Arbrealettres

Poésie

Archive for décembre 2019

Les anges (Christian Bobin)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019



Illustration: Giovanni Giacometti
    
Les anges Nella
ne sont pas
comme on voit dans la peinture
des serviteurs aux mains de femme
des messagers aux manières tendres
aux ailes sucrées
Les anges c’est vrai nous amènent quelque chose
mais avant de l’amener
il leur faut débarrasser notre coeur
de tout ce qui l’encombre
comme on passe une éponge sur la table
avant d’y déplier une dentelle
une soie très fragile
qu’un rien pourrait salir

Les anges comme je les sais
n’ont qu’un seul travail
qui est d’arrêter de suspendre
interrompre la vie ordinaire
l’eau courante de la vie
comme on dresse un barrage sur un fleuve
pour avoir un peu plus d’eau d’énergie
Après on peut reprendre poursuivre
après on peut entendre
la bonne nouvelle
de vivre
après seulement

Les anges ne sont pas des personnes
ne sont que des silences
de purs silences gardiens
On peut en voir souvent
si on regarde bien
dans les jardins publics
auprès d’une femme
penchée sur son enfant
ou d’un arbre
incliné sur son ombre

(Christian Bobin)

 

Recueil: La Vie Passante
Editions: Fata Morgana

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Obscur amour (Leonardo Sinisgalli)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019



Tu m’appartiens, obscur amour.
Il n’est pas d’aiguillon plus fort
Que cette satiété. Et la lumière
Promise par l’arbre céleste
Ne peut nous forger d’autre sérénité
Si autour de nous c’est déjà le soir.
Tu couves une nouvelle floraison
Et le ciel est suspect
De cette angoisse qui croit en ton sein.

(Leonardo Sinisgalli)

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À un jardin (François Cheng)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019




    
À un jardin

Oui nécessaire clôture
Pour que le lieu devienne lien
Et le temps attente.

Que le sentier mène à l’amante,
Que tout désir aille à son terme,
Que chaque fleur porte visage et nom,
Que chaque fruit préserve faim et soif,
Que vent et pluie soir et aube
Renouvellent leurs offrandes sur l’herbe,
Que l’infini, lui, fasse halte
Sur la cime des pins.

Oui nécessaire clôture
Pour que le lieu soit appel,
Et l’instant répons sans fin.

(François Cheng)

 

Recueil: La vraie gloire est ici
Editions: Gallimard

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ENFER (Lutz Bassmann)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019




    
ENFER

Sur nos joues grises
les flocons gris
renâclent à fondre

Sous les pieds
la terre gelée ne s’effrite pas
des chiens aboient contre nos jambes

Toute la journée
un homme reste allongé
dans le fossé

Un mois déjà
les deux apprentis
n’ont pas survécu

Sur la coupe parfois un silence miraculeux
on aimerait un cri d’oiseau
mais rien

Après la nuit
plusieurs heures de ciel noir
puis la nuit encore

Ahuri de douleur
l’automutilé regarde les doigts
qui gisent à ses pieds

On se rapproche du mélèze abattu
une branche frémit encore comme vivante
puis s’immobilise

Le bonze franchit la limite des arbres
sa main caresse une fougère
il a prévu dix secondes avant le coup de fusil

Le claquement de la carabine
dans le matin glacial
un corbeau s’envole sans crailler

Le bonze s’est effondré en écartant les bras
on dirait
qu’il embrasse la neige

Hier soir j’ai promis
de chuchoter près de sa tête
ne pas renaître surtout ne pas renaître

Le soldat est blême ses yeux s’embrument
il vient d’assassiner
son premier détenu

Les chiens aboient les gardes crient
je ne suis pas allé
parler au bonze

Le boucher moldave prépare son évasion
pour s’alimenter
il songe à emmener l’idiot

Malgré tout en fin de journée
la soupe tiédasse
est une récompense

Rassemblés autour du poêle
les détenus produisent du brouhaha
sans se parler

Couché en travers du fossé
l’ancien cheminot confie ses dernières pensées
à la boue

Dans la pénombre épaisse
le fermier turkmène joue aux cartes
avec celui qu’il va tuer

Dans la baraque à l’air vicié
notre sommeil comme nos vêtements
est fait de guenilles

L’écharpe est glaciale
autour de ma tête
les poux ne la réchauffent pas

Nous ne remarquons jamais
du pelage des chiens
la beauté luisante

Sous les projecteurs le commandant crie
mais la vapeur devant ses lèvres
paraît calme

La neige s’est mise à tomber
si seulement elle ensevelissait
nos souvenirs

Les nouveaux arrivent sur le chantier
personne ne leur indique
les endroits dangereux

Soudain pendant l’appel
je pense au jour où plus personne
ne criera mon nom

L’idiot voudrait se venger d’un chien
avec de la nourriture empoisonnée
mais il n’a ni nourriture ni poison

Le menuisier tchouvache
entame ici son dixième mois
déjà on le surnomme Le Vétéran

Obscurité nauséabonde
à l’exception de deux ou trois morts
tout le monde dort à poings fermés

Les soldats ont de nouvelles écharpes
on en déduit que le Secours Rouge
a envoyé des colis

Mes archives quelques miettes sous le matelas
et aussi une lettre de toi
que le bonze avait composée par compassion

Hier c’était fête nationale
dans son discours le directeur nous a encouragés
à aller de l’avant

Le projecteur tombe en panne
soudain la lumière naturelle
est celle de la nuit

Pendant la désinfection
les poux attendent
sur le seuil des bains

Le commandant tabasse l’idiot
il le soupçonne d’avoir des sympathies
pour les évasions en général

L’idiot s’effondre dans la boue
il bégaie quelque chose sur le printemps tardif
ensuite il meurt

L’éleveur est parti sans compagnon
il n’aura pas assez de viande
pour atteindre l’été

Le vétéran parle de l’été
j’ai du mal à me rappeler
de quoi il s’agit

L’éleveur en fuite a été abattu
le chef de patrouille vacille
ivre du devoir accompli

Dans une sacoche de soldat
les mains du détenu évadé
on va pouvoir clore l’affaire

(Lutz Bassmann)

 

Recueil: Haïkus de prison
Editions: Verdier

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Chanson dansée (Lieou Yu-Si)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019



Chanson dansée

Sur le fleuve du printemps, la lune paraît, la vaste digue s’étend, tranquille.
Sur la digue, les jeunes filles se tiennent par les manches et s’avancent.
Ayant chanté toutes les chansons nouvelles, elles ne trouvent pas leurs amants.
Les nuages roses du couchant se reflètent sur les arbres, les perdrix rappellent…

(Lieou Yu-Si)

 Illustration: Harunobu Suzuki

 

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RETOUCHE A L’AMOUR (Daniel Boulanger)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019



 

Dan Thompson 46

RETOUCHE A L’AMOUR

Cette lampe que l’on déplace
pour trouver une ombre nouvelle.

(Daniel Boulanger)

Illustration: Dan Thompson

 

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Je voudrais être le jardinier de ton jardin de fleurs (Rabindranath Tagore)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019



 

SERVITEUR :
Miséricorde pour ton serviteur, ô Reine!

LA REINE :
La réunion est terminée et tous mes serviteurs sont partis.
Pourquoi viens-tu à une heure aussi tardive?

SERVITEUR :
Lorsque que tu en as terminé avec les autres,
c’est à moi de venir.
Que peut faire ton dernier serviteur ?

LA REINE :
Qu’espères-tu ? Il est trop tard.

SERVITEUR :
Je voudrais être le jardinier de ton jardin de fleurs.

LA REINE :
Quelle est cette folie ?
SERVITEUR :

Je ne ferai plus d’autre travail.
Je jetterai dans la poussière mes épées et mes lances.
Ne m’envoie pas dans des royaumes lointains,
ne me demande plus d’entreprendre de nouvelles conquêtes.
Nomme-moi jardinier de ton jardin de fleurs.

LA REINE :
Que feras-tu ?

SERVITEUR :
Mon service sera celui de tes loisirs.
Je garderai fraîche l’herbe du sentier où tu vas le matin,
où les fleurs impatientes de mourir sous tes pieds béniront ton passage.
Je t’installerai une balançoire entre les branches du saptaparna,
et la lune tôt levée essaiera de baiser ta robe à travers la feuillée.
J’emplirai d’huile odorante la lampe qui brûle à côté de ton lit,
et j’ornerai ton tabouret de merveilleuses décorations de santal et de pâte de safran.

LA REINE :
Que voudras-tu en récompense ?

SERVITEUR :
La permission de tenir tes petits poings pareils à de tendres boutons de lotus,
de glisser des guirlandes de fleurs autour de tes poignets,
de teindre la plante de tes pieds du jus rouge des pétales d’ashoka,
et d’en ôter, d’un baiser, le grain de poussière qui pourrait y être resté.

LA REINE :
J’exauce ta prière, mon serviteur.
Tu seras le jardinier de mon jardin de fleurs.

(Rabindranath Tagore)

Illustration: Casimir Krakowiak

 

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TOUJOURS (René Guy Cadou)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019



 

An He 5

TOUJOURS

Tu peux bien m’enfermer
Dans la neige et les fleurs
Me défendre d’aimer
Une saison nouvelle
Je regarde le ciel
Et je te porte en moi

Tu sauves les vergers
Ton rire mieux qu’une aile
Apprivoise en passant
Une étoile égarée
Les lièvres les oiseaux
Boivent dans tes prunelles

Tu es toute la vie
La glaise et le feuillage
Si j’écarte le vent
Je trouve ton visage
Dormant comme un ruisseau
Plein de frai lumineux

Ta main va se poser
Sur ma plus haute branche
Tu plantes des bleuets
Tout autour de mes yeux
L’océan accompagne
Au loin ta robe blanche

(René Guy Cadou)

Illustration: An He

 

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Hier soir j’ai donné à une étoile (Mawlana Rûmî)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019



 

Illustration
    
Hier soir j’ai donné à une étoile un message pour Toi :
« Présente », lui dis-je, « mon hommage à cette beauté de lune ».

Je m’inclinai, et dis : « Apporte cet hommage au Soleil
Qui dore l’ âpre roc de sa brûlure ».

Je dénudai ma poitrine, je lui montrai mes blessures.
« Donne des nouvelles de moi », dis-je, « à cet Aimé qui s’abreuve de mon sang ».

De çà de là me balançai, pour que l’enfant — mon coeur — s’apaise,
— Bercé, l’enfant s’endort dans son berceau —.

Ô toi qui à chaque instant soulages cent déshérités comme moi,
Donne à mon coeur-enfant le lait, délivre-nous de ses pleurs !

La demeure du coeur, de toute éternité, est la cité de l’union.
Combien de temps laisseras-tu dans l’exil ce coeur désolé ?

(Mawlana Rûmî)

 

 

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Lorsque reviendra le printemps (Fernando Pessoa)

Posted by arbrealettres sur 31 décembre 2019




    
Lorsque reviendra le printemps
peut-être ne me trouvera-t-il plus en ce monde.
J’aimerais maintenant pouvoir croire que le printemps est un être humain
afin de pouvoir supposer qu’il pleurerait
en voyant qu’il a perdu son unique ami.
Mais le printemps n’est même pas une chose : c’est une façon de parler.
Ni les fleurs ne reviennent, ni les feuilles vertes.
Il y a de nouvelles fleurs, de nouvelles feuilles vertes.
Il y a d’autres jours suaves.
Rien ne revient, rien ne se répète, parce que tout est réel.

***

Quando tornar a vir a Primavera
Talvez já não me encontre no mundo.
Gostava agora de poder julgar que a Primavera é gente
Para poder supor que ela choraria,
Vendo que perdera o seu único amigo.
Mas a Primavera nem sequer é uma coisa:
É uma maneira de dizer.
Nem mesmo as flores tornam, ou as folhas verdes.
Há novas flores, novas folhas verdes.
Há outros dias suaves.
Nada torna, nada se repete, porque tudo é real.

(Fernando Pessoa)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

Recueil: Le Gardeur de troupeaux
Traduction: Armand Guibert
Editions: Gallimard

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