Arbrealettres

Poésie

Allez, vagabonds sans trêves (Paul Verlaine)

Posted by arbrealettres sur 4 décembre 2020



 

Portrait of an Old Man

Allez, vagabonds sans trêves

Leurs jambes pour toutes montures,
Pour tous biens l’or de leurs regards,
Par le chemin des aventures
Ils vont haillonneux et hagards.

Le sage, indigné, les harangue;
Le sot plaint ces fous hasardeux;
Les enfants leur tirent la langue
Et les filles se moquent d’eux.

C’est qu’odieux et ridicules,
Et maléfiques en effet,
Ils ont l’air, sur les crépuscules,
D’un mauvais rêve que l’on fait:

C’est que, sur leurs aigres guitares
Crispant la main des libertés,
Ils nasillent des chants bizarres,
Nostalgiques et révoltés;

C’est enfin que dans leurs prunelles
Rit et pleure -fastidieux-
L’amour des choses éternelles,
Des vieux morts et des anciens dieux!

Donc, allez, vagabonds sans trêves,
Errez, funestes et maudits,
Le long des gouffres et des grèves,
Sous l’oeil fermé des paradis!

La nature à l’homme s’allie
Pour châtier comme il le faut
L’orgueilleuse mélancolie
Qui vous fait marcher le front haut.

Et, vengeant sur vous le blasphème
Des vastes espoirs véhéments,
Meurtrit votre front anathème
Au choc rude des éléments.

Les juins brûlent et les décembres
Gèlent votre chair jusqu’aux os,
Et la fièvre envahit vos membres,
Qui se déchirent aux roseaux.

Tout vous repousse et tout vous navre,
Et quand la mort viendra pour vous,
Maigre et froide, votre cadavre
Sera dédaigné par les loups!

(Paul Verlaine)

Illustration: Adolph Friedrich Erdmann von Menzel

 

Une Réponse vers “Allez, vagabonds sans trêves (Paul Verlaine)”

  1. Le fond de l’air est frais
    ——–

    Le gyrovague porte un vêtement de laine,
    Il tient solidement son bâton dans sa main ;
    Il ne désire point s’amuser en chemin,
    Éole en ce printemps souffle une fraîche haleine.

    Sans partir explorer des provinces lointaines,
    Il voudrait changer d’air, voir d’autres patelins ;
    Loin d’être cénobite, il n’est qu’un orphelin
    Buvant du vin d’auberge ou de l’eau de fontaine.

    Il sourit quand il voit les petits ânes gris
    Ou les sombres corbeaux dont il aime le cri ;
    Il est plein d’allégresse, ou s’efforce de l’être.

    Aux feux des voyageurs il sait se réchauffer,
    Qui fraternellement lui versent un café,
    Eux pour qui tout le monde a les mêmes ancêtres.

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