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Poésie

Archive for 11 décembre 2017

Caché derrière mon paravent (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017




    
Caché derrière mon paravent.
Je contemple mes petits pieds…
Je contemple mes petites mains,
Et ma fenêtre est toute sombre…
Il fait sombre, il fait bon. J’éteins
La bougie que l’on m’apporte,
Sans oublier de dire merci…
On voudrait bien que je m’amuse,
Mais ces mains… Je suis épris
Des vieilles rides de mes mains…
Parfois je vois un songe doux,
Mais je ne veux pas me déranger,
Ni déranger les souvenirs
Qui jouent encor sur la fenêtre…
Et je croise mes mains ridées,
Et je croise mes pieds ridés.
Derrière mon paravent. Au chaud.
Il y a quelqu’un. Foin de bougie.
Les yeux sont vides et vitreux.
Et sur mes doigts ridés — des bagues.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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Le jour était gris tendre (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017



Illustration: Claude Monet
    
Le jour était gris tendre, gris comme l’angoisse.
Et le soir était pâle comme une main de femme.

Dans les chambres, le soir, les coeurs se cachaient,
Lassés d’une tendre angoisse infinie.

On se pressait les mains, on fuyait les rencontres,
Les rires s’étouffaient dans les épaules blanches.

La robe échancrée bas, la robe comme un serpent,
L’écaille de la robe plus blanche au crépuscule.

Penchées sur les nappes de la salle à manger,
Les coiffures frôlaient les visages enflammés.

Le coeur bat plus vite, le regard est intense.
Dans les pensées — un jardin, doux, profond, étouffant.

Comme sur un signe, ils s’ébranlent, descendent.
Les robes blanches bruissent en effleurant les marches.

Sans un mot, ils s’abîment à jamais dans le jardin.
La honte doucement éclabousse le ciel.

Peut-être, une étoile rouge a-t-elle roulé bas.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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Elle avait quinze ans (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017



Illustration: Richard S. Johnson
    

Elle avait quinze ans. Mais son coeur ne battait
Pas encore comme celui d’une fiancée.
Quand en riant je lui offris ma main,
Elle rit à son tour et partit.

C’était il y a longtemps. Depuis sont passés
Des années et des temps de tous ignorés.
Nos rencontres étaient rares, et si peu disertes,
Mais profonds étaient nos silences.

Par une nuit d’hiver, à mon songe fidèle,
Je quittai les salles peuplées et lumineuses,
Où des masques étouffants souriaient aux chansons,
Où mon regard avide allait l’accompagnant.

Alors, obéissante, elle me suivit,
Ignorant elle-même ce qui allait arriver,
Et seule la nuit noire de la ville
Vit passer les époux, passer et s’éclipser.

En un jour de givre, de soleil, de carmin —
Nous nous rencontrâmes dans le silence du temple :
De ces années muettes nous vîmes l’évidence,
Et ce qui s’accomplit — s’accomplit dans le ciel.

L’histoire de cette longue et bienheureuse quête
Déborde ma poitrine, et roule dans ce chant.
J’ai puisé dans ce chant pour bâtir l’édifice,
Quant aux autres chansons — c’est pour un autre jour.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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Sur une berge verte (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017




    
Sur une berge verte, une petite tombe :
C’était l’Annonciation. On entonnait un psaume.
Des prêtres souriants, en blanc, mettaient en terre
Une petite fille dans sa robe bleu ciel.

Et tous — secourus par la Volonté Suprême —
A l’ombre du Dieu Souverain rayonnaient,
Et l’encens doucement s’échappait vers le ciel :
Mais on eût dit qu’il montait depuis la terre verte.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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J’ai taillé un bâton (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017



Illustration: Daniel F. Gerhartz
    
J’ai taillé un bâton de chêne,
La neige tourbillonne doucement.
Que mes hardes sont pauvres et rudes,
Et si indignes de m’amie!

Pauvre gueux, je trouverai la route,
Parais, ô soleil de givre!
J’errerai à la grâce de Dieu,
Et le soir frapperai au carreau…

Et alors, de sa blanche main
Elle ouvrira sa porte secrète,
Si jeune, aux tresses dorées,
A l’âme transparente et limpide,

Tresses de lune et d’étoiles…
« Entre, ô mon aimable prince… »
Et mon pauvre bâton de chêne
Scintillera d’une larme précieuse…

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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La Chanson d’Ophélie (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017



Illustration: Arthur Spear
    
La Chanson d’Ophélie

Hier, il m’a dit tant de mots,
Murmuré tant de mots terribles…
Il partit par la route chagrine
Et moi, ce que fut la veillée —
je l’ai oublié.

Était-ce hier — ou longtemps?
Pourquoi est-il silencieux?
Je n’ai pas retrouvé mes lys dans le champ,
Je n’ai pas cherché le saule —
Le saule pleureur.

Hier encore! C’est à moi, pourtant,
Que ces mots s’adressaient — ces baisers…
Je ne sais, j’oublierai — je tairai,
Ce que murmuraient les rives —

murmuraient les rives.
pans chaque brin d’herbe je voyais
Son visage chéri, et terrible…
ll suivit le même sentier
par où s’en alla le passé —

s’en alla le passé…
Dans les champs me suis réfugiée,
Et s’en est allé le chagrin.
Était-ce hier — ou longtemps?
C’est à moi que s’adressaient ces mots, ces baisers —
et tous ces baisers.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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Les maisons croissent (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017




    
Les maisons croissent comme désirs,
Mais jette un regard en arrière :
A la place d’une blanche bâtisse,
Ce n’est plus que fumée fétide.

Ainsi toutes choses permutent,
Et s’élèvent imperceptiblement.
Orphée, tu perdis ton épouse —
Qui t’a dit : «Regarde en arrière» ?

Le visage recouvert de blanc,
En criant, dans le torrent je tombe.
On verra se pencher sur mon corps
Une fleur de ruisseau parfumée.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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J’ai peur d’aller à Ta rencontre (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017




    
J’ai peur d’aller à Ta rencontre,
Mais plus encore de ne pas y aller.
Voilà que je m’étonne de tout,
Et qu’en tout je sens le destin.

Dans les rues, des ombres s’avancent,
Assoupies ou vivantes — je ne sais.
Prosterné sur les marches de l’église,
Je n’ose regarder en arrière.

Sur mes épaules des mains se posent,
Mais je ne sais plus aucun nom.
Dans mes oreilles résonne
L’écho des grands enterrements.

Le ciel morose est bas —
Il a recouvert le temple.
Je sais: Tu es là. Tu es proche.
Tu n’est pas ici. Mais là-bas

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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L’énigme en lettres de feu (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017



Illustration: Boyan Dimitrov
    

L’énigme en lettres de feu
S’écrit sur le mur orbe et sourd.
Un songe de pavots rouge et or
Se penche sur moi et m’oppresse.

La nuit je me cache dans les grottes,
Où j’oublie les austères miracles,
À l’aube — des chimères bleues
Miroitent sous la voûte éclatante.

Je fuis dans les instants passés,
J’ai peur et je ferme les yeux,
Au milieu du livre qui froidit —
Une tresse d’or de jeune fille.

Déjà le firmament se penche,
Un songe noir m’étreint la poitrine.
Ma fin est écrite, elle est proche,
Là-devant — la guerre et l’incendie.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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J’entre dans les temples obscurs (Alexandre Blok)

Posted by arbrealettres sur 11 décembre 2017




    
J’entre dans les temples obscurs,
J’accomplis mon humble rite.
Là j’attends la Belle Dame
À la lueur des veilleuses rouges.

Dans l’ombre d’une haute colonne
Je frémis quand grincent les portes.
Mais d’Elle je ne vois que l’image,
L’image radieuse, qu’un songe.

Oh! je les connais, ces chasubles,
Majestueuse Épouse Éternelle!
Et courent le long des corniches
Les sourires, les contes, les songes.

Ô Sainte, que ces cierges sont doux,
Et que Tes traits me consolent!
Je n’entends ni soupirs ni discours,
Mais je crois : Mon Aimée — c’est Toi.

(Alexandre Blok)

 

Recueil: Le Monde terrible
Traduction:Pierre Léon
Editions: Gallimard

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