Arbrealettres

Poésie

La Dame de carreau (Paul Eluard)

Posted by arbrealettres sur 2 août 2018


dame_carreau

Tout jeune, j’ai ouvert mes bras à la pureté.
Ce ne fut qu’un battement d’ailes au ciel de mon éternité,
qu’un battement de cœur amoureux qui bat dans les poitrines conquises.
Je ne pouvais plus tomber.
Aimant l’amour.

En vérité, la lumière m’éblouit.
J’en garde assez en moi pour regarder la nuit,
toute la nuit, toutes les nuits.
Toutes les vierges sont différentes.
Je rêve toujours d’une vierge.

A l’école, elle est au banc devant moi, en tablier noir.
Quand elle se retourne pour me demander la solution d’un problème,
l’innocence de ses yeux me confond à un tel point que,
prenant mon trouble en pitié, elle passe ses bras autour de mon cou.
Ailleurs, elle me quitte.
Elle monte sur un bateau.

Nous sommes presque étrangers l’un à l’autre,
mais sa jeunesse est si grande que son baiser ne me surprend point.
Ou bien, quand elle est malade,
c’est sa main que je garde dans les miennes,
jusqu’à en mourir, jusqu’à m’éveiller.
Je cours d’autant plus vite à ses rendez-vous
que j’ai peur de n’avoir pas le temps d’arriver
avant que d’autres pensées me dérobent à moi-même.
Une fois, le monde allait finir
et nous ignorions tout de notre amour.
lents et caressants.

J’ai bien cru, cette nuit-là, que je la ramènerais au jour.
Et c’est toujours le même aveu, la même jeunesse,
les mêmes yeux purs,
le même geste ingénu de ses bras autour de mon cou,
la même caresse, la même révélation.
Mais ce n’est jamais la même femme.

Les cartes ont dit que je la rencontrerai dans la vie,
mais sans la reconnaître.

Aimant l’amour.

(Paul Eluard)

8 Réponses to “La Dame de carreau (Paul Eluard)”

  1. lara said

    Ah! aimer l’amour ..quel piège ! aimer l’idée de l’amour ( tres surrealiste ça ) au lieu de / à travers / son objet ..et ce désir de pureté et d’innocence ( à jamais perdue )

     » Mais ce n’est jamais la même femme. » eh non…

  2. Jean-Baptiste Besnard said

    C’est le plus beau texte que je lis (ou relis) depuis quelque temps.

  3. J’aime mieux mais la longueur tue un peu l’émotion. Mais les deux premières strophes sont très belles.
    C’est qu’on croit aimer une femme ou un homme alors qu’en réalité c’est l’amour qu’on aime.
    L’amour change juste de visage.

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