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Poésie

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Interrogations (Gabriela Mistral)

Posted by arbrealettres sur 28 avril 2018



Interrogations

Comment dorment-ils donc, Seigneur, les suicidés ?
Un caillot sur la bouche et les deux tempes vides,
les lunes de leurs yeux blanches, écarquillées,
et les mains orientées vers une ancre invisible ?

Ou arrives-Tu quand les hommes sont partis
pour fermer leurs paupières sur leurs yeux aveugles,
pour sans douleur ni bruit disposer leurs viscères
et pour croiser leurs mains sur leur poitrine muette ?

Le rosier que sur eux arrosent les vivants,
ne donne-t-il à ses fleurs formes de blessures ?
Son parfum n’est-il âcre et sombre sa beauté ?
Des serpents tressent-ils son feuillage chétif ?

Réponds, réponds, Seigneur : Quand leur âme s’enfuit
par la porte mouillée des longues déchirures,
entre-t-elle en tes lieux fendant l’air avec calme
ou entend-on claquer des ailes affolées ?

Livide, un cercle étroit se ferme-t-il sur eux ?
L’éther est-il un champ où fleurissent les monstres ?
Dans leur effroi retrouvent-ils pourtant ton nom ?
Ou crient-ils sans espoir sur ton cour endormi ?

Un rayon de soleil les atteint-il un jour ?
Est-il une eau qui lave leurs stigmates rouges ?
Pour eux seuls tes entrailles restent-elles froides,
sourds tes tympans parfaits, à jamais clos tes yeux ?

C’est ce que l’homme affirme, égaré ou pervers ;
mais moi qui t’ai goûté comme du vin, Seigneur,
laissant les autres t’appeler sans fin Justice,
je ne te donnerai jamais qu’un nom : Amour !

L’homme a toujours été, je le sais, griffe dure ;
vertige, la cascade ; âpreté, la sierra.
Mais Toi tu es la coupe où mêlent leur douceur
les nectars de tous les jardins de cette Terre !

(Gabriela Mistral)

Illustration:John Everett Millais

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La furtive (Robert Desnos)

Posted by arbrealettres sur 24 novembre 2015



 

Akseli Gallén-Kallela lost  [1280x768]

La furtive

La furtive s’assoit dans les hautes herbes pour se reposer d’une course
épuisante à travers une campagne déserte.
Poursuivie, traquée, espionnée, dénoncée, vendue.
Hors de toute loi, de toute atteinte.
A la même heure s’abattent les cartes
Et un homme dit à un autre homme:
«À demain. »
Demain, il sera mort ou parti loin de là.
À l’heure où tremblent les rideaux blancs sur la nuit profonde,
Où le lit bouleversé des montagnes béant vers son hôtesse disparue
Attend quelque géante d’au-delà l’horizon,
S’assoit la furtive, s’endort la furtive.
Ne faites pas de bruit, laissez reposer la furtive
Dans un coin de cette page.

Craignez qu’elle ne s’éveille,
Plus affolée qu’un oiseau se heurtant aux meubles et aux murs.
Craignez qu’elle ne meure chez vous,
Craignez qu’elle ne s’en aille toutes vitres brisées,
Craignez qu’elle ne se cache dans un angle obscur,
Craignez de réveiller la furtive endormie.

(Robert Desnos)

Illustration: Akseli Gallén-Kallela

 

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