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Poésie

Archive for 12 octobre 2017

Frères aveugles (Philippe Soupault)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017




    
Frères aveugles

Pensez à tous ceux qui voient
vous tous qui ne voyez pas
où vont-ils se laissez conduire
ceux qui regardent leur bout de nez
par le petit bout d’une lorgnette

Pensez aussi à ceux qui louchent
à ceux qui toujours louchent vers l’or
vers la mer leur pied ou la mort

à ceux qui trébuchent chaque matin
au pied du mur au pied d’un lit
en pensant sans cesse au lendemain
à l’avenir peut-être à la lune au destin
à tout le menu fretin
ce sont ceux qui veillent au grain

Mais ils ne voient pas les étoiles
parce qu’ils ne lèvent pas les yeux
ceux qui croient voir à qui mieux mieux
et qui n’osent pas crier gare

Pensez aux borgnes sans vergogne
qui pleurent d’un œil mélancolique
en se plaignant des moustiques

Pensez à tous ceux qui regardent
en ouvrant des yeux comme des ventres
et qui ne voient pas qu’ils sont laids
qu’ils sont trop gros ou maigrelets
qu’ils sont enfin ce qu’ils sont

Pensez à ceux qui voient la nuit
et qui se battent à coups de cauchemars
contre scrupules et remords

Pensez à ceux qui jours et nuits
voient peut-être la mort en face

Pensez à ceux qui se voient
et savent que c’est la dernière fois

(Philippe Soupault)

 

 

Recueil: Georgia, Épitaphes, Chansons
Editions: Gallimard

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L’Inspiration (Louise Colet)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



Illustration: Michael Putz-Richard 
    
L’Inspiration

Ah ! lorsque débordait ainsi la poésie,
Torrent impétueux, brûlante frénésie,
Dans mon âme vibraient d’indicibles accords ;
Comme sous l’ouragan bat la vague marine,
Sous la muse mon cœur battait dans ma poitrine,
Mais ma lyre jamais n’égalait mes transports !…
Par l’inspiration je restais oppressée,
Comme la Druidesse au sommet du Dolmen ;
J’implorais, pour donner un corps à ma pensée
Ton langage éthéré, musique, écho d’Eden !

Il est des sentiments, mystérieux, intimes.
Qu’aucun mot ne peut rendre, et que toi seule exprimes ;
Ces rêves, incompris du monde où nous passons,
Ces extases d’amour, d’un cœur qui vient de naître,
Alors, j’aurais voulu, pour les foire connaître,
Moduler sous mes doigts de séraphiques sons !

J’aurais voulu, penchée à la harpe sonore,
Répandre autour de moi l’âme qui me dévore,
Dans des flots d’harmonie aux anges dérobés !
Oui, j’aurais voulu voir, quand mon âme est émue,
Tous les cœurs palpitants, d’une foule inconnue,
Sous mes accents divins demeurer absorbés !

Vains désirs ! jeune aiglon, on a coupé mes ailes,
On a ravi mon vol aux sphères éternelles,
Pour me faire marcher ici-bas en rampant !
Si la Muse, parfois, vient visiter ma route,
Mon chant meurt sans écho, personne ne l’écoute ;
Et l’hymne inachevée en larmes se répand !

(Louise Colet)

 

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Ma Poésie (Louise Colet)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



Illustration

    
Ma Poésie

Il est dans le Midi des fleurs d’un rose pâle
Dont le soleil d’hiver couronne l’amandier ;
On dirait des flocons de neige virginale
Rougis par les rayons d’un soleil printanier.

Mais pour flétrir les fleurs qui forment ce beau voile,
Si la rosée est froide, il suffit d’une nuit ;
L’arbre alors de son front voit tomber chaque étoile,
Et quand vient le printemps il n’a pas un seul fruit.

Ainsi mourront les chants qu’abandonne ma lyre
Au monde indifférent qui va les oublier ;
Heureuse, si parfois une âme triste aspire
Le parfum passager de ces fleurs d’amandier.

(Louise Colet)

 

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Néant (Louise Colet)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



    

Néant

Vous, qui vivez heureux, vous ne sauriez comprendre
L’empire que sur moi ces songes pouvaient prendre ;
Mais lorsque je tombais de leur enchantement
A la réalité qui toujours les dément,
Si je voulais, luttant contre ma destinée,
Me dépouiller des fers qui m’ont environnée,
Une voix me disait : « Puisque tu dois mourir,
Qu’importe ce bonheur auquel tu veux courir ! »

Néant, que nos grandeurs ! néant, que nos merveilles
Néant ! toujours ce mot tintait à mes oreilles…

Après avoir sondé tout penser jusqu’au fond,
Comme un fruit desséché dont la liqueur se fond,
Et qui ne garde plus qu’une stérile écorce,
Aliment sans saveur et décevante amorce,
Ainsi tous les objets, au bonheur m’engageant,
Cachaient, sous leurs dehors, ce mot hideux : NEANT !

Ah ! que nous passons vite au milieu de la vie,
Et que de peu de bruit notre mort est suivie !
On dirait que le poids de son adversité,
Endurcit au malheur la triste humanité.
A-t-elle assez de pleurs pour l’hécatombe immense
Que la mort fait sans cesse, et toujours recommence ?
A-t-elle assez de voix pour dire les combats
Des misérables jours qu’elle traîne ici-bas ?
A-t-elle assez de cris pour rendre sa souffrance !

Non, l’excès de nos maux produit l’indifférence :
Eh! pourtant quel mortel ne se prit à pleurer,
En voyant près de lui tour à tour expirer
Tous ceux qu’il chérissait, êtres en petit nombre,
Unis à notre sort, qu’il soit riant ou sombre ;
Fractions de notre âme, où nous avions placé
L’espoir de l’avenir, le charme du passé ;
Amis, parents, objets de nos idolâtries,
Que la mort vient faucher comme des fleurs flétries !

Quel désespoir profond et quel amer dégoût,
Quand l’âme qui s’éveille entrevoit tout-à-coup
Que tout sera néant, que tout sera poussière,
Que la terre elle-même, aride nourricière.
Après avoir mêlé ses fils à son limon.
Deviendra dans l’espace une chose sans nom…

Ce vide de la mort, qui navre et désespère,
Hélas ! je l’ai compris, quand j’ai perdu mon père
Le temps fuit, entraînant mes rêves sur ses pas ;
Mais ce tableau de deuil ne s’effacera pas.

(Louise Colet)

 

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Souviens-toi de moi (Louise Colet)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



Illustration
    
Souviens-toi de moi

Pars, puisque la gloire t’appelle !
Mais lorsque tu t’enivres d’elle,
Oh ! du moins, souviens-toi de moi !
Quand la louange autour de toi
Se répand douce à ton oreille,
Ah ! que mon image s’éveille
Dans ton cœur, souviens-toi de moi !

D’autres femmes te seront chères.
D’autres bras pourront t’enlacer,
Et tous les biens que tu préfères
Sur tes pas viendront se presser ;
Mais si celles que ton cœur aime
Sont heureuses auprès de toi,
En goûtant le bonheur suprême,
Oh ! toujours souviens-toi de moi !

La nuit, quand ta vue est charmée
Par ton étoile bien-aimée,
Alors, oh ! souviens-toi de moi.
Pense qu’elle brilla sur toi
Un soir où nous étions ensemble ;
Et quand sur ton front elle tremble,
Oh ! toujours souviens-toi de moi.

Lorsque dans l’été tu reposes
Tes yeux sur les mourantes roses
Que nous aimions tant autrefois,
Lorsque leur parfum t’environne,
Songe à cette heure où sous mes doigts
Je t’en formais une couronne
Puis les effeuillais avec toi ;
Et toujours souviens-toi de moi.

Puis, quand le vent du nord résonne,
Et que les feuilles de l’automne
Glissent éparses près de toi,
Alors, oh ! souviens-toi de moi.
Lorsque tu contemples dans l’âtre
La flamme ondoyante et bleuâtre,
Oh ! toujours souviens-toi de moi !

Si des chants de mélancolie
Tout à coup viennent te frapper,
Si tu sens ton âme amollie
Dans une larme s’échapper ;
Si ton souvenir te murmure
L’harmonie enivrante et pure
Que j’entendais auprès de toi,
Oh ! pleure, et souviens-toi de moi !

(Louise Colet)

 

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Réponse à un Poète (Louise Colet)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



Illustration: Auguste Rodin
    
Réponse à un Poète

Comme un astre luit sur la terre,
Sans que sa lumière s’altère
Aux feux obscurcis d’ici-bas ;
Ou, comme ces vagues lointaines,
Qui, jamais n’ont baigné les plaines
Que l’homme foule sous ses pas :

Heureuse est ton âme, ô poète !
L’univers entier s’y reflète,
Ton regard plane dans les deux,
Et de ces sphères, qu’il explore,
Il n’a pas vu surgir encore
Les rayons d’un jour soucieux.

A ta voix, toujours ingénue,
L’hymne de deuil est inconnue ;
Pour toi la vie est dans sa fleur ;
Et sur ton front pur et candide,
On ne voit pas encore la ride
Que creuse, en passant, la douleur.

La muse que tu t’es choisie,
Source de toute poésie,
Inspira mes accords naissants ;
A ses foyers, où tu t’embrases,
Au sein des plus pures extases,
Ma lyre enflammait ses accents.

J’évoquais, dans leur harmonie,
Dieu, la nature, le génie ;
Ces trois déités que tu sers !
Le monde idéal de mes songes,
Était le même où tu te plonges
Pour créer tes chastes concerts.

Là, m’enivrant comme l’abeille,
Qui boit les parfums, puis sommeille
Dans les calices dépouillés ;
J’errais de richesse en richesse,
Et par des larmes de tristesse
Mes yeux n’étaient jamais mouillés.

Mais, quittant sa céleste orbite,
Sur ce globe que l’homme habite
Mon étoile sembla pâlir :
Ici, plus d’ineffable joie ;
Je n’ai pas trouvé sur ma voie
Une seule fleur à cueillir.

Voilà pourquoi mon âme est triste :
Hélas ! des banquets où j’assiste
Si je savoure la liqueur,
La coupe, où je cherche l’ivresse,
N’offre à ma lèvre qui la presse
Rien de ce qu’a rêvé mon cœur !

Dans ce monde, où j’ai voulu lire,
Ne vas pas, enfant de la lyre,
Abattre ton vol radieux :
Ah ! sur cette terre inféconde,
Il n’est point d’écho qui réponde,
A nos accents mélodieux !

(Louise Colet)

 

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Rêve (Louise Colet)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



    

Rêve

Ô mes auteurs chéris, vous qui, lorsque je pleure,
Me consolez toujours, m’entourez à toute heure,
Vos écrits ont calmé mes pensers dévorants,
Et je vous aime tous, en amis, en parents !…

Dans mes rêves brillants, fils de la poésie,
Je vois s’ouvrir pour moi votre foule choisie ;
Votre voix m’encourage, et je vous dis comment
Ma jeunesse a passé de tourment en tourment :
Comment, sans qu’un ami soit venu leur sourire,
Je fis mes premiers vers sans savoir les écrire ;
On m’interdit l’étude, ainsi que l’on défend
Le jeu, qui le distrait, au paresseux enfant.
Et je cachais à tous, comme on cache des crimes,
Les désirs du poète et ses penchants sublimes !…

Alors, comme un tribut pour ce que j’ai souffert,
Le laurier triomphal par vos mains m’est offert.

(Louise Colet)

 

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Comme un jardin à l’abandon (Aurélia Lassaque)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



Illustration: Céline Decubber
    
Comme un jardin à l’abandon

Comme un jardin à l’abandon
Ta peau
Comme un jardin à l’abandon
Avec beaucoup de fleurs dedans.

Tu dis — J’aime tes longs cheveux —

Dans le creux de ta main
La clé d’une maison inconnue;
Celle de tes ancêtres.

Tu dis que les volets ont perdu leur couleur,
Comme les vieilles tortues qui encombrent la mer.
Tu as dénudé tes yeux
Sur mon épaule.

À l’heure de la prière,
Nous avons dessiné des oiseaux
Avec l’ombre de nos mains.

Tu me parlais d’arbres
Qui ouvrent leurs feuilles
Au clair de lune.

Et je ne t’écoutais pas.
Je ne voyais déjà plus tes mains
Qui ouvriraient
Bientôt loin de moi
Les volets ternes d’une maison
Au bord d’une rivière
Dont tu ne m’as jamais donné le nom.

(Aurélia Lassaque)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

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Ossia, mon ami lointain (Nadejda Mandelstam)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017



    

Ossia, mon ami lointain, mon amour,

[…]

Qu’il est long et difficile
de mourir seul — seule.

Est-il pour nous, inséparables,
ce sort-là?

L’avons-nous mérité, nous,
chiots, enfants, et toi, ange?

Et tout poursuit son cours.
Et je ne sais rien.

Mais je sais tout,
et chacun de tes jours,
et chacune de tes heures
me sont clairs et visibles,
je les vois comme dans un délire.

Tu venais me visiter chaque nuit dans mes songes,
et moi je te demandais sans cesse
ce qui t’était arrivé,
et toi tu ne me répondais pas.

[…]

J’ignore si tu es vivant ou non,
mais à partir de ce jour-là, j’ai perdu ta trace.
Je ne sais pas où tu es.
M’entendras-tu?

Sais-tu combien je t’aime?
Je n’ai pas eu le temps de te dire
combien je t’aimais.

Ni ne sais le dire à présent non plus.
Je ne parle qu’à toi, qu’à toi.

Tu es toujours à mes côtés et moi,
sauvage et mauvaise,
qui n’ai jamais su simplement pleurer,
je pleure, je pleure, je pleure.

C’est moi, Nadejda.
Où es-tu?
Adieu.

Nadejda

Dernière lettre de Nadejda Mandelstam à son mari Ossip.
(Extrait de la lettre du 22 octobre 1938, traduit du russe par Sophie Momzikoff)

(Nadejda Mandelstam)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

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Absence (Jorge Luis Borges)

Posted by arbrealettres sur 12 octobre 2017




    
Absence

Il me faudra soulever la vaste vie
qui est encore ton miroir:
il me faudra le reconstruire chaque matin.
Depuis que tu es partie
combien d’endroits sont-ils devenus vains
et dénués de sens, pareils
à des lumières dans le jour.
Soirs qui furent abri pour ton image,
musiques où toujours tu m’attendais,
paroles de ces temps-là,
il me faudra les briser avec mes mains.
Dans quel creux cacherai-je mon âme
pour ne pas voir ton absence
qui, comme un soleil terrible, sans couchant,
brille définitive et impitoyable?
Ton absence m’entoure
comme la corde autour de la gorge.
La mer où elle se noie.

(Jorge Luis Borges)

 

Recueil: Quand on n’a que l’amour
Editions: Bruno Doucey

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