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Posts Tagged ‘affreux’

Le papillon malade (Marceline Desbordes-Valmore)

Posted by arbrealettres sur 16 février 2018



 

Le papillon malade

Apologue

Las des fleurs, épuisé de ses longues amours,
Un papillon dans sa vieillesse
(Il avait du printemps goûté les plus beaux jours)
Voyait d’un oeil chagrin la tendre hardiesse
Des amants nouveau-nés, dont le rapide essor
Effleurait les boutons qu’humectait la rosée.
Soulevant un matin le débile ressort
De son aile à demi-brisée :

 » Tout a changé, dit-il, tout se fane. Autrefois
L’univers n’avait point cet aspect qui m’afflige.
Oui, la nature se néglige ;
Aussi pour la chanter l’oiseau n’a plus de voix.
Les papillons passés avaient bien plus de charmes !
Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes !
Touchés par le soleil, nos légers vêtements
Semblaient brodés de diamants !
Je ne vois plus rien sur la terre
Qui ressemble à mon beau matin !
J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs, prend une teinte austère,
Et je n’ai plus de goût aux restes du festin !
Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies,
Où mon vol fatigué descendait vers le soir,
Où Chloé, qui n’est plus, vint chanter et s’asseoir,
N’offre plus qu’un vert pâle et des couleurs flétries !
L’air me soutient à peine à travers les brouillards
Qui voilent le soleil de mes longues journées ;
Mes heures, sans amour, se changent en années :
Hélas ! Que je plains les vieillards !

 » Je voudrais, cependant, que mon expérience
Servît à tous ces fils de l’air.
Sous des bosquets flétris j’ai puisé ma science,
J’ai défini la vie, enfants : c’est un éclair !
Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides
S’arrêteront un jour avec étonnement :
Plus de larcins alors, plus de baisers avides ;
Les roses subiront un affreux changement.

 » Je croyais comme vous qu’une flamme immortelle
Coulait dans les parfums créés pour me nourrir,
Qu’une fleur était toujours belle,
Et que rien ne devait mourir.
Mais le temps m’a parlé ; sa sévère éloquence
A détendu mon vol et glacé mes penchants :
Le coteau me fatigue et je me traîne aux champs ;
Enfin, je vois la mort où votre inconséquence
Poursuit la volupté. Je n’ai plus de désir,
Car on dit que l’amour est un bonheur coupable :
Hélas ! D’y succomber je ne suis plus capable,
Et je suis tout honteux d’avoir eu du plaisir.  »

Près du sybarite invalide,
Un papillon naissait dans toute sa beauté :
Cette plainte l’étonne ; il rêve, il est tenté
De rentrer dans sa chrysalide.

 » Quoi ! Dit-il, ce ciel pur, ce soleil généreux,
Qui me transforme et qui me fait éclore,
Mon berceau transparent qu’il chauffe et qu’il colore,
Tous ces biens me rendront coupable et malheureux !
Mais un instinct si doux m’attire dans la vie !
Un souffle si puissant m’appelle autour des fleurs !
Là-bas, ces coteaux verts, ces brillantes couleurs
Font naître tant d’espoir, tant d’amour, tant d’envie !
Oh ! Tais-toi, pauvre sage, ou pauvre ingrat, tais-toi !
Tu nous défends les fleurs encor penché sur elles.
Dors, si tu n’aimes plus ; mais les cieux sont à moi :
J’éclos pour m’envoler, et je risque mes ailes !  »

(Marceline Desbordes-Valmore)

 

 

 

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Le monde est notre désir (Louis Calaferte)

Posted by arbrealettres sur 4 février 2018




    
Le monde est notre désir.
Le monde est notre vouloir.
Il n’y a rien à dire du monde — sauf qu’il nous ressemble trait pour trait.
Si nous le trouvons médiocre — c’est que nous sommes médiocres.
Si nous le trouvons vain — c’est que nous sommes vains.
Si nous le trouvons affreux — c’est que nous sommes affreux.
Si nous le trouvons dur — c’est que nous sommes durs.
Si nous le trouvons morne — c’est que nous sommes mornes.
Si nous le trouvons petit — c’est que nous sommes petits.
Si nous le trouvons écœurant — c’est que nous sommes écœurants.
Si nous le trouvons hostile — c’est que nous sommes hostiles.
Il ne changera que quand nous changerons.
Il est nous et indéfiniment il nous ressemblera.
Pour l’instant c’est un monde de terre sèche.
Il y aura un brin d’herbe quand vous serez devenus brin d’herbe.
Ou…

(Louis Calaferte)

Découvert ici: https://schabrieres.wordpress.com/

 

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Ce n’était pas la Mort (Emily Dickinson)

Posted by arbrealettres sur 4 février 2018



Ce n’était pas la Mort, car j’étais debout
Et que tous les Morts, gisent –
Ce n’était pas la Nuit, car toutes les Cloches,
Langue dardée, sonnaient Midi.

Ce n’était pas le Gel, car sur ma Chair
Je sentais – ramper – des Siroccos –
Ni le Feu – car le seul Marbre de mes pieds
Eût gardé frais, un Sanctuaire –

Pourtant, j’éprouvais tout cela ensemble,
Les Formes que j’ai vues
Apprêtées, pour l’Enterrement,
Me rappelaient la mienne –

Comme si pour l’adapter à un cadre,
On eût rogné ma vie,
Et qu’elle ne pût respirer sans clé,
On aurait dit Minuit –

Quand tout ce qui tictaque – stoppe –
Et que partout – bée l’espace –
Ou que l’Affreux gel – aux matins d’Automne,
Abolit le Sol Palpitant –

Mais surtout, le Chaos – Sans bornes – froid –
Sans une Chance, ou un espar –
Ni même l’Annonce d’une Terre –
Pour justifier – le Désespoir.

(Emily Dickinson)


Illustration: Sabin Balasa

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Il était une fois (Cathy Delanssay)

Posted by arbrealettres sur 23 janvier 2018




    
Il était une fois un roi dont la plus jeune fille, lorsqu’il faisait très chaud,
aimait se rafraîchir au bord d’une fontaine cachée dans les bois.
Là, elle s’amusait avec son jouet préféré, une magnifique balle en or,
qu’elle lançait et rattrapait sans jamais se lasser.

Un jour, la balle lui échappa et plouf ! tomba dans l’eau de la fontaine,
qui était si profonde qu’on n’en voyait pas le fond.
Aussitôt, la jeune fille se mit à pleurer des torrents de larmes.

Une affreuse grenouille sortit alors la tête de l’eau.
« Je crois pouvoir t’aider, coassa l’animal.
Mais que me donneras-tu si je rapporte ton jouet ?

– Tout ce que tu voudras ! s’écria la princesse.
Mes habits, mes bijoux, et même ma couronne

Je ne veux ni tes habits, ni tes bijoux, ni ta couronne !
répondit la grenouille.
Je veux seulement être ton amie et pouvoir m’asseoir à ta table,
manger dans ta petite assiette,
boire dans ton petit verre et dormir dans ton petit lit.

(Cathy Delanssay)

 

Recueil: Le Roi Grenouille
Traduction:
Editions: Lito

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Si tu m’aimais (Constantin Cavàfis)

Posted by arbrealettres sur 18 décembre 2017



    


Si tu m’aimais

Si la lumière de l’amour
donnait sa chaleur bienfaisante
à la nuit noire de mes jours,
aussitôt mon âme souffrante
entonnerait des hymnes triomphantes.

Les mots que j’ai si grande envie
de te dire, j’en ai trop peur :
que sans ta présence, ma vie
n’est qu’une suite de malheurs —
si tu m’aimais… Hélas, mon espoir est trompeur !

Si tu m’aimais… lors ce serait
la fin de mes larmes affreuses
et de tous mes tourments secrets.
Mon indécision insidieuse
n’oserait plus montrer sa figure menteuse.

Toute une foule de divines
visions envahirait mon coeur.
Ma vie, ce buisson plein d’épines,
déborderait soudain de fleurs —
si tu m’aimais… Hélas, mon espoir est trompeur !

(Constantin Cavàfis)

 

Recueil: Tous les poèmes
Traduction: Michel Volkovitch
Editions: Le miel des Anges

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Affreux mur (Raymond Queneau)

Posted by arbrealettres sur 14 décembre 2017



Affreux mur

Affreux mur
affreux voyage
affreuse nuit

où-suis-jur ?
où suis-joye ?
où suis-juis ?

nulle part
nul pur
nulle page
nul puits

un jeu simple
que j’invimple
dans la nuimple

(Raymond Queneau)

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Plaçant ton oeil suprême au zénith, regarde (René Daumal)

Posted by arbrealettres sur 17 septembre 2017



Plaçant ton oeil suprême au zénith, regarde,
prononçant du zénith ton JE suprême:
jaillie de la pure vision, la lumière brille.
Elle brille de l’Evidence Absurde,
de la certitude douloureuse cherchant le mot
si clairement introuvable,
si simplement ineffable,
cherchant la Parole une
qui proclame l’Evidence absurde.

Parole condensant toute lumière.
Parole encore non parlée,
contenant toute vérité.
Parole encore souffrant d’être muette
– comme le hurlement silencieux
entre les mâchoires paralysées du tétanique.

(René Daumal)

 

 

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UNE PETITE FILLE PERDUE (William Blake)

Posted by arbrealettres sur 13 août 2017




UNE PETITE FILLE PERDUE

Enfants de l’âge futur,
Lisant ces vers indignés,
Apprenez que, fut un temps,
Amour, le doux amour, fut tenu pour un crime.

Dans le temps de l’Âge d’Or,
Du froid de l’hiver exempts,
Gars et filles, rayonnant
Á la lumière sacrée,
S’ébattent nus aux rayons du soleil.

Un jour un couple de jeunes,
Empli du plus doux souci,
Se rencontre au beau jardin
Où la lumière sacrée
Venait d’ouvrir les rideaux de la nuit.

Là, dans le jour qui se lève,
Ils jouent tous les deux dans l’herbe ;
Les parents étaient au loin,
Aucun étranger ne vint,
Et la vierge eut tôt fait d’oublier ses frayeurs.

Puis, repus de doux baisers,
Ils se donnent rendez-vous
A l’heure où, au ciel profond,
Le sommeil sans bruit déferle,
Où pleure le voyageur épuisé.

Et la fille, radieuse,
Vint à son père tout blanc,
Mais l’amour lu dans ses yeux
Fit, comme le Livre Saint,
Trembler d’effroi ses membres délicats.

« Ona, faible et pâle,
A ton père parle.
Quelle peur tremblante,
Quel affreux souci
Secouent les fleurs de ma tête blanchie. »

***

A LITTLE GIRL LOST

Children of the future age,
Reading this indignant page,
Know that in a former time
Love, sweet love, was thought a crime.

In the Age of Gold,
Free from winter’s cold,
Youth and maiden bright
To the holy light,
Naked in the sunny beams delight.

Once a youthful pair,
Filled with softest care,
Met in garden bright,
Where the holy light
Had just removed the curtains of the night.

There in rising day
On the grass they play;
Parents were afar,
Strangers came not near,
And the maiden soon forgot her fear.

Tired with kisses sweet,
They agree to meet
When the silent sleep
Waves o’er heaven’s deep,
And the weary tired wanderers weep.

To her father white
Came the maiden bright,
But his loving look,
Like the Holy Book,
All her tender limbs with terror shook.

`Ona, pale and weak,
To thy father speak.
Oh, the trembling fear,
Oh, the dismal care,
That shakes the blossoms of my hoary hair.’

(William Blake)

Illustration: Raphaëlle Zecchiero

 

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Je viens de loin (Roger Gilbert-Lecomte)

Posted by arbrealettres sur 7 août 2017



Illustration: Rockwell Kent
    
Je viens de loin de beaucoup plus loin
Qu’on ne pourrait croire
Et les confins de nuit des déserts de la faim
Savent seuls mon histoire
Avec ses ongles avec ses dents celle qui est partout
M’a fait mal
Et surtout surtout son affreux regard de boue
M’a fait mal
Si maintenant je dors ancré
Au port de la misère
C’est que je n’ai jamais su dire assez
À la misère
Je suis tombé en bas du monde
Et sans flambeau
Sombré à fond d’oubli plein de pitiés immondes
Pour moi seul beau

(Roger Gilbert-Lecomte)

 

Recueil: Testament
Editions: Gallimard

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L’ombre (Natan Alterman)

Posted by arbrealettres sur 27 juillet 2017



Illustration: Bernadette Mercier
    
L’ombre

Il était une fois un homme et son ombre.
Une nuit l’ombre se leva,
Prit les chaussures et le manteau de l’homme,
Les mit et passa de l’autre côté.

Elle ôta le chapeau de son maître de la patère,
Elle tenta également de lui ôter sa tête,
Sans succès. Elle lui ôta le visage
Et le revêtit, sans encombre.
Au matin, elle sortit avec une canne.

L’homme courut après elle dans la rue,
Criant à ses connaissances : «C’est affreux !
C’est une ombre, c’est un comble ! Ce n’est pas moi ! J’écrirai
Aux autorités ! Elle ne m’aura pas !» Ainsi hurla-t-il amèrement,
Mais peu à peu, s’habituant, il se calma. A la fin
Il oublia l’incident.

(Natan Alterman)

 

Recueil: Anthologie de la poésie en hébreu moderne
Traduction: M. Itzhaki et M Garel
Editions: Gallimard

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