Arbrealettres

Poésie

Une étrangère s’est glissée dans mes paroles (Philippe Jaccottet)

Posted by arbrealettres sur 6 juillet 2018



Une étrangère s’est glissée dans mes paroles,
beau masque de dentelle avec, entre les mailles,
deux perles, plusieurs perles, larmes ou regards.
De la maison des rêves sans doute sortie,
elle m’a effleuré de sa robe en passant
— ou si cette soie noire était déjà sa peau, sa chevelure? —
et déjà je la suis, parce que faible
et presque vieux, comme on poursuit un souvenir;
mais je ne la rejoindrai pas plus que les autres
qu’on attend à la porte de la cour ou de la loge
dont le jour trop tôt revenu tourne la clef…

Je pense que je n’aurais pas dû la laisser
apparaître dans mon coeur; mais n’est-il pas permis
de lui faire un peu de place, qu’elle approche
— on ne sait pas son nom, mais on boit son parfum,
son haleine et, si elle parle, son murmure —
et qu’à jamais inapprochée, elle s’éloigne
et passe, tant qu’éclairent encore les lanternes de papier de l’acacia?
Laissez-moi la laisser passer, l’avoir vue encore une fois,
puis je la quitterai sans qu’elle m’ait même aperçu,
je monterai les quelques marches fatiguées
et, rallumant la lampe, reprendrai la page
avec des mots plus pauvres et plus justes, si je puis.

(Philippe Jaccottet)

Illustration: Anne-Marie Zilberman

 

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