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Posts Tagged ‘acte’

SOUVENT J’OUBLIAIS (Jean Tardieu)

Posted by arbrealettres sur 15 juin 2019




    
SOUVENT J’OUBLIAIS

Souvent j’oubliais le sens des actes les plus simples.

Par exemple, devant l’employé du métro qui poinçonne les billets :
« Bonjour! ça va? » disais-je en lui tendant la main et en soulevant mon chapeau.
Mais l’autre hausse les épaules : « Vous fichez pas du monde! Vot’ billet! »

Un soir, rentrant chez moi, j’ai comme un vague souvenir
qu’il me faut crier quelque chose dans l’allée de l’immeuble.
Mais quoi? Misère, je ne le sais plus, je l’ai oublié.
Je murmure d’abord « Bonne nuit! » puis, élevant peu à peu la voix :
« L’addition!… Un hareng de la Baltique, un!… Les jeux sont faits!… Waterloo!… Vade retro… »
La concierge, furieuse, se lève en papillotes et m’insulte.

Je prends congé de mes amis Z… qui habitent au septième étage, sans ascenseur.
On m’accompagne sur le seuil de l’appartement.
Soudain, apercevant l’escalier, je suis pris de panique et pense, dans un éclair :
« C’est quelque chose qui sert à monter, non à descendre! » je ne vois plus les marches,
mais l’espace vertical qu’elles découpent de haut en bas :
une falaise abrupte, une faille, un précipice affreux!

Affolé, étourdi par le vertige, je crie : « Non! Non! Retenez-moi! »
Je supplie mes amis de me garder chez eux pour la nuit. En vain.
Pas de pitié : on me pousse, en plaisantant, vers l’abîme.
Mais moi, hurlant comme un homme qu’on assassine, je résiste,
je m’arc-boute, — finalement je cède, perds l’équilibre,
manque la première marche, tombe et me casse une jambe.

(Jean Tardieu)

 

Recueil: La part de l’ombre
Traduction:
Editions: Gallimard

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Le but de l’instruction (Michel Serres)

Posted by arbrealettres sur 3 juin 2019



    
Le but de l’instruction est la fin de l’instruction, c’est-à-dire l’invention.
L’invention est le seul acte intellectuel vrai, la seule action d’intelligence.

Le reste ?
Copie, tricherie, reproduction, paresse, convention, bataille, sommeil.
Seule éveille la découverte.

L’invention seule prouve qu’on pense vraiment la chose qu’on pense,
quelle que soit la chose.

Je pense donc j’invente, j’invente donc je pense :
seule preuve qu’un savant travaille ou qu’un écrivain écrit.

(Michel Serres)

 

Recueil: Le Tiers-Instruit
Traduction:
Editions: Gallimard

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L’acte poignant et si grave d’écrire (René Char)

Posted by arbrealettres sur 22 mai 2019



 

Talon Abraxas 1980 - British Surrealist painter - Tutt'Art@ (35) [1280x768]

L’acte poignant et si grave d’écrire
quand l’angoisse se soulève sur un coude pour observer
et que notre bonheur s’engage nu dans le vent du chemin.

(René Char)

Illustration: Talon Abraxas

 

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L’OISEAU D’OR DE BRANCUSI (Mina Loy)

Posted by arbrealettres sur 5 avril 2019



Illustration: Constantin Brancusi   
    
L’OISEAU D’OR DE BRANCUSI

Et le jouet
devint l’archétype esthétique

Comme si la patience de quelque Dieu paysan
avait poli et poli
l’Alpha et l’Oméga
de la forme
à partir d’une masse de métal

Orientation dénudée
désempennée déplumée
dans la dynamique du vol
le rythme final
a élagué les extrémités
de crêtes et de serres

L’acte absolu
de l’art
accorda
à la chasteté de la sculpture
‒ nue comme l’arcade d’Osiris –
sein de la révélation

une courbe incandescente
léchée par les flammes chromatiques
dans les labyrinthes du jeu des reflets

L’hyperesthétisme
de ce gong de cuivre affiné
transperce l’air
comme

la lumière agressive
délivre
sa signification

L’immaculée
conception
de l’inaudible oiseau
jaillit
d’une superbe retenue

(Mina Loy)

 

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La solitude infinie de la pensée (Roberto Juarroz)

Posted by arbrealettres sur 18 mars 2019




    
La solitude infinie de la pensée
terrifie les espaces célestes.

Des êtres cloués à des capsules de chair
étouffent, font des signes et meurent.

Entre-temps ils démantèlent une planète
qui paraissait leur maison,
ils s’entre-tuent
et émettent des sons divers et des paroles pour tout.

Ils détiennent un acte invraisemblable
qu’ils appellent pensée.

Nul ne connaît son but.
C’est comme un miroir
inversé du monde.

Il semble seulement parfois
que cette activité fantomatique
répare l’univers,
et de sa solitude illimitée

et son éphémère pauvreté,
lui offre la compagnie abyssale
d’être tout au moins pensé.

***

La soledad infinita del pensar
aterra los espacios celestes.

Seres clavados en cápsulas de carne
se abogan, hacen señas y se mueren.

Desmantelan mientras tanto un planeta
que parecía su casa,
se matan entre ellos
y emiten diferentes sonidos y palabras para todo.

Llevan adentro un acto inverosímil
que llaman pensamiento.

Nadie conoce su objeto.
Es como un espejo
dado vuelta del mundo.

Sólo parece a veces
que ese hacer fantasmai
repara el universo
y desde su soledad ilimitada

y su pobreza efimera
le brinda la abismal compania
de ser por lo menos pensado.

(Roberto Juarroz)

 

Recueil: Quatorzième poésie verticale
Traduction: Sivia Baron Supervielle
Editions: José Corti

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Actes de naissance (Élisabeth de Fontenay)

Posted by arbrealettres sur 23 février 2019



 

Actes de naissance

Nous sommes nés à notre insu,
un originel dessaisissement, une absence de commencement,
et ce serait la tâche de l’écriture, pensée, littérature, art,
que de s’aventurer à en porter témoignage.

(Élisabeth de Fontenay)

 

 

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DEUX INVOCATIONS DE MORT (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 2 décembre 2018




DEUX INVOCATIONS DE MORT

I

Mort, je me repens
De ces mains, de ces pieds
Qui pendant quarante ans
Ont été les miens
Et je me repens
De la chair et de l’os,
Du coeur et du foie,
Des cheveux et de la peau
Délivre-moi, mort,
Du visage et de la forme,
De tout ce que je suis.

Et je me repens
Des formes de la pensée,
Des habitudes de l’esprit
Et du coeur perclus
Par l’ancienne douleur,
Des traces de mémoire
Flétries et usées
Des lieux évanouis
Et de ces visages
Qui n’ont pas été
Bien vus ni compris,
Délivre-moi, mort,
Des mots dont j’ai usé.

Non pas tel ou tel acte
Mais tout est mal
De ce que j’ai fait,
Et j’ai vu
Douleur et péché
Souiller le monde —
Délie-moi, mort,
Pardonne, efface
Des lieux et du temps
La trace de tout
Ce que j’ai été.

II

Je suis venue d’un lieu
En dehors du temps,
Née du battement d’un coeur
Ignorant la douleur.
Le soleil et la lune,
Le vent et le monde,
Le chant et l’oiseau
Ont traversé ma pensée
Dans un temps sans limite.
Connaîtrai-je enfin
Mon bonheur perdu ?

Dis-moi, mort,
Combien de temps dois-je pleurer
Ma propre douleur.
Alors que je demeure
Le monde finit,
Les forêts s’écroulent,
Les soleils s’effacent,
Alors que je suis là
L’aujourd’hui finit
Et dans mes bras
Les vivants meurent.
Arriverai-je enfin
Au commencement perdu ?

Des mots et des mots
Pleuvent dans mon esprit
Comme du sable dans la coquille
Du labyrinthe de l’oreille,
Le désert du cerveau
Fait de villes, de solitudes,
Rêves, rêveries
Et l’immense oubli.
Apprendrai-je enfin
Le sens perdu ?

Oh mon amour perdu
Je t’ai vu t’envoler
Au loin comme un oiseau,
Comme un poisson me fuir,
Comme une pierre m’ignorer,
Dans le dédale d’un arbre
Tu as fermé contre moi
Les espaces de la terre,
Prolongé la distance
Infinie des étoiles,
Et tes yeux étranges
Ne m’ont pas reconnue,
Epine tu m’as blessée,
Feu tu m’as brûlée,
Griffes tu m’as déchirée.
Combien de temps devrai-je endurer
Le moi et l’identité —
Trouverai-je enfin
Mon être perdu ?

***

TWO INVOCATIONS OF DEATH

I

Death, I repent
Of these hands and feet
That for forty years
Have been my own
And I repent
Of flesh and bone,
Of heart and liver,
Of hair and skin —
Rid me, death,
Of face and form,
Of all that I am.

And I repent
Of the forms of thought,
The habit of mind
And heart crippled
By long-spent pain,
The memory-traces
Faded and worn
Of vanished places
And human faces
Not rightly seen
Or understood
Rid me, death,
Of the words I have used.

Not this or that
But all is amiss,
That I have done,
And I have seen
Sin and sorrow
Befoul the world
Release me, death,
Forgive, remove
From place and time
The trace of all
That I have been.

From a place I came
That was never in time,
From the beat of a heart
That was never in pain.
The sun and the moon,
The wind and the world,
The song and the bird
Travelled my thought
Time out of mind.
Shall I know at last
My lost delight?

Tell me, death,
How long must I sorrow
My own sorrow?
While I remain
The world is ending,
Forests are falling,
Suns are fading,
While I am here
Now is ending
And in my arms
The living are dying.
Shall I come at last
To the lost beginning?

Words and words
Pour through my mind
Like sand in the shell
Of the ear’s labyrinth,
The desert of brain’s
Cities and solitudes,
Dreams, speculations
And vast forgetfulness.
Shall I learn at last
The lost meaning?

Oh my lost love
I have seen you fly
Away like a bird,
As a fish elude me,
A stone ignore me,
In a tree’s maze
You have closed against me
The spaces of earth,
Prolonged to the stars’
Infinite distances,
With strange eyes
You have not known me,
Thorn you have wounded,
Fire you have burned
And talons torn me.
How long must I bear
Self and identity —
Shall I find at last
My lost being?

(Kathleen Raine)

Illustration: Ibara

 

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La vérité du coeur (Kathleen Raine)

Posted by arbrealettres sur 2 décembre 2018




Bannis de ce brillant rêve,
La vérité du coeur,
Trahis par tous nos actes, tout ce que nous avons été,
La douleur garde encore la foi.

***

Banished from that bright dream
Of the heart’s truth,
Betrayed by all that we have done and been,
Sorrow still keeps faith.

(Kathleen Raine)

 

 

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L’attente (Jorge Luis Borges)

Posted by arbrealettres sur 16 novembre 2018



 

L’attente

Avant que le timbre impatient ne sonne,
Qu’on n’ouvre la porte et que tu entres, oh !
Anxieusement attendue, l’univers
Doit avoir accompli une série
Infinie d’actes concrets. Nul ne peut
Évaluer ce vertige, le compte
De tout ce que multiplient les miroirs,
Des ombres qui s’étirent et qui reviennent,
De tous les pas qui divergent et convergent.
Le sable ne saurait les dénombrer.
(Dans ma poitrine, l’horloge de sang
Mesure le temps inquiétant de l’attente.)

Avant que tu n’arrives,
Un moine doit avoir rêvé d’une ancre,
Un tigre doit mourir à Sumatra,
Et neuf hommes mourir à Bornéo.

(Jorge Luis Borges)

 

 

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La passion (Mademoiselle de l’Espinasse)

Posted by arbrealettres sur 2 novembre 2018



Illustration: Jeanine Fitou-Valens

    
La passion ne va que par soubresauts; elle a des actes, des mouvements;
la tendresse a des soins; elle aide, elle console.

(Mademoiselle de l’Espinasse)

 

Recueil: Alors, Poésie
Traduction:
Editions: Flammarion

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