo endet der Raum ?
Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum ?
Ist was ich sehe und höre und rieche
nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt ?
Gibt es tatsächlich das Böse und Leute,
die wirklich die Bösen sind ?
Wie kann es sein, daß ich, der ich bin,
bevor ich wurde, nicht war,
und daß einmal ich, der ich bin,
nicht mehr der ich bin, sein werde ?

***

Song of Childhood

When the child was a child
It walked with its arms swinging,
wanted the brook to be a river,
the river to be a torrent,
and this puddle to be the sea.

When the child was a child,
it didn’t know that it was a child,
everything was soulful,
and all souls were one.

When the child was a child,
it had no opinion about anything,
had no habits,
it often sat cross-legged,
took off running,
had a cowlick in its hair,
and made no faces when photographed.

When the child was a child,
It was the time for these questions:
Why am I me, and why not you?
Why am I here, and why not there?
When did time begin, and where does space end?
Is life under the sun not just a dream?
Is what I see and hear and smell
not just an illusion of a world before the world?
Given the facts of evil and people.
does evil really exist?
How can it be that I, who I am,
didn’t exist before I came to be,
and that, someday, I, who I am,
will no longer be who I am?

When the child was a child,
It choked on spinach, on peas, on rice pudding,
and on steamed cauliflower,
and eats all of those now, and not just because it has to.

When the child was a child,
it awoke once in a strange bed,
and now does so again and again.
Many people, then, seemed beautiful,
and now only a few do, by sheer luck.

It had visualized a clear image of Paradise,
and now can at most guess,
could not conceive of nothingness,
and shudders today at the thought.

When the child was a child,
It played with enthusiasm,
and, now, has just as much excitement as then,
but only when it concerns its work.

When the child was a child,
It was enough for it to eat an apple, … bread,
And so it is even now.

When the child was a child,
Berries filled its hand as only berries do,
and do even now,
Fresh walnuts made its tongue raw,
and do even now,
it had, on every mountaintop,
the longing for a higher mountain yet,
and in every city,
the longing for an even greater city,
and that is still so,
It reached for cherries in topmost branches of trees
with an elation it still has today,
has a shyness in front of strangers,
and has that even now.
It awaited the first snow,
And waits that way even now.

When the child was a child,
It threw a stick like a lance against a tree,
And it quivers there still today.

(Peter Handke)

 

Découvert ici: https://petalesdecapucines.wordpress.com/

Publicités

Posted in méditations, poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Arbre (Imasango)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017




    
Arbre

Tu es l’hommme des grandes hauteurs
Des vallées femmes au seuil des fougères
Tu dis l’écorce des racines guérisseuses
Tu donnes la vie en offrant ta sève brute

Tu sers les marcheurs qui n’ont plus de repère
Tu nourris les oiseaux qui cherchent encore le Nord
Tu vas jusqu’aux eaux troubles des langues oubliées
Tu donnes, tu façonnes et tu fondes

Tu glisses au cœur des heures qui n’ont plus de ciment
Tu creuses la courbe humble des chambranles à venir
Tu attends en vieux sage d’abriter un ancêtre
Tu donnes le murmure des pas dans la forêt

Tu envahis les flèches porteuses de force vive
Tu polis l’amertume des échecs des guerriers
Tu cadences les offrandes sur un bois de santal
Tu lies les mots aux chants scandés des talons fiers

Tu dis quand il fait froid sur les cimes des âmes
Si les hommes s’entrechoquent en aiguisant leurs lames
Si les femmes mettent au monde un essaim de détresse
Si les creeks asséchées sentent l’odeur de mort

Quand tombe la nuit et pointe l’aube
Tu attends silencieux
Tu ne dis rien
Tu es celui qui sait tendre l’oreille
Tu ne veux rien
Puisque tu n’es que don

(Imasango)

 

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Mon Lou adoré (Guillaume Apollinaire)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017




    
Le 9 janvier 1915
Mon Lou adoré,

Dans tout ce déluge d’imprévu et d’émotions, tes deux lettres d’aujourd’hui
où tu devines ma lettre du 3 et y réponds, m’ont causé une joie inouïe.

Je me fiche de toutes ces compositions du moment que tu m’aimes
et me le prouves si gentiment, si complètement.

Je te prends mon Lou, tu es à moi,
je t’adore, je t’aime,
je n’aime rien d’autre que toi.

Oui, tu es moi-même et je suis toujours en toi
comme tu es toujours là.
Baisers, mon Lou, je m’énerve.

[…]

Oui, ma Lou, tu es ma Lou à moi,
ma chose vivante que j’aime infiniment,
mon bijou précieux,
ma petite perle ronde comme ton derrière,
comme tes deux petits seins infiniment jolis
et si joliment fleuris de deux roses sans épines.

Tu te donnes toute et je te prends toute
comme tu te donnes ma toute chérie,
oui, nous sommes ensembles pour toujours oui,
tu m’as tout dit,
et tu es si à moi
et si en moi que tu devines tout de moi.

Il y a une correspondance unique
et inouïe entre nos âmes.

Non, je n’ai plus de noir après tes lettres
et tu me rends infiniment heureux.

Ne sois pas triste, mon Lou.
Ne sois pas triste puisque je ne suis plus triste

(Guillaume Apollinaire)

 

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 Comments »

Embastillée d’argile (Imasango)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017



Illustration: John Singer Sargent
    
Embastillée d’argile

Touchée par la chaleur
Du silence de tes lèvres
Je congédie le monde

Je respire par tes mains
Je me couvre de tes veines
Je te bois
Je deviens
Soleils rouges

Ton corps est vagabond
Trouvant l’asile
D’une terre
Éclose
Devenue femme

Je retiens la course
À tes hanches
Habillées de baisers
Je recouvre mon âme

Tu es mon paysage mon tempo ma cadence
Mon naufrage et ma rime ma vague et mon volcan
Mon îlot de lumière ma bouteille à la mer
Mon homme argile

(Imasango)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Lettre du prisonnier R.S à la Direction pénitentiaire (Ronny Someck)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017



Illustration
    
Lettre du prisonnier R.S à la Direction pénitentiaire

L’amour est une mutinerie de prisonniers
dans la prison du corps.

S’il vous plaît,
ne réduisez pas le tiers de ma peine
pour bonne conduite.

(Ronny Someck)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Mon bien-aimé (Mahmoud Darwich)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017




    
Mon bien-aimé élève la voix,
il me dit:

«Lève-toi, ma bien-aimée,
ma belle, viens.

Car voilà l’hiver passé,
c’en est fini des pluies, elles ont disparu.
Sur notre terre, les fleurs se montrent.
La saison vient des gais refrains,
le roucoulement de la tourterelle se fait entendre
sur notre terre.
Le figuier forme ses premiers fruits
et les vignes en fleur exhalent leur parfum.

Lève-toi, ma bien-aimée,
ma belle, viens!

Ma colombe, cachée au creux des rochers,
en des retraites escarpées,
montre-moi ton visage,
fais-moi entendre ta voix.»

(Mahmoud Darwich)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

Cependant, à cette heure (Émile Zola)

Posted by arbrealettres sur 9 octobre 2017



Illustration
    
Cependant, à cette heure, le parc entier était à eux.
Ils en avaient pris possession, souverainement.
Pas un coin de terre qui ne leur appartint.

C’était pour eux que le bois de roses fleurissait,
que le parterre avait des odeurs douces, alanguies,
dont les bouffées les endormaient, la nuit,
par leurs fenêtres ouvertes.

Le verger les nourrissait,
emplissait de fruits les jupes d’Albine,
les rafraîchissait de l’ombre musquée de ses branches,
sous lesquelles il faisait si bon déjeuner,
après le lever du soleil.

Dans les prairies, ils avaient les herbes et les eaux:
les herbes qui élargissaient indéfiniment leur royaume,
en déroulant sans cesse devant eux des tapis de soie;

les eaux qui étaient la meilleure de leurs joies,
leur grande pureté, leur grande innocence,
le ruissellement de fraîcheur
où ils aimaient à tremper leur jeunesse.

(Émile Zola)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

Posted in poésie | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Leave a Comment »

 
%d blogueurs aiment cette page :